CHAPITRE VII
Septième pratique : choisir le temps, le lieu et les circonstances les plus favorables à la prière.
S'il est une attitude qui convient à la prière, il y a aussi des moments, des lieux, des conditions extérieures qui la favorisent particulièrement. Un ecclésiastique fervent, qui estime son Office et qui tient à s'en bien acquitter, saura discerner ces circonstances et aura à cœur d'en profiter.
Le temps propre pour prier n'est pas celui où l'on sort d'un amusement dissipant ou d'une occupation appliquante; moins encore le moment où l'on est troublé par une émotion ou harassé par la fatigue. On serait alors trop exposé aux distractions ou à la négligence.
Les heures de la matinée qui précèdent et qui suivent immédiatement la Messe, et celles du soir les plus éloignées des repas et des visites, sont, au contraire, les plus favorables , parce qu'alors pour l'ordinaire l'âme est plus recueillie et les sens mettent moins d'obstacle à son action '.
' Navarre fait remarquer qu'il est difficile, au sortir du repas, de soutenir longtemps son attention : Xocliirimm et Laudes sunt tanta pars interdùra quantam quis cœnatus uvo contcxtu satis attenté et dévote non potest facile dicere. De Orat. iir, 28. Choisir pour la prière les moments dont l'étnde s'accommoderait peu, ce ne serait pas imiter Abel, qui consacrait à Dieu ce qu'il avait de meilleur.
Toutefois on n'entend rien prescrire ni recommander d'une manière absolue. En signalant ici ce que l'esprit de prière a coutume de suggérer, on avoue sans difficulté qu'un ecclésiastique n'est pas toujours libre de suivre sa dévotion, qu'il a souvent à tenir compte de bien des nécessités, et que, dans l'impossibilité de réunir tous les avantages, il est juste de s'arrêter au parti qui offre les moindres inconvénients.
La même observation s'applique au choix du lieu et des circonstances. Sans être comaie saint Bernard, qui trouvait partout une égale facilité pour l'oraison *, on doit savoir, dans la nécessité, rendre à Dieu partout de dignes hommages. L'Apôtre voulait que les chrétiens sussent prier en tout lieu, en public comme en particulier : Volo viros orare in omni loco*. Lui-même priait avec une égale religion dans les prisons, sur les rivages de la mer, parmi les cris des matelots '. Pourquoi un ecclésiastique hésiterait-il , dans l'occasion , à louer Dieu sous les regards du monde , et à mettre son devoir au-dessus de certaines convenances qu'exagère le respect humain? Nous avons connu un saint prêtre qui goûtait une consolation particulière à porter la pensée de Dieu là où elle est ordinairement absente, et à gloriller sa grandeur dans les endroits où elle est le plus méconnue *. Il lui semblait purifier par sa prière ce que le péché avait souillé, et comme s'il eût restitué à la Majesté divine une portion de son empire, il répétait avec allégresse les paroles du Psalmiste : Domini est terra et plenitudo ejus^. In omni loco dominationis ejus, benedic, anima mea, Domino " .'
^ Illi ad meditandum omnis hora brevis, omnis locus congruns erat. Vita S. Bcm., III, I. Ce saint docteur loue dans S. Malachle un égal don de recueillement : JIoc habebat Malachias quàd in turbis erat sine pei'turbatlone. C'est un privilège qui n'est pas commun, et un exemple dont il ne faut pas abuser.
- I TiM. n.
■' AcT. xn, 13, 25 ; xxr, 5 ; xxvii, 24.
■* Cf. Vie de M. de Renty, par le P. Saint-Jure, p. I.
^ PsALM. xxm, 1,
^ PsALM. en, 22. Ibi non benedicatur, ubl non dominatnr. S. Auo. in hune Joe,
Ce n'est pas qu'on doive choisir de préférence les places publiques ou les assemblées profanes pour y réciter l'Ofîice. Agir ainsi sans nécessité, de plein gré, ce serait s'exposer à un double inconvénient : à prier mal, et à faire mépriser le ministère qu'on remplit. En général, c'est à l'écart, loin du bruit et du mouvement , qu'il convient de prier Dieu et qu'on peut espérer de le faire avec fruit. Telle est la doctrine du divin Maître : Non eritis sicut hypocrites , qui amant in angulis plateanim stantes orare. Tu autem, in~ tra in cubiculumtuum, et claiiso ostio, ora Patrem tuum^. Telle fut sa pratique ordinaire. Partout il pensait à son Père et il l'honorait dans son cœur; mais voulait-il le prier visiblement durant un temps plus ou moins long, s'il ne pouvait aller au temple, il s'éloignait de la foule 2, il se retirait dans la solitude ', il gagnait quelque hauteur où le silence et la vue du ciel élevaient l'esprit à Dieu *. Quelquefois il quittait jusqu'à la société de ses disciples, de ceux mêmes qui lui étaient le plus unis'. Ses Apôtres n'eurent pas d'autres principes, et le livre des Actes atteste leur fidélité à se conformer, autant qu'ils pouvaient, à ces exemples et à ces avis *.
