CHAPITRE
Traits recueillis dans l'histoire de l'Eglise jusqu'au seizième siècle.
En recueillant dans les pages qui précèdent les maximes qui rassortent de la conduite et de la doctrine des saints ecclésiastiques,' nous n'avons jamais négligé de citer leurs exemples à l'appui de leurs paroles. Néanmoins nous croyons qu'il ne sera pas sans utilité de terminer notre travail par une suite de traits édifiants, propres à confirmer les avis que nous avons donnés, à les graver dans la mémoire , et à inspirer une sainte ardeur pour les mettre en pratique.
Nous aimerions à citer en première ligne les beaux exemples que nous offrent , soit la vie des premiers solitaires, soit l'histoire des ordres religieux à toutes les époques de l'Eglise; mais comme ils se rapportent presque tous à la célébration publique des saints Offices, et que nous avons principalement en vue la récitation privée, nous croyons devoir renoncer à ses richesses, et renvoyer le
lecteur qui en aurait du regret aux auteurs qui ont traité des Heures canoniques par rapport au chœurs
Ce qu'on remarque surtout dans les temps les plus anciens, c'est la religion profonde avec laquelle on s'acquittait de ce grand devoir. On voit que l'Office privé était réellement aux yeux des saints prêtres le supplément de l'Office public, et qu'on gardait en particulier, autant qu'on le pouvait, les règles tracées pour la solennité du chœur.
Saint Lutger, d'abord disciple d'Alcuin, puis apôtre de la Saxe et évéque de Munster (749-809), se fit remarquer entre tous les prélats de son temps par son estime pour la prière publique et par son exactitude religieuse à s'en acquitter. Un jour qu'il s'était rendu à la cour de Charlemagne pour se justitier d'une accusation dont il était l'objet, ce prince lui envoya un de ses officiers pour lui dire qu'il l'attendait à son audience. Lutger était occupé à réciter l'Office. Il répondit qu'il allait s'y rendre sitôt qu'il aurait fini. Comme il tardait à venir, l'officier revint l'appeler une seconde fois, puis une troisième. Enfin il arriva; et l'empereur, un peu ému, lui ayant demandé ce qui l'autorisait à se faire ainsi attendre : « Prince, répondit l'évêque, je sens ce que je dois à Votre Majesté, mais j'ai cru devoir donner à Dieu la préférence. Quand on est devant lui, n'est-il pas juste d'oublier tout le reste? D'ailleurs je n'ai fait que me conformer à vos intentions : car c'est vous qui, en me nommant évêque, m'avez affranchi de la servitude du siècle pour me consacrer au service divin '. »
'' Voir Cassien, Institutions , trad. par B. Cartier, Poussielgne, 1868, 1. II et III; et Gard. Bona, De divinâ Psalmodia, dernier chapitre.
^ Saint Bonaventure cite nn exemple du même genre : «Parisiis, nt fcrtur, cùm quidam theologns unius Horse canonlcse Incœpisset Offlcium ,
Dans une autre occasion, étant en voyage, Lutger entra un soir dans une hôtellerie, et, s'étant fait donner une chambre et du feu, il se mit à réciter Matines avec ses clercs. Tandis qu'ils priaient ensemble, quelques tisons tombés du foyer, ayant roulé hors de la cheminée, remplirent de fumée tout l'appartement. Le saint ne parut pas s'en apercevoir. Il resta debout au même endroit, sans faire aucun mouvement, et sans témoigner la moindre incommodité; mais un des clercs qui l'accompagnaient, moins patient, ramassa les tisons, et, les replaçant dans le foyer, passa quelque temps à ranimer le feu. Le pieux évêque le laissa faire sans rien dire sur l'heure; mais le lendemain matin, ayant appelé cet ecclésiastique, il lui demanda comment il avait pu s'aviser d'interrompre l'Office pour un pareil motif. « Puis après une verte réprimande, dit l'auteur de sa Vie, il lui imposa une pénitence de quelques jours, pour apprendre à ses clercs avec quelle fidélité on doit tâcher d'éviter toute distraction et toute légèreté durant la prière ^ »
Au douzième siècle, on retrouve à Cîteaux le même respect pour l'Office divin. En particulier comme au chœur,
supervenlente Episcopo ad loquendum cum eo, caput sine locntionc Inclinans , Horam Inceptam , Episcopo expectante , finlvit causam Bubinferens quôd majori Domino loqnebatur. » Specul. discip. ad novit. p. I, c. xYi. — On ne se fait pins scrupule aujourd'hui, en pareil cas, d'Interrompre rOfflce. Cependant on trouve encore dans la vie d'un vénérable religieux du dernier siècle , le P. Gourdan , nn trait bien remarquable de ce respect pour la célébration de rOfBce public. Comme il était en grande réputation de vertu (on disait que son frère Santeul chantait les saints, et que lui les imitait), le duc de Villerol amena un jour, pour le voir, le roi Louis XV, déjà majeur. C'était l'heure des Vêpres. On dit au portier d'avertir le Père de l'arrivée de Sa Majesté. « C'est Inutile, répondit-Il; quand ce serait le pape, le P. Gourdan ne sortira pas avant la fin de l'Office. Je ne puis faire venir en ce moment que le prieur. » En effet , le saint religieux ne parut pas que l'OÉBce ne fût achevé. Alors 11 Be présenta, entretint le roi d'une manière très édifiante, et celui-ci, touché de sa conversation, se recommanda à ses prières. Comme on voulait ensuite l'excuser d'avoir fait attendre Sa Majesté : « Il a eu raison , dit le roi; 11 servait un maître que je dois servir moi-même. » Depuis, le roi lui envoya chaque année , par son premier valet de chambre , son cierge bénit le jour de la Chandeleur. Vie du P. Simon Gourdan, chan. rég. de Saint- Victor. 1755, ' AcT. SS., 26 mart.
