CHAPITRE II
Traits recueillis dans l'Histoire ecclésiastique de France pendant les trois derniers siècles.
C'est l'institut de l'Oratoire qui parut d'abord destiné à ranimer en ce pays l'amour du saint Office , en honorant et en propageant dans le clergé la religion du Fils de Dieu envers son Père '.
Rien de plus beau ni de plus pieux que la lettre ou plutôt l'opuscule dans lequel le cardinal de Bérulle, exposant aux carmélites ses vues sur l'Office divin, leur indique les sentiments dans lesquels elles doivent le réciter. On reconnaît dans ces paroles la sublimité des pensées et la religion profonde qui font le caractère de ce grand esprit.
« Songez, leur dit-il, que vous avez à louer Dieu pour
* M. de Bérulle récitait le saint OfiBce, lorsque prononçant ces paroles du psaume rx, PsalUte Domino qui habitat in Sion, il reçut dn Ciel la première idée de sa congrégation. Vie, par Eàbert , II , i. Le nom A' Oratoire de Jésus, qu'il lui donna, devait rappeler continuellement aux membres de sa société qu'une de leurs fins principales était d'honorer et d'imiter les prières dn Sauveur pour l'Église : « Ut Jesum Christum pro nobis in oratione positum et pernoctantem venerentur, et hanc prsecipuam Offlcii partem quas in orationibus pro populo ac in laudibus Del celebrandis versatnr, habeant. » Magx. Bullar. 1613, t. III, p. 371. Sacrosanctce.
une infinité de créatures qui en sont incapables ou indignes. Les unes sont muettes, sans voix et sans âme : elles empruntent votre esprit et vos lèvres pour louer le Créateur. D'autres sont comme dans un état d'enfance et de minorité : elles recourent à votre prééminence en la grâce, afin de rendre hommage par vous à leur souverain Seigneur. Un certain nombre , privées par leur faute de la grâce qui leur était offerte, sont maudites de Dieu et indignes de le louer. Double et triple bénédiction vous donc conférée pour louer Dieu et pour elles et pour vous. Dans cette pensée, regardez- vous comme déléguées par toutes les créatures pour louer leur commun Seigneur et lui rendre leurs communs devoirs. Ne voyez-vous pas que, durant cette action, le soleil ou la lune, vous prêtant sa lumière, vous convie à joindre à ses hommages muets l'intelligence et le sentiment qui lui font défaut? Vous louez donc le Seigneur pour tous, pour le ciel et la terre, pour les créatures animées et inanimées, pour les chrétiens et les infidèles, pour les catholiques et les hérétiques, pour les élus et les réprouvés, pour l'enfer même, quoiqu'il frémisse et qu'il proteste avec sa volonté perverse. Car vous êtes placées entre le ciel et l'enfer. L'enfer est sous vos pieds, et plût à Dieu que vous eussiez autant de ferveur à louer la majesté divine qu'il met d'obstination à la maudire ! Le ciel est ouvert sur vos têtes , et plût à Dieu que vous eussiez autant d'élévation d'esprit et de mouvement de piété que le ciel a de repos , de gloire , de jouissance en la possession de son Seigneur !
a Songez encore que vous faites cet office en union avec notre divin Sauveur. Dieu le Père a voulu incarner son Fils, et le Fils a voulu prendre chair, pour être en état de louer et de servir Dieu son Père de cette manière parfaite qui ne pouvait convenir ni aux hommes, ni aux anges, ni à aucune créature en la grâce ou en la gloire. Car, avant ce mystère, il n'y avait pour servir Dieu et le louer que des hommes et des anges, c'est-à-dire des créatures: mais maintenant il y a un Homme- Dieu; il y a un Dieu adorant et adoré; et vous ne louez Dieu qu'à l'aide de ce
divin adorateur, que dans l'esprit de cet Hommê-Dieu, que par la grâce et la vertu qui nous viennent de cette source. « Pensez-y bien , et pensez- y souvent; car cette pensée est fondamentale en la vie chrétienne et parfaite. Vous ne fieriez qu'un pur néant devant la face de Dieu, si vous n'étiez membres de son Fils, incorporées au Sauveur par sa grâce, vivifiées en lui par son esprit, et ne faisant qu'un avec lui en l'unité sacrée qu'il a avec son Père. Sans lui donc et sans les qualités que vous recevez de lui , vous n'êtes rien , vous ne pouvez rien , et vous ne seriez pas dignes de proférer les louanges divines. C'est cette vérité que vous professez en commençant votre Office par ces paroles : Domine, labia tnea aperies, et os meum annuntiabît laudem tuam ' . »
Le P. de Gondren (1588-1641), qui avait reçu l'esprit de l'Oratoire dès le berceau, au jugement du cardinal de Bérulle, professait sur la prière et sur l'Office divin les mêmes sentiments que le fondateur*. On en a beaucoup de preuves dans sa vie et dans ses écrits ; mais la plus certaine se trouve dans la doctrine et les pratiques de M. Oiier (1608-1657), celui de ses disciples qu'il avait déclaré l'héritier de son esprit, et qui devait le communiquer au clergé par l'action la plus efficace et la plus durable.
