LE GRANT PARDON GENERAL
de pleniere remission a leglise de Sainct Suffren de Carpentras.
Nostre Sainct pere le pape Clément. VII. qui est de présent Lieutenant de Dieu en terre, Informe suffisamment que a leglise
cathédrale de la cite de Carpentras fondée sur le tiltre et nom de Monsegneur Sainct Suffren, evesque et confesseur, y est lung des Cloux des quels le benoist Fils de Dieu fut attache et cloue a larbre de la saincte Croys le iour de sa tresamere passion. Lequel Clou iadis fut faict transmuer en forme dung mord ou frain de bride. Lequel Sainct Clou iournellement faict plusieurs grand miracles Et sur tout il gette et expelle des humains corps les malignes esperitz et diables vexans les créatures de Dieu. Entendant que ledict Sainct et vénérable Clou plusieurs foys l'année estoit monstre et descouvert a chescun qle vouloit veoir dont ne lui estoyt pas faicte telle révérence et honneur comme a telle relique apartient. A la requeste et prière du révérend pere en Dieu Monsegneur levesque de Carpentras nomme Jacques Sadolet prélat secrétaire et familier domestique dudict Sainct Pere. Lequel evesque a grosse affection et deuotion audict tressaint Clou. Ueult et ordonne que dores en auant ledict Clou soyt demonstre et descouuert ordinairement vne foys tant seulement checun an cestassavoyr le iour de la feste et solemnite du glorieux confesseur amy de Dieu Monsegneur Sainct Suffren laquelle feste se célèbre le xxvn. du moys de nouembre.
Item nre dict Sainct pere le Pape Clément de l'autorité de Dieu Tout puissant et de ses glorieux apostres Sainct Pierre et Saict Pol done et concède pleniere Indulgence et remission de tous pèches a tous vrays confes et repentens ou ayans ferme propos de soy confesser qui seront presens a la démonstration dudict vénérable et sainct Clou ou qui visiteront la dicte église de Sainct Suffren de Carpentras depuis les premières vespres la vigile dudict glorieux Sainct Suffren iusques le iour de la feste a soleil couchant inclusivement.
Item veult et ordonne nostre dict sainct père que les présentes indulgences ne soyent point revosquees suspendues ne deroguees par quelconques aultres bulles ou indulgences faictes ou a faire jacoit que fussent pour la croysade ou pour la fabrique de leglise de Sainct Pierre de Rome ou du propre mouuement de Sa Saincteté soubz qlque forme ou teneur que ce soit a quelconques églises ou lieux fauorables et piteux concédées du tepz passe ou a venir.
F1. (Page 21.)
Nous croyons devoir revenir à l'article de la Revue des Sociétés savantes qui exprime un doute sur l'authenticité du saint Mors de Carpentras. La Revue des Sociétés savantes est un recueil -sérieux, faisant autorité dans le monde des érudits ; elle sort de l'Imprimerie Nationale ; elle est publiée sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux- Arts; elle est l'organe du Comité historique établi près ce même ministère. Tous ces titres ne lui donnent pas l'infaillibilité ; ils devraient du moins imposer à ses rédacteurs cette sage réserve qui, même dans les questions froidement discutées, sous prétexte de science rigoureuse, ne touche pas à des traditions séculaires avant d'en avoir interrogé les sources, et qui surtout n'a pas la prétention de les démolir à l'aide d'un seul instrument pris au hasard et sans contrôle.
Voici à quelle occasion la Revue des Sociétés savantes attaque l'authenticité de notre relique. M. l'abbé André, correspondant du Comité historique, lui a envoyé Y Inventaire des ornements de quelques évêques de Carpentras. M. Darcel fait le rapport que reproduit la Revue. Il signale ces inventaires comme « ren- » fermant l'indication du spolium de quelques évêques de Car- » pentras et visant les ornements pontificaux attribués au Cha- » pitre après la mort des évêques, depuis l'année 1328 jusqu'en » 4578 » (1).
D'après le rapport de M. Darcel, se basant sur les notes de M. l'abbé André, — notes évidemment incomplètes ou mal comprises — , le Chapitre de Carpentras, dans sa réunion du 29 avril 1681, aurait délibéré sur le spolium de l'évêque Othon et rappelé, comme provenant de l'an « 1332, un instrument » en parchemin de l'an 1328 le 5° du mois de déc. notaire
(1) Le spolium ou dépouille des évêques se composait des ornements, vases sacrés, reliques, etc., dont il ne leur était pas permis de disposer par testament, et qui, d'après le droit canon ou les coutumes, revenaient, non pas toujours au Chapitre de leur cathédrale, comme semble le croire la Revue, mais quelquefois au Pape, et quelquefois au Roi. (Voir, à ce sujet, Thomassin, Discipline de VEglise, 3e partie, livre 2e, chapitre 52 et suiv.)