Si l'on consulte la vie des saints prêtres et des religieux d'une certaine époque , on trouvera qu'un grand nombre se seraient fait scrupule de réciter l'Office en marchant '', et qu'ils avaient coutume de s'arrêter dans leurs voyages , pour remplir ce devoir. Il ne paraît pas cependant qu'on
1 Mattr. VI, 5.
■2 Dimissâ turba ascendit solut orare. Matth. xiv, 13.
^ Egressus ablit In desertnm locum , ibique orabat. Marc. i. 35. Item Luc. V, 16.
* Ablit In montem orare. Marc, vi, 4G. Item Matth, xvn, 1, etc.
^ Sedete hic donec vadam illuc et orem. Matth. xxvi, 69. — Cf. S. Bbjrn. Serm. xl, in Cant. 4.
^ AcT. III, 1 ; xn, 12; xxii, 17. — S. Pierre se retirait, comme Judith (vm, 5) , dans le lieu le plus élevé de la maison, pour y prier avec plus de tranquillité. S. Charles et S. Ignace de Loyola avaient la même pratique. On sait que S. Ignace mettait une grande importance au choix du lieu. Il disait que toutes les fois qu'il avait négligé cette précaution, son esprit avait été assaill de distractions.
^ Un concile particulier du xvi« siècle le défend encore ; et on remarque dans la vie du P. Balth. Alvarès qu'il ca se le permit Jamais.
ail jamais regardé la pratique contraire comme absolument incompatible avec le respect dû à Dieu dans la prière; car on en trouve aussi, dans tous les âges, des exemples autorl^cS '. Quoi qu'il en soit, elle est admise depuis longtemps par les piûs réguliers.
On voit même des ecclésiastiques qui ne sont pas taxés de relâcbement, réciter habituellement TOffice, comme il est écrit qu'Isaac méditait -, en se promenant dans la campagne. Cette habitude peut aussi se concilier avec toutes les exigences d'une excellente prière. Cependant il faut que ce soulagement accordé à la nature soit compensé par une plus grande modestie, que la démarche soit grave et lente ^ qu'on évite les chemins difficiles ou fréquentés, et qu'on ait soin de ne pas arrêter ou interrompre hors de propos la récitation*. A ces conditions, il nous semble qu'on n'a pas à craindre de mal édifier, et que l'Office peut être récité en voyage ou en promenade avec autant d'attention et autant de fruit qu'au fond d'une solitude ou dans le silence d'un oratoire '.
' Fortunat, évêque de Poitiers, dit de S. Germain, évêque de Paris an vi« siècle, qu'il récitait son Office, dans ses voyages, avec une attention et un respect imperturbables, malgré les contretemps les plus fâcheux : « Equitans in itlnere, semper de Dec allquid aut verbo contulit, aut cantavit, Cursum nudo capite dicens, etsl nix aut imber urgeret. Acx. Sasct. 28 Mart. Vita, cap. Lxxvin. — Guillaume de Malmesbury rapporte les mêmes faits de S. Wulstan, évêque de Wolcester, 1008-1095. Thomassin. Ancienne et nouvelle Discipline, t. 1, 1. II, Lxxxii.
2 Deambulabat Isaac et egressus f uerat ad meditandum in agro, Inclinatâ jam die. Gen. xxiv, 63. — Intcr querulas aves psalml dulciùs cantantur, dit S. Jérôme.
^ Ce serait un phénomène qu'un homme marchant avec précipitation priât posément, avec calme et réflexion. Alain de Solminiac, évêque de Cahors, 1593-1659 , remarqua un jour, la veille d'une ordination , de jeunes ordinands qui se promenaient ainsi dans une allée, en disant Vêpres fort lestement. Il les appela, dit l'auteur de sa vie, leur fit une réprimande sévère et les renvoya pour les Ordres aux quatre -temps suivants. ViB.pa»' le P. Léon Chassenet.
* C'est le moment de se rappeler l'exemple de ce saint prêtre, qui disait : « Opus grande facio, et non possum dcscendere. » Esdr. ti, 3; et la règle de S. Bonaventure : <t Interrnptiones non fiant nisi urgente necessitate. » l^pec. discipl. ï, xvi.