Quoiqu'il n'ait composé aucun traité particulier sur la prière publique, le pieux instituteur des séminaires manifeste hautement en plusieurs de ses écrits l'estime qii'il en faisait. On peut affirmer que nul n'a mieux compris l'excellence du saint Office, les dispositions qu'il demande et les fruits qu'il doit produire. Nous essayerons de donner un aperçu de sa doctrine à cet égard, en réunissant
^ Lettre aux religieuses de l'ordre de Notre-Dame du Mont- Car mcl, In -32.
* Vie, par le P. Amelotte, I, xvn.
ses pensées principales, et en reproduisant, autant que possible, ses propres expressions.
« La grande obligation des prêtres, dit-il, c'est d'adorer, de bénir et de glorifier la majesté divine pour tous les hommes, en union et avec dépendance de Notre -Seigneur, modèle et source de toute religion véritable < . »
« De même que , dans la cité du démon , on blasphème Dieu continuellement, de même il faut que dans l'Eglise de Jésus-Christ on ne cesse jamais de louer Dieu. Et puisque l'Eglise du démon, figurée par Babylone, s'est répandue avec ses blasphèmes dans toute la terre, c'est une nécessité que Jérusalem, et le cénacle des apôtres, en se dilatant, remplisse aussi la terre des louanges de Dieu*.
Mais comment les fidèles pourront-ils, au milieu de tant de soins, louer le Seigneur continuellement? Et comment des hommes peuvent-ils rendre à leur Créateur des hommages dignes de sa majesté? La divine sagesse y a pourvu en faisant du prêtre à la fois l'organe de l'Homme- Dieu et l'interprète de l'Eglise.
a Jésus -Clirist rend à son Père, en qualité de chef, ce que ses membres ne sauraient lui rendre. Comme la tête, en chaque homme, parle, voit, conçoit pour tout le corps, et qu'elle supplée ainsi à l'infirmité d'une masse pesante et grossière, de même Notre -Seigneur supplée à ce qui manque au corps des fidèles, à la masse des chrétiens, aveugles, insensibles et muets par eux-mêmes. Il représente à Dieu les besoins du corps entier : il parle pour le corps, voit pour le corps, entend pour le corps, en un mot, fait tout pour le corps, comme en étant véritablement le chef.
Voilà ce que Jésus-Christ fait invisiblement au ciel. C'est ce que ses ministres sont appelés à faire visiblement ici-bas, ou plutôt ce que le Sauveur ne cesse d'accomplir par eux sur la terre. Dans ce but il met en leurs mains le saint Office, expression de ses sentiments et des devoirs de ses membres
' saints Ordres, p. III, c. vi.
2 MénuHres, t. Il, p. 18.
envers son Père; et, tandis qu'il leur communique son esprit (le chef et de prêtre pour s'en acquitter, il leur fait imposer par l'Eglise l'obligalion d'y vaquer en son nom. Ainsi le prêtre est à la fois le représentant du Sauveur et le symbole vivant de l'unité de ses membres. L'Eglise résumée en lui s'adresse par lui au Père éternel ; et Jésus- Christ, vivifiant par la vertu de son esprit les louanges de l'Église sur les lèvres de ses ministres, rend ces louanges dignes de Dieu, de même qu'en consacrant dans leurs mains son corps et son sang , il leur procure une hostie digne de la majesté infinie *. »
Une telle doctrine suppose entre Jésus-Christ et ses ministres l'union la plus étroite ; elle implique une certaine unité d'esprit, de vie, d'action surnaturelle : ÏJnum corpus et unus spiritus '. C'est ce fait mystérieux que M. Olier s'attache surtout à établir, et l'on en trouvera difficilement ailleurs une exposition aussi frappante.
« Il faut concevoir, dit-il, tous les chrétiens comme un seul sujet, comme un seul Christ; car le Verbe divin qui réside en tous , et qui opère en tous à la fois , les illumine, les échauffe et les unit tous. Ainsi l'Esprit -Saint ne marche pas seulement devant nous, comme la colonne de feu du désert : il est en nous , au milieu de nous , les enfants de Dieu ou le vrai Israël de Dieu étant mus, dirigés et conduits intérieurement par l'Esprit de Dieu. Il est la vie universelle de l'Eglise, comme elle-même le proclame: Cujus spiritu totum corpus Ecclesiœ sanctificatur et regitur ^
« J'ai compris ce matin ce que signifient ces mots : Instaurare m Christo Jesu. Instaurare, abréger, récapituler. Il est comme l'homme universel qui rend à Dieu tout l'honneur qu'il peut trouver hors de lui.