» déc. notaire Ponce Geoffroy, qui est l'inventaire des choses
» sacrées faict par le chapitre au décès du seigneur Othon ,
» evesque de Carpentras, dans lequel sont mentionnées les choses
» suivantes : Premièrement , un sainct clou , un des trois qui
» servirent au crucifiement de Notre Seigneur Jésus-Christ, mis
» sous la forme d'un frein de cheval, couvert les extrémités du
» frein d'argent » .
De ce fait, que nous rétablirons tout à l'heure dans sa vérité, M. Darcel tire les conclusions suivantes :
« Nous ne voyons point que M. l'abbé André ait mis des notes » à l'article relatif au célèbre saint Clou, transformé en mors de » cheval par Constantin, à ce que rapporte la légende, dont les » églises de Milan et de Carpentras se disputent la possession. » Ce qui nous semble devoir diminuer l'authenticité de celui de » Carpentras, c'est qu'il n'est entré dans le trésor de l'église » Saint-Siffrein qu'en 1338, comme spolium de l'évêque Othon. » Or, dans une Notice historique sur le saint Mors de Vempc- » reur Constantin, M. l'abbé Ricard s'efforce de prouver par » des preuves tirées des auteurs du XVIIe au XIXe siècles, et par » la tradition, et par une foule de raisons qu'admet difficilement » une critique quelque peu sévère , que le saint Mors fait avec » l'un des clous de la croix, fut apporté directement à Carpen- » tras par un des croisés ayant eu part à la prise et au sac de » Constantinople. Le fait rapporté tout simplement par le Cha- » pitre de Carpentras démolit tout cet échafaudage d'érudition. » Reste à savoir comment cette relique, fausse ou authentique, » est arrivée aux mains d'un évêque du XIVe siècle, d'où elle » est passée dans le trésor de la cathédrale. »
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit déjà de la légèreté avec laquelle M. Darcel met sur le compte de la légende la transformation de l'un des clous de la croix, ni sur la prétendue rivalité entre Carpentras et Milan. Nous pourrions relever la hardiesse de ce raisonnement qui, du signalement d'un objet dans un inventaire, conclut, sans autre preuve, que cet objet ne figurait pas dans les inventaires précédents. Mais la discussion se présente à nous sous une face plus intéressante, puisque, pièces originales en main, il nous est facile de prouver que les documents sur lesquels s'appuie M, Darcel sont ou faux ou dénaturés.
!<> La délibération citée du Chapitre de Carpentras, celle-là
même qui démolit, etc., ne parle ni d'Othon ni du saint Clou. Nous la copions textuellement sur le Livre des Conclusions, invoqué d'ailleurs à tort comme contenant les inventaires : « Nous soussignés ; chanoines du vénérable Chapitre de l'é-
» lise S. Siffrein avons conclu de faire faire le range-
» ment de nos archives comme une chose très avantageuse » aud* Chapitre et pour ce avons comis et donné le rangement » d'icelles a faire a monsieur Lambert et lui avons promis » pour ses peynes la somme de uingt et deux livres argent t de Roy lesquelles nous nous obligeons lui payer scavoir la » moitié après le travail demy fait et l'autre moitié restante » après le travail fini , Ensemble de luy fournir et payer un co- » piste pour écrire sous luy tel que nous voudrons ou qu'iceluy » prendra. En foi de quoi nous avons signé la présente. »
2° Il est vrai qu'à la suite de cette délibération, M. Lambert rédigea l'inventaire des archives; il résulta de ce travail un manuscrit que conservait le Chapitre, et qui, pillé sans doute pendant la Révolution, a été retrouvé, en 1837, chez un brocanteur, et acquis par M. l'abbé André, lequel le possède encore aujourd'hui. Ce manuscrit, de 126 pages, a pour titre : Rangement général de tous les instruments, tiltres, et documents qui sont dans les archives de l'esglise cathédralle et paroissielle de Carpentras, rangés par ordre comme s'ensuit. C'est là que M, André a trouvé la copie de l'inventaire fait, non en 1332, ni en 1328, ni en 1338, — car toutes ces dates sont inexactes, — mais en 1322, six ans au moins avant la mort de l'évéque dont on prétend que cet inventaire enregistre la dépouille. Il ne fallait donc pas dire l'inventaire des choses sacrées faict par le Chapitre au décès du seigneur Othon, evesque de Carpentras ; il fallait copier exactement le manuscrit qui porte faict par le Chapitre et le seigneur evesque Othon , ce qui n'est pas la même chose. Ainsi se trouve rejetée bien loin la question du spolium très-gratuitement introduite ; ainsi s'évanouit l'arrivée de la relique aux mains d'un évêque du XIVe siècle ; ainsi tombe démoli tout V échafaudage dressé par M. Darcel , bien mieux que l'érudition de M. l'abbé Ricard n'a été démolie par une délibération capitulaire qui ne'xiste pas.
