III. Le sujet du Beatus vir le lie naturellement au
psaume qui précède. Après avoir considéré le peuple élu dans son ensemble, l'Esprit- Saint l'envisage dans son chef et dans chacun de ses membres en particulier. Au tableau simple et touchant du bonheur du juste, de celui surtout qui est le modèle et la source de toute justice, il oppose le malheur du pécheur impénitent, qui , sans effacer ses fautes, les expie cruellement par le remords, le dépit et le désespoir. Pas d'exhortations plus propres à détourner du vice et à faire aimer la vertu.
IV. Autant ce psaume cxi° est simple et calme, autant le suivant : Laudate, pueri, est animé et sublime. La grandeur de Dieu en lui-même et sa condescendance pour notre faiblesse ravissent tour à tour le cœur du Psalmiste. Un pieux ecclésiastique ne pouvait prononcer sans un tressaillement de joie, disait-il, ce beau passage : Suscitans a terra inopem..., ut colîocet eum cum principibus..., parce qu'il lui rappelait la faveur que Dieu lui avait faite de l'associer aux chefs de son Église, et la grâce bien plus précieuse encore qu'il voulait lui faire de le placer au ciel parmi les princes de son royaume éternel. Les deux derniers versets font penser à l'Eglise, qui a reçu la pro-» messe d'une fécondité intarissable, mais qui ne peut voir multiplier ses enfants qu'à proportion du zèle et des tra vaux de ses ministres.
V. Le dernier psaume varie davantage. Le plus souvent on répète le cxvi® : Laudate Bominum, omnes gentes... Simple cri de reconnaissance et de zèle, action de grâces pour remercier le Sauveur d'avoir donné à tous les peuples le gage de leur rédemption, supplication pressante alin d'obtenir de la bonté divine l'entière réalisation de ses desseins de miséricorde. Saint François Xavier ne se lassait pas de le redire; il en avait fait son invocation ordinaire, parce qu'il y trouvait exprimé le désir le plus ardent de son âme : la propagation du règne de Dieu par toute la terre.
Nous ne dirons rien des autres psaumes qu'on peut avoir à réciter dans cette partie de l'Office. En pensant à l'objet de la fête, on ne manquera pas de remarquer la
raison qui les a fait choisir et les applications qu'il convient d'en faire. Aux fêtes de la sainte Vierge, par exemple, où l'on dit les psaumes: Lœtatus sum... NisiDominus... Lauda, Jérusalem, peut-on oublier que Marie est par excellence la maison du Seigneur, la tour de David, la cité sainte, célébrée par l'Esprit de Dieu? Dans l'Office des apôtres, comment n'être pas frappé par le sens particulier de ces versets : In convertendo Dominas captivitatem Jacob... Euntes ibant et fle~ hant^... Si Jiabitavero in extremis maris, iîlùc marms tua deducet me... Mihi autem nimis honorificati sunt amici tui, Deus -...? Comment ne pas remarquer, aux fêtes des martyrs, ce verset du Credidi : Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus; Dirupisti vincula mea? etc., et à celles des pontifes, ces paroles si pleines de l'esprit sacerdotal : Si introiero tabemaculum domûs meœ. si dedero somnum oculis meis, donec inveniam locum Domino... Sacerdotes tui induanturjustitiam^...'^ enfin à celles des vierges, l'expression des sentiments les plus élevés et les plus purs, privilège de ces âmes innocentes qui passent sur la terre sans rien désirer que le ciel, et qui rendent à Dieu d'autant plus de gloire qu'elles sont plus humbles et naturellement plus fragiles?
Cantique : Magnificat.
Mais ce qui demande surtout notre étude et nos réflexions dans l'Office de Vêpres, c'est le Magnificat : cantique incomparable, soit que l'on considère l'objet qu'il célèbre, ou la personne qui le prononce, ou les sentiments qu'il exprime.
Jamais l'Eglise ne le chante dans l'assemblée des fidèles, sans accompagner ce chant de cérémonies solennelles, et sans demander aux assistants les mêmes marques d'attention et de respect que pour le saint Évangile. Par ces signes extérieurs, elle tâche de faire entendre qu'il s'agit du plus sublime des cantiques, inspiré au
1 PSAIZM, CXX7.
^ P8ALM. cxxxvm, Domine, probasti me. '^ PsALM, cxxxi, Mémento,
cœur le plus grand et le plus saint , pour la plus inconcevable de toutes les faveurs.
