CHAPITRE P
Excellence du saint Office.
La première condition pour s'acquitter dignement d'un emploi, c'est d'en bien apprécier l'importance. On est toujours près de négliger ce que l'on méprise. Les soins qu'on prend , et les efforts qu'on fait , se proportionnent d'euxmêmes à la hauteur du but auquel on tend, et au désir qu'on a d'y parvenir. Commençons donc par nous faire une juste idée du saint Office : tâchons d'en apprécier la nature, les raisons et les principaux caractères.
Son importance est manifeste, même pour les esprits les moins religieux. Qu'on prenne un homme étranger à la foi. Il ne verra sans doute dans cet Oiïîce que ce qui s'y
montre au premier regard : une suite de lectures saintes pour l'usage du clergé, un résumé du dogme, de la morale et du culte chrétien, un extrait des livres sacrés, aliment de la ferveur et du zèle sacerdotal. Mais cette seule vue ne suffit- elle pas pour exciter l'attention et éveiller l'intérêt? Quoi de plus intéressant qu'un ouvrage qui renferme en abrégé l'histoire et la doctrine de la religion la plus antique, la plus répandue, la plus vivace qui soit au monde? Quelle étude plus digne de notre application que celle des rapports surnaturels du ciel avec la terre, c'està-dire des révélations faites à l'homme par Dieu et des hommages rendus à Dieu par l'homme , dans un de leurs monuments les plus authentiques et les plus respectés? Et si l'on entre dans l'examen des formes, dans l'appréciation du style, quoi de plus propre à charmer l'esprit et à satisfaire le goût? Où trouver une poésie plus sublime que celle des psaumes, une éloquence plus vive et plus entraînante que celle des prophètes , une histoire plus émouvante et plus variée que celle de l'ancien peuple , des récits plus suaves, plus consolants, plus célestes que les légendes de nos saints ^ ? Ainsi il ne serait pas nécessaire d'avoir la foi pour estimer le saint Office : à moins d'être dépourvu de tout sentiment élevé et de toute culture littéraire, on ne saurait méconnaître, dans son ensemble comme dans ses parties , un mérite aussi rare que sa destinée est extraordinaire.
Toutefois ces considérations profanes paraissent peu dignes d'un objet aussi sacré. Ce qui fait à nos yeux l'excellence de cet Office, ce qui lui assure toute notre estime et tous nos respects, c'est qu'il nous est donné de Dieu pour nous mettre en communication avec Dieu; c'est qu'il est la formule sainte des entretiens que notre ministère nous autorise à avoir avec le ciel; c'est qu'il contient l'expression authentique et complète des louanges, des actions de grâces , des supplications que nous avons à lui offrir au nom de tous les fidèles; c'est, en un mot, qu'il justifie
* Cf. CoNST. Apost. I, VI.
pleinement le titre d'Office divin et d'Office ecclésiastique, sous lesquels il est connu.
Divin d'abord : comment peut-il mériter un pareil titre?
De plusieurs manières : par son objet, par son principe et par sa forme. Tout en lui vient de Dieu et se rapporte à Dieu.
L'Office, étant une prière, a naturellement Dieu pour objet. C'est à la majesté suprême qu'il s'adresse; c'est sa grandeur qu'il exalte; ce sont ses bienfaits qu'il célèbre, et ses grâces qu'il sollicite. On peut dire de l'Office comme de celui qui en a la charge : Constituitur in iis quœ sunt ad Deum"^, Or cette considération suffit pour l'élever au-dessus de toute occupation profane ou simplement humaine. Car il en est des actes comme des vertus : leur dignité se mesure sur celle de leur objet. Plus un objet est grand et noble, et plus on s'élève en se portant vers lui; plus on s'ennoblit en s'attachant à lui. Lors donc qu'il est infiniment grand , infiniment sublime, lorsqu'il est Dieu même, on s'ennoblit , on s'élève infiniment ; l'acte qu'on produit est un acte à part, auquel on ne saurait comparer aucun de ceux qui se terminent à la créature, si légitimes et si excellents qu'on les suppose.
Notre assertion pourra étonner certains esprits : elle n'en est pas moins incontestable, et il suffit d'y réfléchir pour en connaître la justesse. C'est le propre d'une grandeur infinie, non seulement d'effacer toute autre grandeur, mais encore d'agrandir et de relever infiniment tout ce qui lui appartient ou lui est uni. Par conséquent, prier Dieu, l'entretenir, s'attacher à lui par la pensée et par l'amour, honorer ses perfections, reconnaître ses bontés, c'est faire un acte d'un ordre plus excellent et plus sublime que de gou-
^ Hebr. V, 1. — Alla facimus pro Deo ; in hoc autem assistimus Deo, et intendimus Deo, et alloquimur Deum. S. Bonav. De sex alis seraph.j Yiii.
verner les empires , de civiliser les peuples ou de créer des mondes. Et comme cet être souverain ne pourra jamais •rien faire de plus grand, de plus parfait, de plus digne de lui, que de se contempler et de s'aimer, et que c'est dans la contemplation et l'amour de lui-même qu'il trouve le développement essentiel de sa vie, il est impossible qu'une créature formée à son image puisse aspirer à rien de plus grand ni de plus sublime qu'à considérer et à bénir son divin auteur. C'est dans l'exercice parfait et incessant de cette double opération que consistent essentiellement pour elle toute perfection et toute béatitude.