« Tous les chrétiens sont un même Christ, comme en la Trinité les trois personnes sont un même Dieu. La pluralité et la distinction des personnes divines n'empêchent
1 Saints Ordres, III, vr, et Mystères de N.-S, appliqués aux divers actes de la journée.
2 Ephes. IV, 4.
* Mémoires, II , 356 ; et Explic. du Pater.
pas l'unité et la communion d'essence, ainsi la multiplicité des membres de Jésus -Christ n'empêche pas l'unité d'esprit, de sentiment, de vie surnaturelle entre eux : In illo die vos cognoscetis quia ego sum in Pâtre meo, et vos in me, et ego in vobis. Sicut tu, Pater, in me, et ego in te, et ipsi in nobis unum sint '.
a Une des images les plus sensibles de l'Eglise, ce sont les trois enfants d'Israël dans la fournaise de Babylone^Tous les trois, environnés de flammes à l'extérieur et embrasés intérieurement du feu du Saint-Esprit, louaient et bénissaient Dieu comme s'ils n'avaient eu qu'une seule bouche, parce qu'ils n'avaient qu'un même esprit, ou plutôt parce que le Verbe divin , au corps duquel ils appartenaient et qui se rendait visible au milieu d'eux, glorifiait Dieu par leur voix, et lui rendait grâces pour cet univers qu'il a créé ^. Il commençait alors ce qu'il continue de faire dans la société des fidèles. Admirable invention de son amour et de sa reconnaissance! Se voyant obligé à son Père du grand bienfait de la création, il ne se contente pas de le remercier en sa personne, il convoque en son Eglise une multitude de créatures pour le remercier en son nom. Et toutes répètent après lui ce cantique, qu'il a entonné par les lèvres de son prophète : Bemdicite, omnia opéra Domini, Domino : Œuvres qui êtes à moi et dont je suis le Seigneur, louez avec moi celui qui est mon Seigneur et le vôtre!... Et afin que cette louange ne cesse pas, il veut que cette Eglise subsiste dans la suite des siècles. Et pour faire partager sa reconnaissance à tous ses membres, il les fait participer à tous ses biens; il leur communique l'usage de cet univers, créé pour lui. Et, afin qu'on entre mieux dans ses intentions, il fait écrire ses sentiments par avance , et les fait répéter d'âge en âge par des milliers de voix. De sorte que c'est toujours le même Christ qui loue Dieu: Chribtus heri et hodie, ipse et in sœcula; le Christ qui a été, qui est et qui sera; qui a été dans l'ancien peuple avant que de naître, qui saosiste toujours dans sa
1 JoAN. XIV, 20; xvu,21.2/émoi)-«8, 1,481.—* sic S. Chrysost. S. Aug. etc.— ' m très quasi uno ore laudabaut et glorificabant Deum. Dan. Iir, 51.
nature humaine, et qui sera à jamais dans ceux qui croiront en lui. Ainsi le Fils de Dieu a mille cœurs pour un et mille bouches pour une; ou plutôt toutes ces bouches et tous ces cœurs, animés de son zèle et enflammés de son amour, ne sont que les organes de son Esprit, répandu en eux pour multiplier ses louanges et offrir à la gloire de son Père un immense et perpétuel concert'. »
Sur ce principe de l'unité du corps mystique du Sauveur et de l'identité de son Esprit en tous ses membres repose l'idée que M. Olier conçoit des psaumes. Dans sa pensée, David est une image vivante de Jésus-Christ, une copie anticipée de ce parfait exemplaire ; et comme l'Esprit-Saint nous est donné aujourd'hui pour reproduire en nous les sentiments de ce divin chef, de même, et plus abondamment encore , cet Esprit a été donné par avance au Psalmiste pour qu'il pressentît ses dispositions et les annonçât au monde.
Pour le pénétrer plus profondément de cette idée, Dieu donna à son serviteur de grandes lumières et le favorisa de grandes grâces :
« Le jour de l'Ascension 1642, David me fut montré en esprit, et cette vue me convainquit que nul n'a reçu autant de lumières que lui sur la destinée du Sauveur, ni participé si abondamment aux dispositions de l'Homme-Dieu. Déjà j'avais remarqué, en lisant l'Evangile, que Notre-Seigneur signale en particulier le psautier comme rempli de traits qui le concernent : In psalmis de me-. Déjà même, le mercredi saint précédent, il m'avait été donné de voir dans le Psalmiste tout l'intérieur du Sauveur. J'avais reçu dès lors l'intelligence des psaumes , surtout de ceux qui ont rapport à la passion et à la résurrection ; et mon directeur, à qui Notre-Seigneur avait donné connaissance de cette faveur, m'avait averti de la mettre à profit, en m'appliquant à les méditer '.
1 31émoires, 1, 436 , 417. Cf. S. Aug. de Vtiîit. et Cantupsalm..
2 Luc. XXIV, 44. Mémoires, t. II, p. 44. Cf. Acosta. de Christo revelatorxxn.
3 Mémoires, I, 423, 424, 488, 439 et 442.
« Je le vois clairement aujourd'hui. C'est à juste titre que le Sauveur disait à son Père : Domine, probasti me et cognovisti me : tu cognovisti sessionem meam et resurrectionem meam; car ces paroles doivent s'entendre de lui, non de David, qui n'est pas sorti du tombeau. — Intellexisti cogitationes meas de longé : Vous avez prévu de loin toutes mes pensées. Non seulement vous les avez prévues, mais vous les avez annoncées d'avance et rendues sensibles en celui qui me représentait devant votre peuple. — Seniitam meam et funiculum meum investigasti : Vous avez tracé comme au cordeau le sentier de ma vie. — Omnes vias meas prcevidisti: quia non est sermo in linguà meà. Vous avez imprimé tous mes sentiments dans son âme, et vous m'avez prescrit jusqu'au moindre de mes mouvements, de sorte que je n'ai pas à dire un mot que vous n'ayez marqué. — Ecce, Domine, tu cognovisti omnia novissima et antiqua: tuformasti me, et posuisti super me manumtuam: Quand vous m'avez formé de vos divines mains, vous avez regardé le commencement et la fin de toutes choses pour mettre tout en rapport avec moi; comme l'architecte qui ajuste à la clef toutes les pierres de la voûte pour les assujettir et la leur faire supporter*. C'est là le grand mystère de votre divine sagesse : Mysterium a sœculis absconditum *. Caché dans le sein de Dieu, il attendait le moment d'éclore ; il s'est montré enfin, comme il avait été dit, dans le milieu des temps : In medio annorum vivifica illud^. »
On voit par cet exemple comment AI. Olier entendait les psaumes, et à quel point de vue il se plaçait en les récitant*.