les religieux de saint Bernard ne le commençaient jamais qu'à genoux. Ils ne se croyaient pas même dispensés de cette règle en voyage. S'ils étaient à cheval, ils descendaient pour n'y pas manquer. Un des reproches qu'ils faisaient aux religieux de Cluny, c'était de ne pas observer comme eux ce précepte de leur patriarche saint Benoît *. On peut voir dans les écrits de Pierre le Vénérable dans quels termes et avec quelle mesure cet abbé justifie ses frères à cet égard. « Quelque part que nous soyons, dit-il, nous observons notre règle, et, avant de commencer l'Office, nous nous mettons à genoux avec une profonde religion : mm timoré dwino. Si nous l'omettons quelquefois, c'est dans des cas exceptionnels, à cause de la pluie, de la neige ou de la boue, oh nimiam imbremaut nivem aut lutulentum, et alors nous récitons un Miserere pour compenser cette omission =.
Saint François d'Assise s'efforça d'inspirer aux Frères mineurs le même esprit de religion; et il leur en donna constamment l'exemple. Jamais il ne s'asseyait en disant l'Office. Ordinairement il se tenait debout, nu-tète, les yeux baissés, souvent baignés de larmes, sans jamais s'interrompre, et sans s'appuyer sur quoi que ce soit, même en maladie. Lorsqu'il était en voyage, il s'arrêtait pour le réciter avec plus de recueillement; et, quelque temps qu'il fît, il ne se remettait en route qu'après avoir terminé. « On s'arrête bien, disait-il, pour donner sa réfection au corps : pourquoi refuserait-on à l'âme le loisir dont elle a besoin pour prendre sa nourriture et réparer ses forces ? »
Il récitait les psaumes avec tant de ferveur, qu'il semblait voir de ses yeux la majesté divine. Le Gloria Patri,
' s. Bebn. Apologia ad Guillehnum , S. Theoâorici abbatem. '■^ Epist.xxym lib. I: ad Bern. abb. Cist.
en particulier, lui inspirait la plus vive dévotion : il ne pouvait se lasser de le répéter, et il exhortait tout le monde à le dire souvent. Un jour, qu'il voulait rendre grâces à Dieu d'une faveur signalée, il fit réciter le Magnificat à un de ses religieux, et dit un Gloria Patri entre chaque verset. Il recommandait aussi beaucoup la méditation de cette doxologie. « Etudiez bien le Gloria Patri, disait-il à un de ses frères fort désireux de s'instruire : vous y trouverez toute la substance des Ecritures. »
Lorsqu'il rencontrait au Bréviaire le nom de Notre- Seigneur, il semblait, en le prononçant, le savourer avec délices. Mais c'était surtout celui de Jésus qui excitait ses transports. Chaque fois qu'il revenait sur ses lèvres ou frappait ses oreilles, ce nom divin semblait inonder de joie son âme et ses sens^ Sa voix s'animait, sa figure prenait une expression de bonheur ravissante. On eût dit qu'il avait porté à ses lèvres un calice enivrant, ou qu'il était ravi par une mélodie céleste.
Il ne se serait pas pardonné la moindre distraction volontaire; et, loin de fermer les yeux sur celles qui pouvaient lui arriver par surprise, il ne manquait jamais de les confesser et de s'en punir. Aussi n'en était-il importuné que rarement. Un jour de carême, comme il s'était occupé, avant l'Heure de Tierce, à confectionner un petit meuble de bois, la pensée lui en revint à l'Office et l'occupa quelque temps. Il ne fut pas plus tôt rentré dans sa cellule, que, prenant cet ouvrage auquel il croyait être trop attaché , il le jeta au feu en disant : « Je veux sacrifier au Seigneur ce qui met obstacle au culte du Seigneur. »
Étant tombé malade, et se voyant à l'extrémité, ce
1 Sentiment commun à tous les saints prêtres, à commencer par lea apôtres. S. Paul a répété ce nom près de quatre cents fois en ses Épîtres. S. Augustin reprochait & notre Vulgate d'avoir mis le mot salutare en quelques endroits à la place de celui de Jesii; quod est nobis amicitis et dulcius nominare, disait -11. Cf. De Civ. Dei XVIII, xxxn. Conf. III, iv, 8. — « Hélasl disait parfois un pieux ecclésiastique du xvn« siècle, lorsqu'il assistait à certains sermons : le nom de Jésus ne viendra- t-il pas bientôt? » Haxaet, Recueil des Ties des ions prêtres, 31. Roussier, in - 1".
saint religieux se mit à réciter le psaume cxli : Voce meâ ad Dominum cîamavi. . . Et arrivé à ces mots : Educ de custodià animam meam ad confltendum nomini tuo, il rendit l'esprit et retourna à son Créateur <.
Le respect et la dévotion avec lesquels tant de saints prêtres célébraient et disaient le saint Office, dans ces siècles de foi, en avaient inspiré aux fidèles la plus haute estime; et il n'était pas rare de voir de simples laïques, des princes même, les imiter en cela avec une religion digne d'être à son tour proposée pour modèle. C'est ce qu'on remarque en particulier dans la Vie de saint Elzéar, comte de Provence, au quatorzième siècle (128o-1323). Bien que chargé d'importantes affaires , et souvent employé dans les cours de Naples et de France, il récitait chaque jour toutes les Heures canoniales; et c'était avec une telle religion, que, non content de se tenir à genoux, dans la posture la plus respectueuse, il eût désiré, disent ses historiens, s'abaisser jusqu'au centre de la terre, pour prier avec plus d'humilité. Sa disposition habituelle était celle d'Abraham, disant à Dieu du fond de son néant : Loquar ad Dominum, cùm sum pulvis et dnis '. Il prononçait toutes les prières avec autant de modestie que de ferveur. Il se fût reproché d'en omettre la moindre syllabe, et tous ceux qui le voyaient étaient pénétrés de respect et de dévotion *.