C'est ce qu'on doit se rappeler aussi dans la récitation privée. Il faut se reporter par la pensée dans les circonstances où il a été prononcé tout d'abord, en présence des grandes merveilles qu'il célèbre. Il faut penser que Marie vient d'être saluée pour la première fois Mère de Dieu, qu'elle porte dans son sein le trésor de la terre et du ciel, le prix de la rédemption du monde, ce que la toute -puissance divine pouvait faire de plus grand dans toute l'éternité. Il faut considérer que, tandis que le Verbe incarné repose en elle, l'Esprit de Dieu Téclaire et l'embrase surnaturellenent; que, connaissant et possédant seule en son sein Celui qui doit être à jamais l'objet des adorations de toute créature, elle se sent obligée de l'adorer et de le bénir à elle seule pour toutes les créatures ensemble; enfin qu'en raison de l'union intime que sa divine maternité lui donne avec Jésus- Christ et avec ses membres, elle entre en partage de leurs sentiments; et que par conséquent c'est au nom de l'Eglise entière, de son cbef comme de ses membres, qu'elle exprime son admiration et sa reconnaissance pour le grand œuvre que Dieu vient d'accomplir ^ Il est même bon de se rappeler les circonstances du temps et des lieux. Les liturgistes font remarquer que c'est au terme de son voyage à Hébron, probablement le soir, que Marie dut prononcer ce cantique; et d'ailleurs l'Incarnation, qui en est l'objet, s'est accomplie, suivant la manière de parler ordinaire aux auteurs sacrés, dans les derniers temps , et comme au couchant des siècles : Vergpnte mundi vespere^. En se transportant ainsi par la pensée dans les mêmes circonstances et sur le même théâtre que la très sainte Vierge, on entre plus aisément dans ses dispositions. On croit entendre cette mère des vivants nous dire au fond du cœur, comme le Dieu-Homme
* Beata Maria typus est Ecclesiœ. S. Isid. in Alleg. vov. Test.
* Hym. Eccl. — Qnla Ipsa Vlrgo Jn vespere mnndl sno slngnlarl aseensn œundo succurrlt perdito. V, Bed. 1. V, 9.
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qui vit en elle : Magnificate Dominum mecum, et ewaltemus nomen ejus in idipsum '. On se sent pressé de la seconder dans l'expression de sa reconnaissance, ou plutôt on est comme saisi par le même esprit; et songeant à la part qu'on a dans les myslères qu'elle célèbre, on remercie du fond du cœur cette divine Vierge de s'être faite notre supplément et d'avoir payé d'avance une partie de notre dette, en exprimant pour nous, dans un langage si sublime, des sentiments que notre âme ne suffit pas même à concevoir.
On peut considérer aussi le Magnificat comme l'expression des sentiments actuels de la très sainte Vierge au ciel. Rien de plus juste, assurément, que de se représenter cette auguste Reine , entourée de la cour céleste , répétant sans cesse devant Dieu, en son nom et au nom de tous ses enfants, les mêmes actes d'admiration et de reconnaissance pour une grâce dont elle doit sentir mieux qu'ici-bas el proclamer plus que personne l'incompréhensible grandeur».
Quoi qu'il en soit, un ecclésiastique ne saurait trop méditer ce divin cantique'. S'il l'étudié bien, non seulement il y trouvera d'admirables sentiments de religion et de charité, mais il y découvrira le cœur de Marie tout entier, avec l'élévation , la pureté , la ferveur et toutes les perfections qui conviennent à la Mère d'un Dieu. Il y apprendra à estimer souverainement ce grand proJige de la charité divine dans la rédemption du monde *. Il y verra surtout le modèle des dispositions dont il doit être pénétré à l'égard du sacerdoce et de ses augustes fonctions. Car le prêtre peut- il méconnaître que Dieu a fait,
* PSALM. TTnrm , 4,
' Cf. Office de saint Félix de Valois, 20 nov. lect. VI, et saint François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, 1. V, c. xi.
