CHAPITRE I
Des défauts à éviter.
Dans la récitation du saint Office, un ecclésiastique a eux dangers principaux à éviter : les préoccupations qui oublent, et la routine qui ôte la sensibilité, qui fait même erdre quelquefois la conscience de ce qu'on fait. Nous ous bornerons à indiquer ce double écueil avec les motifs lie nous avons de nous en garantir.
Comment Tâme serait-elle libre de s'élever à Dieu et de entretenir avec lui , si l'esprit est préoccupé de pensées rrestres, si le cœur est agité par des sentiments profanes? n vain fera-t-elle effort pour échapper aux idées qui Tobident et aux affections qui la troublent : la force de Thatude remportera presque toujours sur le désir de la vonté. Il n'est personne qui n'en ait fait l'expérience. La
prière demande du calme; et, pour bien prier habituelle ment, il faut commencer par se faire une sainte habitud du recueillement et de la paix intérieure.
L'âme du prêtre devrait donc être, comme la maison d(|si Dieu, toujours tranquille, silencieuse, vide de toute image n profane, uniquement remplie par la majesté divine : Do mus orationis. Mais trop souvent, hélas! il en est de C( temple comme de celui de Jérusalem : au lieu d'un sanctuaire inaccessible au tumulte etaux occupations du monde c'est comme une place publique ouverte de tous côtés, oii les objets les moins religieux pénètrent librement, où touj les bruits du monde ne cessent de retentir.
Dans les premières années du saint ministère, il sembh plus facile de tenir son âme dans la paix. On a moins d'oc cupations alors, moins de rapports avec le monde, moini de responsabilité; mais on est si ardent, si inquiet, si im-i patient ! A défaut de causes extérieures , Tâme trouve er elle-même une source intarissable d'agitation et de soucis C'est tour à tour une étude qui absorbe , un projet qui en chante, un désir ou une espérance qui transportent. Bientôt, d'ailleurs, les occupations se multiplient et s'aggravent On sent qu'on se doit aux bonnes œuvres, et on s'y livn sans réserve, au point de perdre l'empire de ses pensées et de soi-même. Dès lors les journées deviennent une suitf non interrompue d'impressions, de sentiments, d'actes irréfléchis ou purement naturels; et la prière est comme une distraction perdue au milieu de mille autres. On n€ vit plus que Hors de soi et loin de Dieu*. Pendant quelque temps on s'inquiète de ce désordre, on se flatte d'y remédier ; mais peu à peu on s'y accoutume, on s'y résigne. Marthe cesse de porter envie à Marie ; elle finit même par se faire un honneur et un besoin du partage qu'elle s'est
1 Olim erat milii cor cereum quod liquesceret; horrebam audirequantô magls verbo proferre, quidquid non provocabat ad Christum omnes nugas verborum saecularium velut morsus serpentium deputabam,. Nunc autem durus et saxeus, dum negotiis juglter exterioribus atteror, prob dolori tanquam alter Samson , efCossis oculis non frontis sed cordls curarum scecularium molam volvo. S. Pbtr. Dam. Opusc. XIX, De abdic episc V.
^it *. Rien n'est moins rare , dit saint Grégoire le Grand ,
jue de trouver des prêtres qui mettent, comme les gens
lu monde 5 leur mérite et leur bonheur dans une activité
ians mesure, qui les ravit au recueillement et à eux-mê-
Ines. Continuellement empressés, agités, haletants, ou-
[)liant ce qu'ils font pour songer à ce qu'ils vont faire, ils
emblent incapables de fixer leur esprit à quoi que ce soit 2.
es entretiens silencieux que TEglise les oblige d'avoir
ivec Dieu, leur semblent fades, en comparaison de ceux
uxquels ils sont habitués avec les créatures; et, loin de se
écharger, comme les apôtres, des occupations extérieures
\ouY vaquer plus librement à la prière , ils se décharge-
eiaient volontiers de l'obligation de prier, pour avoir plus
e temps à donner à leurs relations avec le monde et aux
ffaires même les plus vulgaires.