* s. BoNAV. de Vitâ S. Francisci, x. — Axn. Minordm, 1. 1, ann, 1221 ,
2 Gex. xvJii, 27.
3 Vie de saint Élzéar par le P. Eh Binet. — Acta SS., 27 sept. — Cette dévotion de s'unir au clergé par la récitation quotidienne de l'Office de l'Église était autrefois très répandue parmi les laïques pieux. On lit dans une notice sur Colbert, le grand miniëtre de Louis XIV, que, malgré l'Importance et la multitude des affaires dont 11 fut accablé toute sa vie, 11 sut trouver chaque jour le temps de réciter toutes les Heures de l'Office. Il en restait encore des traces au dernier siècle. Vie de M. Vianney, par
Mais considérons plutôt les exemples qui s'offrent à nous dans l'ordre sacerdotal.
Saint Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence au commencement du seizième siècle (1488-1555), s'appliquait avec tant de ferveur à la récitation du saint Office, qu'il en sortait souvent le cœur aussi touché que des plus hautes contemplations.
Un matin, fête de l'Ascension, il marchait doucement dans les corridors du palais épiscopal, en récitant les petites Heures avec son chapelain Bovillo. Etant arrivé à celte antienne : Videntibus illis, elevatm est, il s'arrête tout à coup, et, ravi en extase, il s'élève de terre de plusieurs coudées. Il resta ainsi droit et suspendu en l'air depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. Un grand nombre de personnes, soit de la maison, soit du dehors, accoururent et le virent en cet état. Lorsqu'il fut revenu à lui, il demanda au chapelain avec lequel il avait commencé ses Heures et qui ne l'avait pas quitté : « Où en étions-nous? » Celui-ci ayant répondu: « Nous allions commencer Mirabilia; et Votre Grandeur disait l'antienne : Videntibus illis... — C'est bien, dit l'archevêque; finissons, afin de dire la messe et d'aller au chœur. — Pour cela ,
M. Monnin, t. II, c. n. — Le Bréviaire est le seul bien auquel le B. Benoît Labre n'ait pas voulu renoncer. Il le portait toujours avec lui dans ses voyages. Mais c'est dans l'histoire du moyen âge surtout qu'on en trouve d'illustres exemples. On rapporte de sainte Radegonde qu'elle était aussi ponctuelle à réciter ses Heures qu'aurait pu l'être le plus fervent ecclésiastique. S. Louis n'y manquait jamais, même en voyage, et 11 faisait réciter à ECS enfants l'Office de la Vierge. La princesse Isabelle, sa sœur, partageait sa dévotion. Telle fut aussi la pratique de saint GCrald, comte d'Anrillae, du brave Simon de Montfort, de Godefi-oy de Bouillon, de Guillaume le Conquérant, de Richard et d'Henri III, rois d'Angleterre, de l'empereur Lothaire, des impératrices Agnès etMathilde,mère d'Othon I", de Ferdinand le Grand, roi de Castille, d'Isabelle, reine de Castille et d'Aragon, de sainte Hedwige, duchesse de Pologne, etc. Voir Tho.\l4.ssiîî, Ancienne et nouvelle Discipline.
Monseigneur, il n'y faut plus penser. — Et pourquoi? — C'est qu'il est soir, et que la cloche de la cathédrale vient de sonner Compiles. — Finissons donc None, avec le reste de l'Office , reprend le prélat avec étonnement. J'ai regret de tout cela, pour vous surtout, qui n'aurez pas dit ia messe; mais c'est Dieu qui l'a voulu, sans qu'il y ait de votre faute ni de la mienne. » Plus tard, comme son chapelain le conjurait de lui communiquer le secret de ce ravissement : « Sachez donc, mon frère, lui dit-il, qu'aussitôt que j'eus commencé l'antienne, j'entendis un chœur d'esprits célestes la reprendre et la chanter dans les airs, avec un chant si doux et si mélodieux, qu'il m'a ravi entièrement l'usage de mes sens. Je m'étonne cependant qu'il se soit écoulé un aussi long temps : il me semble que cela n'a pas duré une demi -heure. Mais tel est le charme des divines consolations : elles sont si délicieuses, qu'un jour passe comme un instant ' . »
* AcT. Saîîct. 18 sept. Ce fait est rapporté par Bovlllo lui-même et attesté dans la bulle de canonisation du saint. — Nous aurions pu citer un certain nombre de prêtres qui eurent cette Joie d'ouïr les anges chanter les louanges de Dieu. Il est rapporté dans la vie de 8. Gudual, évêque de Saint -Malo, que dans un voj-age qu'il fit sur mer pour aller prêcher l'Évangile, comme 11 récitait son OfiBce à haute voix sur le vaisseau, Il entendit les anges lui répondre Jusqu'à la fin verset par verset. Act. Sanct. 6 juin, — Dans l'histoire de S. Dunstan, archevêque de Cantorbéry au x« siècle, on lit que ce saint évêque ayant un jour chez lui plusieurs de ses aml^, une haipe dont il jouait quelquefois et qui était suspendue à la muraille, se mit à rendre des sons d'une suavité merveilleuse, et qu'en même temps une voix douce comme celle d'un ange entonna l'antienne : Gaudtnt in cœUs qui Christi vestigia sunt seciUi. — Thomas de Cantempré, dominicain du xiii« siècle , cite aussi un cliauolne régulier qui , dans un moment d'affliction causée par une per^écntion Injuste, reçut une faveur semblable en entrant dans !'égli>:e Saint -Maurice à Lille. Bonum univ. I, XI, 3. — On trouve des exemples du même genre dans l'histoire de S. André Avellin, 9 nov., lec.\i; de S. Pierre Nolasqne,!! nov.,lec.\.; de sainte Colette , de sainte Madeleine de Pazzi , de la Vén. Mère Agnès de Jésus, et même de sainte Chantai et de l'abbé de Rancé. « A peine les murs de la Visitation d'Autun sortaient-Ils de terre , qu'on commença à y entendre des concerts et des harmonies humainement Inexplicables. Plus tard, lorsque les religieuses eurent pria possession du monastère, on entendit plusieurs fois une voix surnaturelle se Joindre à celles des sœurs qui chantaient l'Offlce. Elle prenait l'octave sur toutes, sans faire de désaccord, et elle causait dans l'âme de celles qui l'entendaient un si doux sentiment de la pré.=ence de Dieu , qu'U leur semblait être en paradis. » Histoire de sainte Chantai, t. II, c. xxiv. Un Jour les religieux de la Trappe étant au chœur, au nombre de plus de cinquante, l'abbé de
Ce fait ne laisse rien à désirer pour la certitude ni pour les détails. Ceux qui suivent se rapportent à la même époque et ne sont pas moins avérés.