3 On peut voir sur ce cantique : Bossuet, Élévations; L. DtrpoNT, Méditations (1^ la foi; Bebthieb, Réflexions spirituelles; P. Eudes, Le Cœur adtniraile de Marie. — Si Ton voulait nn commentaire plus étendu, on pourrait consulter P. A. PHAifELiros , Exercitationes dormitantis animée, p. 11; Rut. BmJSONitrs, Dissertatianes et commentaria in canticum Magnificat; in -fol., et beaucoup d'autres mentionnés par Hipp. Mahaccius, Bïbliotheca Mariana. Romae , 1S48.
^ Manifeste magnum est pietatis sacramentum , quod manifestatum est In carne, justiflcatum est in spiritn, apparaît angelis, praedicatnm est gentibus, creditnm est in mundo, assumptum est in gloriâ. I Tui. ni, 16.
en lui aussi, de grandes choses, des merveilles de grâce,
en le tirant de l'abjection pour le mettre au rang des princes de son peuple ? Peut-il oublier qu'à l'autel , d'où il descend et où il remontera bientôt, le Fils de Marie veut bien aussi se mettre entre ses mains et descendre dans son cœur? N'a-t-il pas sous les yeux une foule de prodiges opérés par son ministère : des cœurs superbes humiliés et convertis, des âmes faibles affermies dans le bien, des indigents rassasiés et enrichis, tous les vrais fidèles enfin, tous les dignes enfants d'Abraham bénis, affranchis, sanctifiés par la divine miséricorde ? Témoin et coopérateur de tant de merveilles que la très sainte Vierge n'apercevait que dans l'avenir, comment ne se sentirait-il pas le besoin d'entrer dans l'esprit de cette divine Mère et de réaliser en sa personne le vœu si juste et si pieux du grand docteur de Milan : Sit in singulis Mariœ anima ut magnificet Domi-' num ; sit in singulis spiritm Mariœ ut exsultet in Deo salutari suo > ?
En terminant, nous pouvons remarquer une analogie frappante entre cette Heure et celle de Laudes. De part et d'autre cinq psaumes et cinq antiennes; un capitule et une hymne, variables suivant les temps et les solennités; un cantique tiré des Evangiles, sur l'excellence et les effets de l'Incarnation; l'invocation des saints par des suffrages particuliers, aux fériés et aux fêtes d'un rang inférieur. Non seulement il y a une correspondance par-
1 s. Amb. in Luc. 1. II, n» 26. — Œ Depuis que je suis religieux, a écrit le P. de Géramb, Je n'ai jamais assisté aux offices de l'Église, surtout les jours consacrés à la sainte Vierge, sans que le Magnificat ait exalté mon âme, sans qu'il ait réveillé en mol les plus douces pensées, les affections les plus tendres. Combien de fois ne me suis -je pas demandé à moi-même comment des lèvres d'une humble fille, née do parents pauvres, sans science et sans art , ont pu sortir des paroles si grandes , si sublimes , si divines; comment cette Vierge obscure, ignorée, qui jamais ne connut le monde, que le monde ne connut jamais, put savoir et prédire que le monde entier, que toutes les générations non seulement la connaîtraient, mais l'appelleraient heureuse, dès lors et dans tous les siècles! Et dana le ravissement où me jetait un tel prodige , je ne pouvais assez remercier Dieu d'avoir permis que les hommes de bonne volonté trouvassent danâ le Magnificat une des plus belles preuves prophétiques de cette religion que Jésus -Christ est Tenu apporter à la terre. » Pèlerinage à Jérusalem , Lett. xxxiv.
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faite en toutes les parties de ces Heures : in psalmis, hymnis et canticis^, mais l'une et l'autre se trouvent placées aux deux extrémités de l'Office, dans l'avant-dernier rang. Elles sont comme ces deux holocaustes de la Loi ancienne, ou comme ces chants sacrés du matin et du soir par lesquels Dieu avait voulu qu'on lui consacrât le commencement et la fin de toutes les journées : Offeretur holocaustum manè semper et vesperè *. Levitœ stent mané ad confitendum , similiter et ad vesperam *.
AD VESPERAS