L'auteur de sa Vie fait remarquer qu'avant de commencer l'Office il ne manquait jamais de se recueillir et de se tenir quelque temps en silence. C'était pour invoquer
^ Mémoires, I, 435.
^ CtoL. 1,26.
3 Habac. iu, 2. Mémoires, I, 435.
■^ M. Olier a paraphrasé dans ses Mémoires beaucoup d'endroits du Bréviaire, un grand nombre de psaumes surtout, dans le sens littéral et dans le sens liturgique. Voir les ps. 16, 20, 34, 54, 57, 110, 108, etc.; t. m , p. 1 08 , 168 , 386 , 456 , 500, etc.
l'Esprit du Sauveur, pour entrer dans les dispositions dont cet Esprit est le principe et dont le Sauveur veut faire part à ses ministres. Lui-même a exprimé, dans sa Journée chrétienne, les sentiments avec lesquels il pensait qu'on devait s'adresser à Dieu dans le saint Office.
« Mon Dieu, dit-il, j'adore votre Esprit répandu dans vos prophètes, auteurs de ces psaumes et de ces cantiques. La pureté de leur état, la sublimité de leurs pensées et de leurs sentiments me confond et m'anéantit. Les transports de leurs cœurs, leurs dispositions saintes, et la diversité des mouvements qu'ils expriment, ne peuvent être compris par une âme terrestre comme la mienne. J'adhère, sans les comprendre, à l'Esprit qui les a produits.
« Esprit de Dieu, qui mettez vos déhces à continuer dans l'Eglise ce que vous avez commencé dans ces saints, je vous offre mon âme, afin qiie vous opériez en elle. Exprimez- y ce que vous avez exprimé en eux; dilatez en moi et en toute l'Eglise les devoirs que vous rendez à Dieu, dans le cœur de Jésus, le chef et l'âme de tous les prophètes.
« Mon Dieu, qui prenez toutes vos délices en Notre- Seigneur, parce qu'il vous rend lui seul, par la vertu de votre Esprit, dont il possède la plénitude, tout ce que les prophètes et les patriarches, tout ce que les apôtres et leurs disciples , tout ce que les anges du ciel et les saints de la terre vous ont jamais rendu d'honneur et de louanges, daignez associer mon âme et toute votre Eglise aux sentiments et aux devoirs par lesquels il vous honore si parfaitement au ciel. Anéanti en moi-même, comme un misérable pécheur, j'adore ce divin Fils, l'unique, véritable et parfait adorateur de votre nom, et je m'unis à votre Esprit par la plus pure portion de mon âme , afin de vous glorifier en lui. »
Rien de plus important, suivant M. Olier, que de se pénétrer de ces pensées et de se considérer à l'Office comme de simples organes dont Jésus -Christ daigne se servir, afin de perpétuer sur la terre les louanges qu'il y est venu offrira son Père. Pour rendre sensible cette idée,
il fit graver, d'après un dessin de Lebrun , une estampe plusieurs fois reproduite , qu'on peut voir à la tête de ce volume ^
Il serait assurément difficile de trouver des vues plus élevées et des sentiments plus purs. Aussi ne doit-on pas s'étonner d'entendre M. Olier dire à son directeur que Dieu l'a encouragé et confirmé dans ses saintes pratiques par des faveurs extraordinaires.