Ainsi, par cela seul qu'il fait prier, qu'il unit notre âme à Dieu, le saint Office s'élève à une hauteur incomparable; et quand il aurait pour unique principe nos lumières naturelles et nos facultés humaines, il faudrait déjà lui reconnaître un caractère tout divin, et le titre le plus légitime à notre respect.
Mais le saint Office n'est pas une œuvre purement humaine , un simple exercice de nos facultés personnelles. Tel que l'Eglise le propose et l'exige, c'est un acte surnaturel et par là même divin dans une certaine mesure. Dieu y concourt par son Esprit; il en est, avec nous et plus que nous , le principe. Quand un ministre sacré s'acquitte dignement de sa fonction, ce n'est pas seulement un être intelligent, un enfant d'Adam, qui pense à son créateur et qui l'invoque : c'est un enfant de Dieu, c'est un membre de son Fils incarné qui s'adresse à son père, avec les facultés et les droits que le sacrement de la régénération lui confère. Sa prière suppose entre l'Esprit de Dieu et lui une union d'état et d'action que l'Incarnation du Verbe a pu seule rendre possible , et qui est la plus étroite de toutes après l'union hypostatique. Il prie en Jésus-Christ, et Jésus- Christ prie par lui ^ Ce n'est pas l'intelligence d'un homme
^ Christus Jésus tanquam caput in membra et tanquam vitis in palmites virtutem influit. Conc. Trid., Sess. VI. De justifie, xvi. — Agnosce , o Christiane, dignitatem tuam , et divin se consors factus naturae, mémento cujus corporis et cujus capitis sis membrum. S. Léon., Serm, xxi, de Nativ. Dom. i , 8.
seulement qui conçoit, ni sa volonté seule qui dirige, ni son action seule qui s'exerce ; Faction du Fils de Dieu s\init à son action , la volonté du Sauveur excite et soutient sa volonté, les lumières de FEsprit-Saint se surajoutent à ses lumières ; de sorte que les hommages offerts à Dieu procèdent d'un double principe : en même temps qu'ils appartiennent à son ministre, ils appartiennent aussi à l'Esprit ds son Fils, au Saint-Esprit, sans lequel ils ne sauraient être produits, et de qui ils empruntent une valeur et une dignité toutes divines *.
Si donc la moindre prière, par cela seul qu'elle nous élève à Dieu, est d'une nature plus noble, et révèle en nous plus de grandeur que toutes les productions du génie, que devons -nous penser de celles qui ont pour principe l'action de Notre -Seigneur autant que la notre, et dont son Esprit seul peut nous rendre capables? Evidemment, quelque distance qu'il y ait entre une occupation vulgaire et l'acte le plus sublime de nos facultés morales, il y en a davantage encore entre cet acte et la moindre des œuvres surnaturelles de Notre-Seigneur vivant en nous et agissant par nous -,
Ce n'est pas tout. Divin dans son principe comme dans son terme, le saint Office l'est encore d'une manière visible, dans sa forme extérieure et dans son expression.
En effet, quand nous nous en acquittons, le Saint-Esprit ne se borne pas à agir sur nos âmes , et à nous inspirer ses sentiments et ses pensées : il nous dicte jusqu'à nos expressions; ou plutôt c'est en mettant sa parole sur nos lèvres, c'est en nous prêtant son langage, en nous traçant par son Eglise les expressions qui rendent le mieux les pensées et
^ Qui adhgeret Domino unus splritus est» I Cok. vi, 17. — Ipse Spiritus postulat pro nobis gemitlbus itienarrabilibus. Qui autem scrutatur corda, scit quid desideret Spiritus. Kom. viii, 27. Hominis opéra quœ à SpiritU sancto aguntur, magis dicuntur esse opéra Spiritus sancti quàm ipsius hominis, 1^ 2*, a. G,q, 98, ad 1.
2 Tous les corps, a dit Pascal, le firmament, leâ étoiles, la terre et les royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Et tous les corps et tous les esprits ensemble, avec toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; car la charité est d'un ordre infiniment plus relevé. Penséees, II, 10.
les sentiments dont il a rempli notre divin chef, qu'il nous unit à ses dispositions , qu'il nous associe à ses vues et à ses désirs , enfin qu'il fait naître en nos âmes ces pieux mouvements, et ces saints gémissements auxquels la souveraine bonté ne saurait résister.