Nous avons une vie de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus ( 1491-1556), écrite par Ribadeneyra, l'im de ses premiers compagnons, qui a longtemps vécu avec lui dans la plus grande intimité. Cet historien atteste que Dieu avait donné dans l'ordination à son saint fondateur un tel amour pour le divin Office, qu'il eût voulu y passer la journée entière, A chaque verset, Dieu lui communiquait tant de lumières, son cœur goûtait tant de consolations, qu'il était forcé de s'arrêter et souvent de laisser couler ses larmes. Ses religieux, craignant qu'il n'y perdit la vue, le tirent enfin dispenser de l'obligation du Bréviaire. Mais le saint, s'adressant à Dieu, obtint la grâce de modérer ses larmes , sans rion perdre de ses sentiments et de ses joies intérieures'.
Du reste, l'esprit du fondateur passa dans sa Société. Saint François Xavier (1506-1552) avait une telle estime pour le divin Office, qu'il ne commençait jamais une seule Heure sans s'y être disposé par la récitation du Veni, Creator; et il faisait cette prière avec tant d'ardeur, son visage en paraissait tellement enflammé, qu'on eût dit que l'Esprit-Saint était descendu visiblement en lui.
Rancé à leur tête, tons crurent entendre très sensiblement les anges chanter leur mélodie et la voix de ces esprits célestes se mêler avec la leur. Quand on en fit le récit devant le P. Abbé , 11 dit qu'il croyait aussi l'avoir entendu, mais qu'une telle faveur était au-dessus de leur mérite. Le môme prodige se reproduisit une autre fois ; il leur semblait que tout le chœur depuis le haut jusqu'en bas n'était qu'une seule voix, et que dans la voûte de l'Église il y avait un autre chœur dont la douce mélodie était extraordinaire et s'accordait parfaitement avec celle des religieux. Vie de Dom Arm. de Bancé, par D. Pierre Le Naîn, t. II, ch. VI, 1719.
* Voir Vie du saint, pdr Ribadeneyra, VI. Item Ladtès.
Il trouvait d'ailleurs dans l'Office tant de consolations, il y puisait tant de grâces, que, malgré l'ardeur de son zèle et l'étendue de ses occupations, il ne put jamais se résoudre à faire usage de la permission qu'il avait reçue, à son départ pour les missions, de remplacer le Bréviaire commun par un Bréviaire plus court, d'origine récente, dont l'usage commençait à se répandre^.
Le P. Lefèvre*, qui s'attacha 'à saint Ignace en même temps que saint François Xavier, se fit également remarquer par sa dévotion pour le saint Office. Quand l'heure était venue, il s'arrachait à ses occupations, si importantes et si nombreuses qu'elles fussent; il se retirait au pied des autels, ou dans un endroit solitaire. Là il se recueillait d'abord en Dieu, pour bannir de son esprit toute pensée importune; puis, pour se rendre plus attentif, il se figurait voir auprès de lui, d'un côté, son bon ange qui recueillait tous ses bons sentiments et toutes ses pieuses pensées; de l'autre, le démon qui prenait note de toutes ses distractions. Non content de s'exciter, en commençant, à bien réciter ses Heures, il s'arrêtait à chaque Gloria Patri, pour renouveler sa ferveur et implorer l'esprit de prière. Pater, da mihi Spiritum bonum, disait-il en se rappelant la parole de Notre -Seigneur dans l'Évangile : Si vos, cum sitis mali, nostis bona data dare fiUis vestris , quanta magis Pater vester cœlestis de cœîo dabit Spiritum bonum petentibus se ^ ! Puis il s'excitait à bien réciter le psaume qu'il allait commencer. « Au moins, disait-il, que je récite parfaitement celui-ci. Confirma me, Dcus, in hàc horâ* I » Ainsi parvint-il à se rendre entièrement maître de son imagination , et à prier Dieu avec un recueillement et une ferveur que rien ne pouvait troubler ^
^ Acr. Sanct., 3 déc. — Vies par le P. Toursel, livre dernier, et par le P. Bmihours, VI. — Suarès, qui avait le même privilège, tint la même conduite.
2 C'est le religieux dont S. François de Sales parle avec tant d'dloges dans plusieurs do ses écrits , et dans la paroisse duquel II se réjouissait d'avoir consacré une église. Introd. à la vie dévote, II, xvi.