« Je me souviens, dit -il, qu'une année, dans l'octave de l'Ascension, comme je commençais l'Office, il plut à Dieu de me faire entrer en participation de ce grand mystère. Je sentis tout à coup Noire-Seigneur qui, donnant comme un baiser à mon âme, semblait, par une effusion de luimême, en prendre une possession nouvelle, et me faire entendre qu'il voulait être tout à moi. A mesure qu'il se tenait ainsi comme étendu sur moi , je me sentais détaché de tout et en état de m'envoler avec lui dans le ciel. J'étais
• On. Toit au haut, dans le ciel, dit M. de Bretonvilliers , son successeur k Saint -Sulpice, l'Esprit- Saint, source de tous les hommages et de toutes les bénédictions dont Dieu est l'objet ici -bas. Au-dessous, mais dans les airs et sur les nuées, paraît David avec sa harpe , éclairé par cet Esprit et comme transporté d'amour. On reconnaît en lui la figure de Jésus - Christ , vraie louange du Père, sur lequel l'Esprit repose en plénitude et dont toutes les dispositions tendent à glorifier la Majesté divine. La harpe qu'il tient entre les mains et sur laquelle on lit : Magniflcate Dominum mecum, représente l'âme du Sauveur, qui, dans un continuel mouvement d'amour envers Dieu, voudrait voir chacun de ses accents répété par tous les cœurs. Autour de David , un peu plus bas , on voit des ecclésiastiques en surplis et à genoux, les yeux levés au ciel, tenant aussi dans les mains des harpes sur lesquelles on lit le reste du verset : Exaltemus nomen ejus in idipsum. Ce sont les ministres de l'Église, chargés de bénir Dieu pour tous leurs frères , par conséquent obligés de s'unir à l'Esprit de Notre- Seigneur et de s'associer à ses louanges. Ils portent des surplis , pour marquer la pureté que demande leur fonction tout angélique. Ils se tiennent à genoux, dans une attitude d'adoration, pour exprimer les sentiments dans lesquels ils doivent vivre. Ils regardent le ciel, et on Ht au bas sur leurs harpes :In idipsum, parce qu'ils ne songent qu'à louer Dieu tous ensemble en Jésus - Christ son Fils ; que c'est en lui , avec lui et par lui , uniquement, qu'ils aspirent à glorifier la Majesté divine. Enfin on lit ces mots de l'Apocalypse : Audivi vocem de cœlo, tanquam vocem aquarum multarum, sicut citliarcedorum citharizantium in citharis suis (xiy, 2). Il y a vocem, et non pas voces; parce que, si nombreux que soient les ministres de l'Église , 11 n'est pourtant qu'une seule voix , qu'une seule louange h laquelle Dieu soit sensible : celle du Sauveur, notre divin chef. Lui seul a droit d'entonner le cantique de Slon et peut ie faire chanter à ees enfants. Esprit de M, Olier,
comme en ravissement, ne pouvant plus rien goûter ni souffrir de cet être présent, ne voyant que Dieu, et soupirant après lui'.
« Quelque temps auparavant, tandis que je disais mon Office, Dieu, voulant me bien convaincre du soin qu'il prenait de moi, avait permis que je visse ses deux mains étendues sur ma tête, en la manière que les évêques les mettent sur la tête des prêtres dans l'ordination, ou plutôt comme les grands prêtres de l'ancienne loi, qui mettaient la main sur les hosties pour en prendre possession au nom de Dieu et les lui consacrer. Il me semblait qu'il prenait ainsi possession de moi, me consacrante son service, et me rendant absolument tout sien*. »
Ces premières faveurs n'avaient que sa personne pour objet : en voici d'autres qui s'étendaient aux membres de sa communauté, et qui devaient accroître son zèle pour les instruire et les sanctifier.
« Aujourd'hui, veille de l'Assomption de Notre-Dame, je me suis senti rempli du Saint-Esprit pendant les Vêpres, Il élevait mon cœur à Dieu, et inspirait, ce me semble, mes prières. En même temps je sentais ce même Esprit répandu dans les cœurs des jeunes ecclésiastiques qui se trouvaient là, et agissant en eux. Il offrait également leurs prières à Dieu, et tenait leurs cœurs élevés vers lui en unité, in idipsum, de sorte que tous ensemble nous n'étions qu'un en lui ^.
« Je me souviens encore d'une autre vue que Dieu me donna sur l'union de nos prières au saint Office et la complaisance que son cœur y prend. C'était un jeudi de juillet 1642. Revenant de la promenade, nos messieurs et moi, nous disions ensemble l'office de la Translation de saint Benoît. Je les y avais préparés par quelque disposition sainte. Pendant que nous priions, je vis en esprit le Ciel qui nous contemplait tous tant que nous étions, comme dans l'attente de ce que nous allions faire. Au même instant,
1 Cf. Mémoires, t. V, 243; II, 1, 4.
2 Mémoires, I, 95, 261 ; in, 271 ; IV, 367.
3 Mémoires, V, 127.
un grand serviteur de Dieu qui nous suivait me vint dire qu'il venait d'avoir cette même vision. Il me le dit sans que je lui parlasse de la mienne. Après avoir rapporté qu'il avait vu le ciel ouvert, nous regardant, il ajouta que la très sainte Trinité s'était montrée à lui, considérant toute la compagnie avec plaisir. Il me dit encore qu'il avait vu Jésus-Christ descendre du ciel sur nous, puis entrer en chacun de nous pour y demeurer et n'en pas sortir '.
« Et, en effet, je sens que ce divin Maître est en moi pour rendre à son Père les hommages dont je lui suis redevable. Quelquefois mon cœur se répand tout en louanges, et il me semble qu'il est comme étendu et multiplié par tout le monde. D'autres fois, je le sens qui voudrait honorer Dieu de toutes les manières dont Dieu désire être honoré. Ces sentiments sont ceux de Jésus, mon amour. Oh! si j'avais autant de cœurs et de langues qu'il y a de malheureux esprits qui le blasphèment, que volontiers j'emploierais toutes mes puissances à chanter ses louanges et à le glorifieren leur place! Du moins que je puisse lui élever et lui ollrir mille et mille âmes, qui consument leur vie pour lui et pour l'Eglise, sa très chère épouse *. »
D'abord membre de l'Oratoire, le P. Eudes avait puisé l'esprit de religion à la même source que M. Olier. Aussi fut- il également un modèle d'amour pour le saint Office et de zèle à s'en bien acquitter.