Tel est donc le premier défaut auquel on est exposé dans 3 saint ministère : l'excès de l'activité, l'empressement, 1 préoccupation. Si l'on manque de vigilance pour s'en réserver, ou de courage pour en combattre le progrès, il n amène un autre, plus dangereux encore et plus tyranique : la négligence habituelle ou la routine. En effet, tandis que l'âme, absorbée par ses préoccupassions, s'accoutume à ne pas se contraindre et à parler à te lieu sans cesser de penser au monde, elle se familiarise vec les formules saintes. A force de prononcer sans réexion les mêmes paroles, l'esprit distrait et le cœur indif- ^rent, on acquier.t la malheureuse facilité de les répéter lachinalement, d'une manière instinctive et comme à son isu. Rien de plus funeste que cette disposition. Comme le a pour eflet de substituer à l'action libre et réfléchie ar e la volonté un principe aveugle et fatal , elle enlève à âme l'empire qu'elle doit avoir sur ses actes, et par con- 3quent elle tend à détruire tout le mérite de ses œuvres, ne fois sous l'empire de ce défaut, la volonté n'agit plus : i routine la remplace ; les organes seuls s'exercent. On
^ Félix domus, et beata congregatio, ubi de Maria Martha conqueriturl
Beiœ. Serm. m de Assumpt. 2.
^ S. G-REG. M. De cura past. II, vii.
récite toujours les paroles prescrites; on fait les signe d'usage ; mais ce ne sont plus que des mouvements exté rieurs dont on n'a guère conscience. L'esprit et le cœu n'y sont pour rien. On prie comme on marche, comm on entend , comme on voit, comme on fait la plupart de actes de la vie ordinaire, sans y penser, sans se rendr compte de son action, de ses motifs, de son but. C'est ; peine si l'on songe quelquefois qu'on s'adresse à Dieu qu'on est en sa présence, en rapport immédiat avec lui*
Il n'est pas une pratique de piété où l'on ne soit expos à tomber dans ce défaut. Même au pied des autels, mêm dans les fonctions les plus solennelles, dans l'administra tion des sacrements, dans la célébration des divins mys tères, on en subit l'influence ; mais nulle part on n'a autant de raison de le craindre ni moins de secours pour s'ei défendre que dans la récitation du saint Office.
Qu'on y songe, en effet. Il ne s'agit pas de faire en pas sant un acte religieux d'une durée plus ou moins considérable ; il s'agit d'un exercice de tous les jours et de toui les moments du jour, d'un exercice non moins long qui monotone, qui se réduit extérieurement à lire des yeux e à prononcer des lèvres certaines formules qui , à quelquei variantes près, reviennent sans cesse aux mêmes heure et dans le même ordre. Ce n'est pas à l'autel que cett( fonction s'accomplit, dans les heures les plus tranquilles quand l'attention est excitée par l'appareil des cérémonies par la multitude des assistants, par les regards des fidèles
^ Le trait suivant, attesté par un prélat vénérable, montre jusqu'oi peuvent aller les funestes effets de la routine : « Un jour, le prédicateu; d'une Retraite pastorale ayant parlé avec force contre ce défaut, ui grand nombre d'ecclésiastiques se reconnurent aux tableaux qu'il en traça et plusieurs convinrent qu'ils avaient passé des journées entières saui faire aucun acte véritable de foi, d'espérance et de charité. Mais ce qu frappa le plus, ce fut l'aveu, presque public, que fit l'un d'entre eux d'avol: passé des mois entiers sans aucun retour intérieur vers Dieu. Vainement on lui représenta que ce fait était incroyable ; qu'ayant rempli ses fonc tiens avec une certaine exactitude , il était impossible qu'il n'eût pas ei de temps en temps de bonnes pensées et quelque pieux mouvement. I continua d'afiQrmer que tel avait été son état : et sur un témoignage aussi précis , on convint qu'il avait manqué grièvement au premier précepte du décalogue et vécu dans le péché. » Dbvie , Mémorial du clergé.