^ Luc. XI, 12.
^ Judith, xm, 29.
^ Vie, par le P. Orlandin. Item par le P. Prat, 1873.
Vers le même temps, le P. Balthasar Alvarès, l'un des ecclésiastiques dont sainte Thérèse appréciait davantage la vertu et la sagesse (1333-1380), donnait des exemples d'une religion non moins édifiante. La Messe à célébrer et le saint Office à réciter furent toujours ses occupations les plus chères : Panem cœîestem acdpiam, disait- il chaque matin, et nomen Bomini invocabo K Malgré la multitude et l'importance de ses occupations, ce saint prêtre s'était fait une loi de ne dire jamais qu'une seule Heure de suite, et il la récitait aussi posément et avec autant de calme que s'il n'avait eu autre chose à faire. Jamais on ne le vit remplir ce devoir en marchant dans des lieux fréquentés, ni même dans les corridors de la maison , où il eût pu trouver quelque sujet de distraction. 11 choisissait pour cela un endroit solitaire : ordinairement il se tenait au milieu de sa chambre, à genoux, l^orsque ses infirmités le forçaient de s'asseoir, il prenait un simple tabouret sans appui, et restait la tète découverte, sachant bien que le respect extérieur aiJe puissamment à la dévotion. Souvent, pour s'animer davantage, il se disait en lui-même : « Les anges doivent être mes modèles, puisque je fais sur la terre ce qu'ils font dans le ciel. Or comment se tiennent- ils en la présence de Dieu? C'est avec une grande pureté de cœur et dans le respect le plus profond. Quelle honte pour moi, si, privé comme je le suis de leur céleste pureté, je n'imitais pas du moins leur profonde religion 1 »
Il n'aimait pas à faire cette fonction avec d'autres, parce qu'il voulait pouvoir y mettre le temps qu'il lui plairait, et goûter en secret les sentiments que l'Esprit de Dieu lui communiquait, mais il était facile de juger des lumières qu'il recevait dans ce saint exercice , par le fréquent em-
' iliss. Cau.
ploi qu'il faisait des psaumes en ses exhortations , et par la profondeur des sens qu'il y découvrait. Cela venait de l'attention qu'il donnait à chaque verset, et du soin qu'il prenait d'en approfondir et d'en goûter jusqu'aux moindres paroles *.
Le P. L. Louis Dupont (1554-1624), qui a écrit la Vie de Balthasar Alvarès après avoir été longtemps son disciple, se montra à cet égard l'héritier de son esprit. Il aimait à dire son Office à genoux, devant le très saint Sacrement : c'est là, et dans cette posture, qu'il le récitait d'ordinaire. Quand la maladie ne lui permettait pas de sortir de sa chambre, il avait soin de se tourner vers le grand autel de la chapelle où reposait Notre -Seigneur*. Aucun bruit n'était capable de lui faire tourner la tête ni lever les yeux. Souvent, quand on frappait à sa porte, il ne l'entendait pas; et si l'on entrait dans sa chambre pendant qu'il priait, il demandait par signe qu'on lui permît d'achever.
Parfois l'abattement où le jetait la maladie lui rendait nécessaire l'assistance de quelque Père; mais ceux qui l'aidaient à réciter ses Heures se croyaient bien payés de leur peine par l'avantage qu'ils avaient d'être témoins de sa ferveur et de participer à sa dévotion. Quand l'asthme dont il souffrait l'empêchait d'articuler sa prière, il se faisait mettre le Bréviaire sous les yeux, et il le récitait mentalement, avec autant de piété que s'il l'eût dit à haute voix. Les médecins avaient beau lui répéter qu'il n'était pas tenu à l'Office, et que cette occupation lui pouvait nuire : il ne voulait point les croire, parce qu'un meilleur médecin, celui du ciel, lui inspirait le contraire, et que ses supérieurs le laissaient libre de suivre les inspirations d'en haut.
^ Vic,2}ar le P. Louis Dupont, cb. vl 2 Cf. Dan. VI, 10.
A certains versets des psaumes, le P. Dupont faisait une pause, et tout son extérieur reflétait les sentiments de dévotion dont son cœur était pénétré. C'est ce qu'on remarquait surtout lorsqu'il prononçait le Gloria Patri, et les mots : Venite, adoremus, et procidamus ante Deum, de rinvitatoire. Un jour, le P. Jean de Vernandez, chargé de veiller à sa santé, venant s'informer s'il n'avait besoin de rien, entend , au moment d'ouvrir la porte, un bruit assez fort, comme si quelque chose de pesant ébranlait le plancher en tombant. Craignant un accident, il se hâte d'entrer; mais il trouve le malade récitant à demi -voix ce passage de l'Office : Venite, adoremus, et procidamus. C'était lui-même qui, en se jetant à genoux, dans l'ardeur que ces paroles lui inspiraient, avait causé ce bruit et cet ébranlement. Une auréole lumineuse l'entourait jusqu'à sa poitrine et s'élevait de deux coudées au-dessus de sa tête. A cette vue, le P. Vernandez, saisi de frayeur, se relire en fermant la porte. Quelques instants après, craignant d'avoir été trompé par son imagination, il ouvre de nouveau, et le même spectacle s'oÛre encore à ses yeux. Louis, à genoux, éclatant de lumière comme auparavant, achevait à haute voix la récitation de l'invitatoire.