Jamais il ne le commençait, au rapport du P. de Ilérambourg, sans s'être rappelé cette maxime : Scinda sandé et divina digne Deo. Il se pénétrait ainsi de la dignité de cette action; puis il restait en silence l'espace de trois Ave, Mana, pour préparer son âme et former ses intentions.
' Mémoires, II, 314.
* Esprit, 96,313.
476 LE SAINT OFnCE
Pour cette préparation , il avait diverses méthodes qu'il suivait tour à tour, selon ses dispositions.
Quelquefois, rentrant en lui-même, il se bornait à s'humilier de son néant et de ses péchés. Il reconnaissait avec Abraham qu'il n'était que cendre et poussière ; avec David que ses fautes le rendaient indigne d'être exaucé; avec saint Pierre qu'il était incapable par lui-même de répondre à sa vocation. Puis il purifiait son cœur par des actes de contrition, et il éloignait de son esprit toute pensée propre à le distraire.
D'autres fois il se représentait les motifs qu'il avait de louer la majesté divine : sa grandeur infinie, l'éminence de ses perfections, l'étendue de ses miséricordes, les merveilles de sa puissance. Ensuite, songeant à sa vocation, il se disait : C'est à moi de bénir le Seigneur au nom de tous mes frères ; car le prêtre représente les chrétiens au même titre que le pontife des Juifs représentait les douze tribus : il est leur caution, il doit être leur organe.
Une autre de ses pratiques était de se prosterner en esprit devant le trône de Dieu , de ce Dieu dont la présence fait trembler les anges et pénètre de respect Jésus- Christ lui-même. Cette vue réglait tellement ses sens, intérieurs et extérieurs , qu'il suffisait de le considérer pour comprendre de quoi son esprit était occupé. On ne saurait voir une religion plus profonde. Son attitude était modeste et recueillie : vous eussiez dit un ange incarné. Sa bouche était, comme celle du Prophète, remplie des louanges de son Créateur. Néanmoins, sachant que les cieux, si parfaits qu'ils soient, ne sont pas purs en présence de Dieu et s'anéantissent aux pieds de Jésus-Christ, il s'offrait au Sauveur et le suppliait de l'animer de son Esprit dans cette sainte action.
C'est ici la dernière et la plus chère de ses méthodes. Persuadé que rien ne plaît à Dieu s'il ne lui est offert par son Fils, convaincu que, pour être écouté du Père céleste, il faut être revêtu des habits, c'est-à-dire des dispositions de Jésus, notre frère aimé, le P. Eudes mettait toute son application à s'unir aux sentiments avec lesquels le Verbe
incarné loue incessamment la très sainte Trinité, soit au ciel, où il triomphe avec ses saints; soit dans l'Eucharistie, où il se donne aux âmes pour les faire participer à ses adorations; soit enfin dans le monde entier, qu'il remplit de la gloire et de la majesté du Très-Haut.
L'auguste Trinité était l'objet de sa dévotion la plus profonde. Jamais il ne prononçait son nom, jamais il ne l'entendait sans se découvrir ou s'incliner. Néanmoins son attrait le plus ordinaire le portait vers le Verbe incarné, et habituellement c'était Jésus -Christ qu'il honorait au saint Office comme dans ses autres exercices de piété.
Il s'était fait un tableau des divers états de la vie du Sauveur, et y avait rapporté les différentes parties de l'Office. Des trois Nocturnes de Matines, il disait le premier en l'honneur de la vie éternelle du Verbe dans le sein de son Père ; le second en l'honneur de sa vie mystique dans les patriarches et les justes de l'ancienne loi; le troisième en l'honneur de sa vie cachée dans le sein de la très sainte Vierge durant les neuf mois qui précédèrent sa naissance. A Laudes, il honorait son enfance; à Prime, sa vie obscure et laborieuse; à Tierce, sa vie publique et son apostolat. Il disait Sexte en mémoire de sa Passion, de sa mort et de sa sépulture; None en mémoire de sa résurrection, de son ascension et de son triomphe éternel au ciel ; Vêpres avait pour objet l'état dans lequel le Sauveur persiste à demeurer pour nous sur la terre , soit dans l'Eucharistie , soit dans le corps de l'Eglise; et Compiles, l'empire qu'il s'est acquis sur le monde entier, et qu'il exercera dans la suite des siècles.
Pendant chacune de ces Heures, le P. Eudes considérait la partie de la vie de Jésus qu'il avait à honorer. Il tâchait de voir quels y étaient les sentiments, les vertus, les desseins du Sauveur. Il méditait sur ses dispositions et sur ses pensées. Rentrant ensuite en lui-même , il se confondait de se voir si éloigné de ce parfait modèle. Il demandait pardon de ses fautes. Il s'abandonnait aux desseins de Dieu sur lui. Il le suppliait de détruire tout ce qui y mettait obstacle; et enfin il souhaitait d'être tout converti en
louanges et en bénédictions pour contribuer à sa gloire.