Ces erreurs cependant me paraissaient tellement énormes que je me suis demandé s'il n'existerait pas un autre document ? échappé à mes recherches, un autre inventaire fait réellement à la mort d'Othon et visant sa dépouille M, l'abbé André, auquel
j'ai fait part de mes doutes, a bien voulu m'écrire, — et je suis heureux de l'enregistrer à sa décharge, — que j'étais absolument dans le vrai, que la Revue des Sociétés savantes lui faisait dire ce qu'il n'avait pas écrit, et que, dans cet article, comme dans un autre antérieurement rédigé d'après ses notes , les erreurs avaient été accumulées par la faute de l'imprimeur.
11 reste donc bien avéré que ce fameux inventaire qui a introduit le doute dans l'esprit de M. Darcel, relativement à l'authenticité du saint Mors, n'est autre que l'inventaire fait du vivant de Févêque Othon, et par ses ordres, de tous les biens mobiliers de la cathédrale, et que, loin de présenter la relique comme appartenant de fraîche date au prélat, ce document constate qu'elle est la propriété de l'église de Carpentras depuis un temps indéterminé. Le texte même qu'il est facile de produire, puisque la Bibliothèque de notre ville en possède le parchemin original, établit avec insistance ce caractère de propriété. Citons -en quelques passages ; les lecteurs de la Revue des Sociétés savantes y trouveront, non sans plaisir, les objets même que ce recueil signale comme dépouille personnelle de l'évêque.
In Chrisli nomine amen. Anno in incarnationis ejusdem millésime- trecentesimo vigesimo secundo die quinta mensis decembris noverijit universi et singuli, présentes pariler et futuri, quod venerabiles et eminentes viri domini Alberonus prgepositus ecclesiae Carpen. et Rostagnus Malisanguinis ejusdem ecclesiae canonicus, per Rdum in Christo patrem et Dominum D, Olhonem, permissione divina episcopum, ac venerabile capitulum ccclesiae prœdictce Carpent. commissarii, ut dicebant ab infra speeialiter constituli et ordinati, videlicet ad videndum et recognosccndnm nomine et vice ipsius capituli et pro ipso capitulo, sanctissimas reliquias, thesaurum, indumenta sacerdotalia, pontificalia et alia, libros, apparamenta et alia quaecumque bona mobilia ecclesiae prœfactse Carpent. quae venerabilis vir Dominus Joannes Olivarii ejusdem ecclesiae sacrista in custodia ab ipsa ecclesia et capitulo praedictis habere dicitur et tenere, ac de reliquiis ipsis, thesanro, et aliis bonis omnibus et singulis mobilibus, ipsius ecclesiae nomini et vice ipsius capituli, et pro ipso capitulo, inventarium seu repertorium faciendum in praesentia prsefacti Dni Joannis Olivarii sacristae ac mei Pontii Gaufredi notarii et aliorum testium subscriptorum , praedicti Dni commissarii invenerunt et conscribi fecerunt per me dictum notarium reliquias sanctissimas, thesaurum, indumenta sacerdotalia, pontificalia et alia, libros, apparamenta, et alia bona mobilia ipsius ecclesiae infrascripta.
In primis unum ex sanctissimis clavis seu acculeis cum quibus Dominus noster Jésus Christus in die SS^sa passionis suae pro salute humani generis in ligno crucis extitit crucifrxus et perforatus sub specie fraeni equini reductum coopertum de argento in parte.
Item SSmum corpus Sti Siffredi, etc.
Item ex alia parte brac.hium ejusdem Sti Siffredi, etc.
Item caput B. Antonii quondam Carpent. episcopi, etc.
Item -unam ex costis gloriosissimi martyris Sti Laurentii, etc.
Item caput cujusdam e virginibus de nnmero undecim millium virginum, etc.
Item qnoddam vasculum de cristallo cum pede argenteo et alias bene paratum et ornatum in quo portatur corpus Christi in die festivitatis eucharistie. Item mitram unam cum lapidibus grossis, etc., etc.
Et l'inventaire continue, énumérant 104 articles qui se terminent par la déclaration suivante :
Dicens etiam idem D. sacrista solemniter protestans quod si aliqua de pra> factis vel aliis bonis in prassenti inventario appositis vel apponendis non essent rêvera de bonis ipsius ecclesiae, quod illa non intendit in soi prsejudicium haberi pro a ppositis, et quod nullo dolo, calumniavel malitia aliquid apposuit vel omisit nec omittet si quid omittcretur quod sit apponendum de jure.
Voilà donc dans quelles erreurs tombent parfois les savants, faute d'étudier à fond les questions qu'ils abordent. En nous en tenant au sujet qui nous occupe, nous aurions pu relever une foule d'autres énormités. Citons-en encore une.
Le grand Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, traduit par le chanoine Goschler, et rédigé par les plus savants professeurs et docteurs de l'Allemagne catholique moderne, dit (art. Croix) que l'empereur Constantin fit placer l'un des clous de la Passion à l'un des étriers de son cheval. Je voudrais bien savoir où l'auteur de l'article a pris cela.
Gr» (Page 27.)
Des divers documents relatifs au transfert du saint Mors pendant la Révolution, nous nous contenterons de citer le suivant :