sfest, ordinairement du moins, dans les moments et dans î-es lieux qui portent le moins à la prière, au sortir d'un iif)ïig entretien, d'une étude laborieuse, d'une récréation dissipante; c'est en présence d'un travail commencé, sur îf3 théâtre d'agréables distractions; ou bien c'est à l'écart, ais dans un isolement où l'on n'a que Dieu pour témoin où la bienséance ne peut venir au secours de la religion lit de la ferveur ^ Oh ! qu'il faut de foi, d'esprit de prière, 'ie fidélité à la grâce, pour réveiller sans cesse une vigiic^nce que tout tend à assoupir, et pour ne pas s'abandon- Kfer les yeux fermés à l'attrait si puissant et si doux de ■[apathie et de la nonchalance !
ii Aussi qu'arrive-t-il le plus souvent, et comment s'ac-
■omplit en trop d'endroits ce grand ministère de la prière
niublique? Sans doute il n'y a que Dieu qui voie le fond des
œurs , et lui seul pourrait dire avec certitude combien il
■ompte parmi ses ministres de zélés et fervents adorateurs 2.
■lais si l'on s'en rapporte aux apparences, si l'on juge, par
SB dehors, des dispositions intérieures, n'a-t-on pas lieu de
(raindre qu'il ne reçoive souvent l'hommage des lèvres plu-
!l5t que celui du cœur, et que cette multitude d'hommes
ccupés sur la terre à célébrer son nom n'oflrent à ses re-
ards un spectacle bien différent de celui des bienheureux
ibsorbés dans une même adoration et enflammés d'un
lême amour 3?
Un historien rapporte qu'une nuit, comme les prêtres 'une célèbre collégiale, réunis pour chanter matines, achelaient le dernier nocturne de la fête du lendemain , une oix du ciel se fit entendre dans l'église et prononça disinctement ces mots, qui jetèrent l'effroi dans toutes les mes : Il n'y a quun seul homme ici qui mail vraiment gloiflé^. Or ces prêtres ne semblent pas avoir passé pour dé-
^ Privatam et solitariam psalmodiam acedia oppugnat. S. Joan. Clim. 'rad. XXVIII.
2 Qui scrutatur corda Deus scit quid desideret Splritus. Eom. vni.
^ Quàm multi sonant voce, et corde muti sunt ! S. Aua. in Joan. tract. XV et in Ps. cxix. — Multi in novitate suîe conversionis ferventer tant, posteà languide, posteà frigide, posteà negligenter. S. Aug. in Ps. lxv.
^ Thom. Caïbmpr. Miraculorum mirabilium liber j II, xl, 10.
réglés ou avoir été moins fervents que beaucoup d'autres Que verrait-on donc s'il plaisait à Dieu de désigner ain à la fin de chaque jour les ecclésiastiques qui se sont ac quittés dignement de leur saint Office? Ne serait-on paivK surpris et effrayé à la fois du petit nombre de ministre fidèles et de la multitude de ceux qui ne remplissent qu'ex térieurement ou sans dévotion un ministère si importan||e et si sublime ?
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Du reste, le relâchement fût-il rare en cette fonction, i suffit qu'il soit possible pour qu'on le signale et que cha cun veille à s'en préserver; car quoi de plus contraire nos intérêts spirituels, au bien de l'Église et à la gloir( même de Dieu?
. Je n'examine point en quel cas la dissipation et l'habitude de la négligence iront jusqu'à violer d'une manier* grave la loi ecclésiastique qui fait du saint Office une dett de justice pour les ministres sacrés. Je réserve auxthéolo giens la décision de cette question. Mais quand on n'aurai pas à craindre ce péril , quand on serait sûr d'accompli l'essentiel de l'obligation en récitant la lettre, n'est-il pa^ du moins incontestable que toute négligence à cet égare sera, pour celui qui s'en rendra coupable, la cause du pré judice le plus regrettable?
Elle lui enlèvera d'abord ses plus douces consolations Le Bréviaire, avons-nous dit, est une source de jouissances pour le prêtre ; c'est son délassement dans ses fatiguei et sa consolation dans ses ennuis. Quam dulcia faucibu mets eloquiatua ^ f pGi\t-i\ dire au Seigneur avec le Psalmiste : exultahunt lahia mea mm cantamro tibi^! Mais c'est à condi tion de chanter comme lui de toute son âme , de s'unir à Dieu en le priant, de savourer sa parole. Quel charme
'■ PSALM. cxvm, 103.