En outre, le P. Eudes avait beaucoup d'autres manières de s'appliquer à Dieu dans la récitation de l'Office; et le grand usage qu'il en faisait l'avait rendu fort habile à s'en servir. C'est pour communiquer à ses frères les fruits de son expérience qu'il a composé, dans les derniers temps de sa vie, un ouvrage sur ce sujet. Il est bien à regretter que ce livre ne soit pas venu jusqu'à nous.
Un des avis qu'il donnait le plus fréquemment, soit aux membres de sa compagnie, soit aux prêtres des paroisses, c'était d'éviter toute irrévérence extérieure et toute précipitation dans la prière publique. « Je vous conjure par- dessus tout, écrit-il à un supérieur, que les exercices qui ont Dieu pour objet, comme le saint Sacrifice et l'Office divin, se fassent posément et dévotement, jamais à la hâte, avec dissipation. Quand il voyait les saints Offices célébrés sans respect et précipitamment, il ne pouvait retenir son zèle. Un jour qu'il était entré dans une église pour adorer en passant le saint Sacrement, il fut scandalisé de la précipitation avec laquelle on y chantait l'Office des morts. Entendant le choriste entonner au plus vite le beau cantique de Laudes: Ego dixi: In dimidio diemmmeoriim vadam ad portas infcri : « Ah ! dit-il, en se retirant, assez haut pour être entendu de son compagnon, si vous continuez de ce pas, vous y serez bientôt^ ! »
Après le P. Eudes, ce fervent apôtre des cœurs de Jésus et de Marie, il est juste de mentionner ici l'humble et
' Le B. P. J. Eudes ; ses vertus , parle P. de Hérambonrg. — Un auteur du xve eiècle, Obertlnus, applique à ce chant confus et précipité une comparaison de l'Apocalypse : Tox erat sicut vox cnrruum eqnorum multorum currentium in bellum. ix, 9.
pîeux fondateur des Ecoles chrétiennes, l'un des disciples de M, Tronson au séminaire de Saint- Sulpice.
Le vénérable de La Salle (1651-1719) ne récitait jamais le saint Office qu'avec un respect et un recueillement qui pénétraient d'admiration tous ceux qui en étaient témoins. Toujours la tête découverte, quelque froid qu'il fît, le plus souvent à genoux, il était si occupé des beautés qui se découvraient à son âme, que rien ne le pouvait distraire et qu'on le trouvait parfois hors de lui.
Un jour qu'il était en voyage avec un frère , il voulut dire ses Heures dans le chemin. Afin de n'être pas troublé par son compagnon, il dit à son compagnon d'aller seul en avant. Celui-ci marcha ainsi quelque temps; mais bientôt, ne voyant plus personne derrière lui, il s'arrêta pour attendre ; puis, ennuyé et inquiet, il revînt en arrière, cherchant la cause de ce retard. Il ne tarda pas à la trouver. Tout entier à son Office, le saint prêtre s'était arrêté en chemin. Il était dans l'attitude d'un homme en prière, les yeux tournés vers le ciel, comme ravi en extase, en sorte qu'il fallut le tirer par sa robe et le secouer pour le rappeler à lui. Son premier mouvement fut de témoigner sa peine d'être découvert et troublé en un pareil moment. « Pourquoi, dit-il au frère, êtes-vous revenu sur vos pas? Ne vous avais-je pas dit d'aller en avant? »
Un autre jour, il se trouvait au noviciat de Saint-Yon. Tout à coup, pendant qu'il disait l'Office à l'infirmerie, le feu éclata dans une des pièces de la maison avec une telle violence, qu'on craignit de voir bientôt tout le noviciat en cendres. Les novices, qui récitaient le petit Office en commun , s'arrêtèrent et accoururent pour s'opposer au progrès des flammes. Pour le saint instituteur, il sembla ne rien voir et ne rien entendre. Il continua paisiblement de prier, sans paraître ému et sans changer de place. Ce ne fut qu'après avoir achevé son Heure, comme d'ordinaire, qu'il alla voir ce qui se passait. Cela n'empêcha pas qu'on n'attribuât à ses prières la préservation de la maison, li est certain que sitôt qu'il eut vu le danger et qu'il fut rentré pour prier, l'incendie s'apaisa, et il ne tarda pas
à cesser entièrement, sans avoir causé de trop grands dommages < .
Si nous n'avons pas cité saint Vincent de Paul (1576- 1660) en tête de ce chapitre, comme sa sainteté semblait le demander, c'est que, sur le sujet dont nous traitons, ses historiens n'ont rien rapporté de ses discours et qu'i Is parlent fort peu de ses exemples. Nous n'ignorons pas cependant qu'il veillait avec soin à ce que l'Office divin se fît dans sa maison avec une profonde religion. Il recommandait souvent à ses frères « de le réciter avec attention et piété , prononçant tous les mots posément et affectueusement, tenant les yeux baissés ou attachés au Bréviaire, sans regarder à droite nia gauche. » Et sur ce point, comme sur tous les autres, on pouvait le prendre pour modèle. Quand il pouvait aller au chœur pour y psalmodier, il s'y tenait avec un tel recueillement d'esprit qu'il semblait ravi en Dieu. Quand il disait ses Heures en particulier, c'était toujours dans la posture la plus humble, la tête nue et les genoux en terre. Il pouvait dire alors comme le Psalmiste : Oratio mea in sinu meo convertetur : Je m'inclinerai sur moimême, dans la prière. Si durant les dernières années de sa vie il se résigna à le dire assis, c'est que ses infirmités lui rendaient toute autre attitude impossible. Mais rien ne put le décider à se faire dispenser du Bréviaire, comme on le lui conseillait. Quand le pape Alexandre VII, informé de son état, lui fit dire qu'il l'en déchargeait, ce fut spontanément, à l'insu et contre le désir du serviteur de Dieu. Il mourut, du reste, avant d'en recevoir la nouvelle.