Au reste, quelque facilité qu'il trouvât à s'entretenir avec Dieu% il ne négligeait aucune des pratiques propres à soutenir son attention et à nourrir sa pieté.. En voici quelques-unes qu'on a trouvées écrites de sa main dans son journal : nul doute qu'il n'aimât à s'y conformer.
a La première méthode pour bien réciter l'Office consiste à diriger son intention, au commencement de chaque psaume, vers l'une des trois personnes de la Trinité. Les psaumes étant groupés trois à trois, on offre le premier r Père, le second au Fils, le troisième au Saint-Esprit; in réitère, à la fin, cet hommage à la personne à qui on l'a offert et on lui demande, si l'on veut, quelque grâce. Pendant la récitation , on se borne à remarquer ce qui a un
* Ses Méditations de la Foi, sur les perfections de Dieu et les mystères de Notre -Seigneur, sont une source des plus pieux sentiments en même temps qu'un trésor de doctrine qui réunit la solidité à l'abondance.
rapport spécial à cette divine personne, soit dans les invocations, soit dans les louanges. On peut également réciter chacun des trois psaumes en l'honneur de la sainte Vierge, de quelque saint, et de l'ange gardien.
« La seconde consiste à offrir chaque psaume à Dieu pour le remercier d'une grâce en particulier, par exemple, de la création, de la rédemption et de la vocation ecclésiastique; ou bien du baptême, de la pénitence ou de l'eucharistie, etc. A la lin du psaume, on demande d'estimer toujours ce bienfait comme il le mérite et d'en faire un saint usage.
a La troisième méthode consiste à offrir chaque psaume à Dieu pour obtenir quelque vertu; par exemple, le premier pour obtenir l'humilité, le second pour avoir la foi, la troisième pour acquérir l'obéissance , et ainsi du reste. En récitant le psaume, on cherche s'il n'y a rien qui se rapporte à la vertu qu'on a en vue, et on réitère encore sa demande à la fin.
« Enfin la quatrième méthode serait de dire chaque psaume en l'honneur de quelque mystère de Notre -Seigneur, et de le supplier à la fin de nous accorder l'estime, l'amour et l'esprit de ce mystère. Ainsi, on réciterait le premier psaume en l'honneur de l'Incarnation , le second en l'honneur de la Nativité, le troisième en l'honneur de la Circoncision, et ainsi des autres, n'omettant jamais de demander à la fin l'estime, l'amour et l'esprit du mystère qu'on a intention d'honorer *. »
Ces pratiques, inspirées par l'esprit de prière, ne peuvent être qu'une source de bénédictions pour ceux qui auront le courage de s'y rendre fidèles.
A ces beaux modèles, nous pourrions en joindre beaucoup d'autres appartenant à la même société : le P. Bar-
' Vie du P. Louis Dupont, par le P. Fr. Cachupin, xxv, etc.
radius % l'apôtre du Portugal, qui a laissé de savants commentaires sur les Evangiles, et qui, même dans ses missions, ne consacrait pas moins de six heures par jour aux Heures canoniales; le P. J. Anchietta (1534-1397), le thaumaturge du Brésil , dont Dieu récompensa la dévotion par des faveurs miraculeuses*; le P. Lessius, qui ne comprenait pas, disait-il, tant d'ecclésiastiques si pleins de zèle pour des prières et des pratiques de piété de leur choix, et en même temps si prompts à expédier celles que l'Eglise leur impose et qu'ils sont obligés de faire en son nom^; le P. Aquaviva, cinquième supérieur général, auteur d'un excellent commentaire sur le psaume cxviii, et d'une lettre remarquable pour recommander à tous les membres de l'ordre la plus grande vigilance pour s'acquitter toujours dignement du saint Office ♦. Mais nous ne puiserons plus à cette source qu'un seul exemple : c'est celui du pieux et illustre Bellarmin, que ses vertus ont fait proposer pour la canonisation ( 1342- 1621).
Il regardait le Bréviaire comme l'œuvre de l'Esprit- Saint, et il offrait à la divine majesté le sacrifice des lèvres avec la même dévotion que celui de l'autel. Jamais il ne s'en dispensait, même dans les souffrances les plus aiguës. Dans une occasion où il souffrait d'une fièvre continue et d'un mal de côté très violent, on eut beau le conjurer de ne pas ajouter cette fatigue à ses douleurs, il n'en voulut pas omettre un seul verset. Sur son lit de mort, il fut
* On le Bumomma l'Apôtre du Portugal, dit le P. Nouet, L'Homme d'oraison, t. I.
2 Son historien rapporte que s'étant un jour trouvé en mission, sans Bréviaire, par la faute de celui qui l'accompagnait, il n'hésita pas à s'adresser à Dieu pour en obtenir sur-le-champ ce qui lui manquait. Exaucé aussitôt, il récite ses Heures, puis remet à son compagnon le Bréviaire qu'il vient de recevoir d'une manière miraculeuse et lui recommande plus de vigilance pour l'avenir. Un trait plus merveilleux encore fut sa préservation dans les eaux de la Plata, où il avait été submergé, tandis qu'il récitait l'Ofiace de l'Immaculée Conception. Vies par Séb. Bérétaire et par le P. Roterigiiis , II.
3 De vitâ et moi-ibus P. L. Lessii, x, 48; Paris, 1604. Il appelle le Bréviaire : Compendium admirabile. De jure et just., II, xxxvn, dub. 8.
* De diviui Officii recUatione. 24 novemi. 1612.
presque constamment occupé des Heures qu'il avait à réciter. Il fallut un ordre exprès du médecin pour l'y faire renoncer : et s'il crut devoir obéir à cette prescription , ce ne fut pas sans témoigner ses regrets et sans chercher à s'en dédommager, en répétant mentalement ce que sa mémoire lui pouvait rappeler i.