Ainsi, dans une fonction si auguste, rien n'est laissé au hasard ni livré au caprice, et l'Esprit- Saint fait par luimême tout ce qu'il lui est possible de faire. Il commence par remplir des louanges de Dieu le Père l'âme du Verbe incarné; il exprime ses pensées dans les écrits des prophètes, et ses sentiments dans leurs psaumes et leurs cantiques ; puis , de ces écrits , de ces cantiques et de ces psaumes, il inspire à l'Eghse de former une prière et d'en imposer la récitation à tous ses ministres ^. Lors donc qu'un ecclésiastique s'acquitte dignement du saint Office, c'est un autre Jésus-Christ, un autre Fils de Dieu, qui s'adresse à son Père, avec le même esprit et dans le même langage. C'est le Seigneur qui se loue sur la terre, comme il se loue au ciel, de la manière qui répond le mieux à sa grandeur infinie : Bixit Dominus, cujus ignis est in Sion^ et caminus ejus in Jérusalem -.
Il convenait, assurément, qu'il en fût ainsi. Dès le début de sa prédication , le divin maître avait appris à ses disciples une prière admirable, la plus divine des prières, et tout chrétien a encore la consolation de la redire chaque matin et de l'entendre répéter dans toute l'étendue du monde. N'était-il pas juste qu'il étendît cette grâce et qu'il la complétât en faveur de ses ministres? Puisqu'il imposait spécialement à ses représentants le devoir de la prière, puisqu'il les destinait à prier pour tous, et d'une manière plus parfaite, le divin Maître, ne leur devait-il pas des motifs de confiance particuliers? Et pouvait-il leur en donner de plus puissants que de mettre sur leurs lèvres ses propres paroles et de les unir ainsi d'une manière sûre et constante à son divin Esprit?
^ ut benè ab hominibus laudetur Beus , laudavit se ipse Deus, S. AuG, Tract VII in Joan, — 2 isAiiE xxxi, 9.
Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'il a fait, et ce que nous oyons réalisé dans l'Église. Partout ses ministres prient. Ils prient en commun, d'une manière uniforme. Et ce n'est pas un langage humain qu'ils profèrent ; ce ne sont pas les cantiques des Anges qui s'échappent de leurs cœurs : ce sont des accents tout divins. Comment le Ciel pourrait- il y être insensible? Comment eux-mêmes pourraient -ils îmanquer d'estime, de respect, d'ardeur pour une œuvre si grande et si sainte?
Le saint Office est donc réellement divin ; mais dans quel sens est -il ecclésiastique? Quelle est la raison de cette appellation? Il est facile de le comprendre.
L'Eglise, formant une société, la société la plus parfaite après celle des bienheureux, doit à Dieu, plus qu'aucune autre, un hommage public, un tribut de louanges et de supplications. Elle y est d'autant plus obligée qu'elle dépend davantage du Ciel et qu'elle en reçoit de plus grandes faveurs. Or il n'est pas possible que les fidèles dont elle se compose prennent tous une égale part à l'accomplissement de ce devoir. La plupart sont incapables de s'en acquitter dignement, ou bien ils ont à remplir d'autres fonctions incompatibles avec celle-là. Il faut donc qu'elle se décharge de cette obligation sur quelques membres choisis et dévoués; et c'est ce qu'elle fait en consacrant ses plus dignes ministres au culte du Seigneur, en les astreignant 01 le bénir en son nom et à l'invoquer pour tous ses besoins.
Tel est le but et la nature de l'Office ecclésiastique. Celui [jui s'en acquitte peut se tenir à l'écart et paraître isolé ; mais c'est comme personne publique , comme ministre de 'Eglise, comme représentant des fidèles qu'il rend à Dieu cet hommage.
Ce sont bien ses lèvres qui prononcent les paroles saintes,
c'est bien son âme qui conçoit les pensées et les affections exprimées par ces paroles; mais toute sa prière, pensées affections, paroles, lui est dictée et prescrite par l'Église Quand il bénit, qu'il rend grâces, qu'il sollicite, c'est au non de l'Église qu'il le fait ; et on peut dire que c'est l'Église quL supplie , qui rend grâces et qui bénit par son organe *
Il n'est pas à craindre que le ministre détourne à sori|^|, avantage personnel ce qui a pour fin l'utilité communeijgj Les vœux qu'il exprime s'étendent à tous , et l'esprit di Sauveur, qui anime ses paroles, qui leur donne ce qu'elles ont de valeur, ne souffre aucune exception. D'ailleurs, pré tendît-il restreindre à lui seul, par une volonté formelle, h médiation dont il est chargé, sa volonté serait impuissante Dieu verrait toujours dans les paroles de l'Office, avec l'ex pression authentique des sentiments de son Fils, un témoin gnage certain des dispositions de son épouse, et il agréerai cette prière selon les intentions et les mérites de l'un et d( l'autre ; de même qu'il agrée toujours , dans une certainiL mesure, l'oblation du saint sacrifice, selon les intention! de ceux qui le lui font offrir indépendamment des dispositions et des vues personnelles du prêtre qui le célèbre.
Ainsi le saint Office n'est pas la prière d'un simple particulier, un acte isolé et tout personnel : c'est une prière commune , qui a pour auteur principal ici-bas l'Eglise uni verselle, et dont tous ses membres doivent recueillir lei fruits. Celui qui s'en acquitte est en rapport avec ses frère; en même temps qu'avec Dieu : il défère à leur volonté ; i devient leur interprète et leur organe ^
pro| iiei