A défaut de documents plus étendus dans l'Histoire de saint Vincent de Paul, nous donnerons ici les détails édifiants que nous trouvons dans la vie d'un de ses dignes
^ Vie du Vén, Jean-Bapliste d^ la Salle, p. IV, ch. i, art. 3, et. ch. m, art. 1,
enfants, le Vénérable Perboire, qui eut la gloire de verser son sang pour l'Evangile , dans les persécutions les plus récentes de l'empire chinois.
Les souvenirs qu'il a laissés , soit au séminaire , oîx il fut d'abord professeur, soit au noviciat de la congrégation, où il exerça ensuite la charge de sous- directeur, attestent qu'il avait au plus haut degré l'estime et l'intelligence du divin Office, et qu'il ne négligeait aucun moyen pour s'en bien acquitter.
« Il récitait toujaurs avec la plus grande attention, dit un de ses confrères, la prière préparatoire: A péri, Domine..., appuyant principalement sur ces mots : In unione..., etc., à cause du grand désir qu'il avait de louer le Seigneur dans les mêmes intentions et avec la même ardeur que Jésus-Christ vivant sur la terre. Lorsqu'il disait ces autres paroles : Deus, in adjutorium, etc., c'était avec un sentiment profond du besoin qu'il avait de l'assistance divine, et avec d'arJentes aspirations pour attirer les grâces du ciel. S'il ne se sentait pas assez pénétré du sentiment exprimé par ces mots, il les répétait, et il restait sur cette invocation jusqu'à ce que son esprit et son cœur fussent disposés selon son gré à célébrer les louanges de Dieu.
Quand il était seul, il allait souvent réciter son Office à genoux devant le très saint Sacrement. S'il se trouvait avec d'autres, il avait soin, avant de commencer, de dire quelques mots sur un passage des psaumes qui lui venait à l'esprit; et ses réflexions, en révélant dans les Ecritures des sens qu'on n'avait pas remarqués, suggéraient le désir d'être plus attentif dans la récitation. Quelquefois il faisait précéder l'Office de la lecture de quelques versets du Nouveau Testament ou de l'Imitation, en disant : « Rafraîchissons un peu notre âme. » D'autres fois il ajoutait : « Les psaumes ont été inspirés par l'esprit d'amour : il faudrait les réciter dans l'ardeur de la charité; » ou bien encore : « Disons aujourd'hui le Bréviaire de manière à n'avoir pas à rougir devant le saint dont nous allons honorer les vertus. »
On remarquait aussi en lui une attention extrême lors-
qu'il récitait le Gloria, à la fin des psaumes. Il inclinait alors la tête avec un grand respect, et sa dévotion semblait redoubler: « Nous devons nous recueillir, disait- il, pendant la doxologie, afin de réveiller notre ferveur, de compenser les distractions auxquelles nous nous sommes laissés aller dans le psaume qui finit, et de nous disposer à mieux réciter celui qui suit. » Il avait d'ailleurs un tel désir d'honorer la sainte Trinité, qu'il lui arrivait assez souvent de répéter cette prière quatre ou cinq fois de suite.
« 11 n'était pas rare de le voir, ravi par une vérité ou par un sentiment subit, s'arrêter au milieu d'un psaume ou même d'un verset. Il restait immobile, les yeux fixés vers le ciel. Alors il ne voyait plus rien autour de lui : son esprit était tout en Dieu. Quand ses voisins le faisaient sortir de cet état, il rougissait, s'excusait, puis ajoutait: « Où en sommes-nous? » Et il reprenait avec la même ferveur qu'auparavant. Cela lui arrivait souvent plusieurs fois dans un Office, aux endroits surtout où le Psalmiste célèbre les perfections divines.
« Aux jours de solennité, où il était encore plus absorbé en Dieu et moins maître de lui-même, il préférait être seul, il tâchait de se soustraire à la recherche de ses confrères; mais, son Office terminé, on le trouvait tout embrasé des plus saintes ardeurs. « Oh ! disait-il un jour à de jeunes ecclésiastiques qui se promenaient auprès de lui pour s'édifier de ses discours, que de lumières on peut puiser au saint" Office ! C'est une école de toutes les vertus. Le maître qu'on y entend c'est le Saint-Esprit, qui enseigne toute vérité ; ce sont les prophètes, les apôtres, les saints : Hœo omnia liber est vitce, et testmnentum Altissimi et agnitio Teritatis*. Quel compte nous aurons à rendre pour une telle grâce!... J'ai souvent la pensée qu'on pourrait appliquer au Bréviaire la parole du vieillard Siméon sur Notre-Seigneur : Ecce positus hic in ruinam et in resurrectionem multorum in Israël -.'... »