Dans le désir de se conformer plus parfaitement à l'esprit de l'Eglise, il s'était assujetti à réciter chaque Heure en son temps. Il disait Matines et Laudes pendant la nuit, ou du moins de très grand matin, y joignant l'oraison mentale, dans laquelle il méditait de préférence les paroles des psaumes; Prime venait au lever du soleil, Tierce après la messe, Sexte immédiatement avant le dîner, None ([uelque temps après être sorti de table. Vêpres au soleil couchant, et CompUes quand le jour était tout à fait fini. L'ordre qu'il savait mettre dans ses occupations lui permettait de se réserver ces moments, et la vénération dont il jouissait universellement n'eût permis à personne de lui enlever sa liberté à cet égard. Un cardinal, étant venu chez lui dans le temps qu'il récitait une de ses Heures, ne s'offensa nullement de la lui voir poursuivre jusqu'à la fin, et il trouva parfaitement juste qu'avant de parler aux hommes il achevât son entrelien avec Dieu.
C'était une de ses pratiques d'unir ses louanges à celles des esprits célestes; et comme il savait que les anges, tout purs et tout saints qu'ils sont, ne s'approchent qu'avec la plus profonde révérence de la majesté suprême, il s'était fait une loi de ne s'adresser lui-même à elle qu'à genoux et tête nue. Sur la fin de sa vie, il fut forcé de déroger à celte loi; mais s'il ne pouvait plus tenir les genoux en
* On Ut dans la vie d'un saint prêtre d'Avranches au xvu» siècle, M. Pierre Crestey, un autre trait non moins édifiant de docilité et d'aflection pour le saint Office. « Un Jour qu'il était fort malade, il demanda avia à ceux qui l'entouraient s'il devait dire tes Heures. Un jeune prêtre, d'un zèle assez peu discret , se hâte de répondre : « Essayez , je vous aiJcrai. » Aussitôt, avec une simplicité d'enfant et la piété la plus touchante, M. Crestey se mit à le dire par cœur avec lui. Puis, ayant achevé, il lui dit: «Je vous ai bien de l'obligation, Monsienr : votis m'avez presque guéri en me procurant le bonheur de dire mon Office, que je n'aurais pu réciter sans vous. i> Vie de Messire F. Crealey. Boueu, 1733.
EXE!kn»LES 459
terre, il gardait cependant toujours la posture la plus respectueuse, se tenant debout, sans mouvement, et les regards souvent levés au ciel.
Un jour il se promenait, lentement et sans bruit, dans le vestibule d'un monastère. Un religieux, chargé de conférer avec lui sur une affaire, l'aperçoit marchant à petits pas comme absorbé en Dieu à son ordinaire. Il s'arrête tout court : « Approchez, mon Père, lui dit gracieusement le cardinal en allant au-devant de lui; que craignez-vous donc? — D'interrompre Votre Eminence, répondit le religieux; je la croyais occupée à réciter l'Office. — Quoi! reprit le saint homme avec étonnement, je réciterais ainsi l'Office en me promenant la tête couverte ! Dieu me garde de le prier jamais avec si peu de respect ^ »
La vertu de ce pieux cardinal jetait à Rome d'autant plus d'éclat, que ses talents lui avaient acquis plus de considération : il en fut de même des exemples qu'offrait, dans un rang plus élevé encore, saint Charles, archevêque de Milan, neveu du pape Paul IV (1538-1584).
Ce saint prélat était dans l'usage de ne commencer l'Office du soir qu'après un quart d'heure d'oraison mentale ; et, en le récitant, il se tenait constamment à genoux. Tout le temps qu'il fut dans sa ville épiscopale, il ne manqua jamais d'assister aux offices du chapitre, à toutes les solennités. On l'y voyait dans un tel recueillement et une si grande attention, qu'on l'eût dit en extase, et que souvent, lorsque le maître du chœur venait lui annoncer une antienne à chanter, il fallait l'avertir pour qu'il y prît garde. Aux jours ordinaires, où il n'allait pas à la cathédrale, il récitait ses Heures avec les ecclésiastiques de sa maison; car il pensait qu'en général la ferveur et l'atten-
^ Vie, par le P. Frizmi , V et VI.
tion se soutiennent mieux quand on n'est pas seul ; et il tenait, disait-il, à ne pas se priver de l'assistance spéciale que Notre-Seigneur a promise à ceux qui seraient réunis pour demander quelque chose en son nom.
Il recommandait à ses prêtres de se ranimer dans la ferveur, chaque fois qu'ils disaient : DeiiSf in adjutorium, et de ne jamais prononcer sans une tendre confiance les paroles par lesquelles se terminent les oraisons : Per Bominum nostrum Jesum Christum. Il conseillait aussi de s'unir en esprit, pendant la récitation, au saint dont on faisait l'Office, et de lui rapporter, parla pensée, toutes les paroles qui pouvaient lui convenir. Enfin, il inculquait la pratique d'avoir toujours le Bréviaire devant les yeux et de ne rien réciter par cœur, afin de se tenir en garde contre la précipitation et la routine et de mieux goûter toutes les paroles qu'on prononce. Lui-même était si exact à cette règle, qu'il lisait dans le Bréviaire ce qu'il savait le mieux, même l'Oraison dominicale. C'est avec cette fidélité et cette ferveur qu'il s'acquitta de son Office jusqu'à la fin de sa vie. Le jour de sa mort, il en omit une partie pour la première fois; encore voulut-il qu'on la récitât devant lui, et il fit son possible pour s'unir d'esprit et de cœur à cette récitation *,
Saint Philippe de Néri, fondateur de l'Oratoire, signalait également, à la même époque (1515-1595), son zèle pour l'Eglise et son ardeur à prier pour elle. Telle était la dévotion que lui inspirait le chant des saints Offices, qu'il ne pouvait retenir ses larmes en l'entendant, et que bien des fois on l'a trouvé dans les églises de Rome, après Matines ou après Compiles, prosterné, hors de lui-même, et comme enivré des consolations célestes. Quand il récitait ses Heures en particulier, il était souvent obligé de
* Vie, par Qinssano, II , m, et VIIT , n.
s'arrêter, ravi parla beauté des pensées qui naissaient dans son âme, ou transporté par l'ardeur de ses sentiments. On le voyait alors debout, sans mouvement, le visage tourné vers le ciel, et les yeux presque toujours fermés, bien qu'il conseillât, comme saint Charles, de ne pas se fier à sa mémoire, et de tenir le Bréviaire à la main, surtout dans la récitation des Petites Heures. Pour éviter les ravissements et être sûr d'achever à temps, il cherchait l'occasion de dire l'Office avec d'autres. Néanmoins, comme il ne parvenait pas toujours à éviter ces faveurs extraordinaires, et que d'ailleurs il avait contracté avec l'âge de graves infirmités, étant âgé de près de quatre-vingts ans, le Souverain Pontife lui envoya la permission de remplacer l'Office par le chapelet ou par quelque prière plus courte. Mais le saint prêtre ne put se résoudre à faire usage de cette faculté. Bien plus, quand la maladie le mettait hors d'état de prononcer aucune prière , il demandait à ses frères de le réciter à voix haute à ses côtés, afin que son âme ne perdît rien de son aliment ordinaire; et il suivait toutes les paroles avec tant d'attention, que dans les moments mêmes où il semblait absorbé en Dieu, ou bien accablé par le mal, s'il leur arrivait de faire la moindre faute, comme de mal prononcer un mot, il les arrêtait d'un geste pour les avertir de ce manquement. Plusieurs fois il voulut encore s'en acquitter au moment où on le croyait près de rendre le dernier soupir. Il semblait recouvrer ses forces dans cette sainte action ',
Tandis que Rome et les autres contrées de l'Italie s'édifiaient de ces exemples, on en voyait d'autres, sur nos frontières et dans notre pays, qui ne sont pas moins dignes d'admiration.
* Vita di S. Filippo Neri, dal P. J, BaccM, II, ir, v, x.
Saint François de Sales (1567-1622) était trop lié avec tous les saints prêtres de son époque, pour ne point partager leurs sentiments à l'égard du saint Office. Dès ses premières études, c'était pour lui un bonheur de le dire, soit avec l'ecclésiastique qu'on lui avait donné pour gouverneur, soit avec les religieux chez lesquels il aimait à aller passer ses heures de loisir, aux jours de fête. Aussi ne regarda-t*il pas comme une charge l'obligation de le réciter, qu'il prit au sous-diaconat. « Après rÉcriture, il ne connaissait pas, disait-il , de plus beau livre que le Bréviaire; » et lorsqu'il rencontrait des ecclésiastiques qui lui semblaient en faire peu d'estime, ou attacher peu d'intérêt à en avoir une parfaite connaissance, il ne pouvait s'empêcher d'en témoigner son étonnement. Il dit un jour de l'un d'eux qui n'entendait rien au calendrier et à l'ordre des fêles, qu'il était étranger à la science des saints^. Pour lui, il était si versé dans cette science, il possédait si bien la lettre et le sens de l'Office, qu'il en faisait en toute occasion les applications les plus heureuses. On le voit citer partout, dans ses écrits, non seulement les versets des psaumes et la vie des saints, mais les antiennes, les répons et les hymnes les plus remarquables de la sainte Eglise.
Quelles que fussent la douceur de son esprit et la sainte liberté de sa conduite, il ne laissait pas de s'astreindre, en disant ses Heures, aux règles de la plus profonde religion. Il s'était fait une loi de ne le réciter qu'à genoux ou debout, et jamais il ne se relâcha de cette résolution, si accablé qu'il fût par la fatigue et par les infirmités. Autant qu'il pouvait, il allait le dire à l'église, et même, lorsqu'il était à Annecy, il ne s'absentait pas du chœur sans un empêchement réel. « On le voyait dans sa stalle, dit un religieux qui l'avait parfaitement connu, ainsi qu'une statue, sans se remuer, sans s'empresser, sans regarder deçà ni delà, sans s'occuper d'autre chose que de bien prier, avançant paisiblement de verset en verset, goûtant
^ s. François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteur, I, ln-12,
et savourant tout à son aise le miel des célestes suavités que le Saint-Esprit y distillait '. »
« Souvent, disait-il à un de ses amis, je suis si accablé d'affaires, que je ne sais où me tourner ni par quel bout commencer; ct^pendant à l'Office cela ne m'importune en aucune manière; je n'en ai même pas de distraction. Je m'imagint! que je suis au ciel , et que je chante les louanges de mon Créateur dans la compagnie des anges; puis, au sortir du chœur, je trouve souvent que ces grandes affaires qui me donnaient tant de peines sont expédiées en un instant*. »
Au moment de sa mort, on remarqua qu'un de ses Bréviaires, demeuré dans un manastère de la Visitation qu'il venait de fonder en Bourgogne, s'ouvrit de lui-même et commença à remplir la maison des plus suaves odeurs. On regarda ce miracle comme un témoignage divin rendu à sa piété, et comme un gage qu'il avait commencé au ciel, pour ne plus l'interrompre, l'Office de louange et de bénédiction auquel il avait préludé ici-bas avec une ferveur tout angélique^.
* Vie, par le P. de la Rivière, p. 127.
2 Vie, par M. le curé de Saint- Sulpice , t. II.
^ Histoire de sainte Chantai, par Mgr Bougaud, t. II, c. xxvi. — Cf. S. Greg. Magn. Dialog. t. IV, c. xxi; et S. Grïïg. Tuhon. de Oloria Confess., xlvii.