^ Notons pourtant, à propos d'édification, cette observation d'un homme dn monde, esprit distingué et très savant du xviP siècle. « Le Père Sirmon,rornement de la société (de Jésus), possédait la vertu au même degré que la science. Comme je le voyais souvent, je remarquai qu'il disait ton-
SEPTIÈME PIÎATIQUE 129
Est -il avantageux de s'unir à quelques confrères pour dire le Bréviaire à haute voix, alternativement? Nous croyons qu'il est bon d'user de temps en temps de cette pratique : c'est un moyen de réagir contre la routine, et de se ranimer dans la ferveur. Pourvu qu'on y apporte de part et d'autre une vraie piété , on s'excite et on s'édifie mutuellement , comme les Séraphins dont parle Isaïe ; et l'on a d'autant moins de peine à entrer dans l'esprit de l'Office qu'on se conforme davantage aux règles du chœur'. Saint Charles s'était astreint à dire ainsi toutes ses Heures. 11 savait, dit l'auteur de sa vie-, que Notre- Seigneur a promis d'assister spécialement de sa présence ceux qui sont réunis en son nom ; et il avait appris, par l'expérience, qu'en public la prière se fait d'ordinaire avec plus d'attention et de ferveur. Il faut cependant ajouter que cette pratique perdrait ses avantages, si l'on n'était pas libre d'y mettre toutes les conditions de piété, de modestie et de gravité désirables. Nous lisons même dans l'histoire de plusieurs saints prêtres, à qui Dieu avait inspiré une dévotion particulière pour le saint Oifice, qu'ils se trouvaient mieux de le dire seuls, parce qu'ils pouvaient accorder davantage à leur ferveur et goûter plus pleinement les consolations du ciel '.
joui's son Bréviaire à genoux dans sa chambre. Que cela est édifiant I et encoi-e dans un âge si avancé 1... Messieurs nos bénlficiers en agissent d'une bien autre manière aujourd'liuil J'en vois qui vont en carrosse au Cours dii'e leur Offlcc...» De Valois, Valesiana.
^ « Les anges s'excitent mutuellement aux louanges de Dieu. L'Écriture nous les montre se débattant des ailes les uns au-dessus des autres, s'animant, s'échauffant, et disant : Saint, Saint, Saint, trois fois SaintI Dieu est Saint dans le Père, Dieu est Saint dans le Fils , Dieu est Saint dans le Saint-Esprit; Dieu est Saint en lui-même! Ainsi les anges se répondent les uns aux autres. Chacune des trois hiérarchies rend tour à tour cet hommage à Dieu de l'appeler Saint. Et Dieu, charmé de ce concert, excite les prêtres, ses anges visibles, à s'associer également pour l3 louer; et il leur fait dire aussi les uns aux autres: Venite, exuUemus Domino ; jubilemus Dec salutari nostro. Olier, Mémoires, t. V, 304. — Selon l'historien Socrate, c'est à la suite d'une vision, dans laquelle les anges lui avaient été montrés chantant ainsi à deux chœurs les louanges de Dieu , que S. Ignace, deuxième successeur de S. Pierre commeévêqued'Antioche, établit dans son éghse l'usage de la psalmodie.
2 Vie, par Giussano, VIII, ii.
^ Ddpom, Vie de BalLh. Alvarès.
Mais de quelque manière qu'on le récite , seul ou en communauté, le lieu le plus convenable, quand on a toute liberté à cet égard, celui où le recueillement est le plus facile, où l'on se pénètre plus aisément du ministère que Ton remplit, c'est l'église, et le pied du saint autel ^ L'église est proprement la maison de la prière , parce qu'elle est la maison de Dieu sur la terre : Domus mea dormis orationis vocabitur '. C'est là que le Seigneur appelle ses enfants, qu'il les invite à lui offrir leurs vœux', qu'il leur promet une attention et une bienveillance toutes particulières. Là rien ne distrait l'esprit : tout porte au recueillement et à la ferveur. Dans les moments surtout où se célèbrent avec solennité les saints offices et les divins mystères, ne semble-t-il pas que la majesté de Dieu se manifeste sensiblement et qu'on est transporté au ciel au milieu des bienheureux et des anges ■• ? Dominus in templo sando suo : Dominus in cœlo sedes ejus ^. Quelle consolation, alors, de redire avec le peuple chrétien, devant l'Agneau immolé pour le salut des hommes, ces divins cantiques que David a chantés dans le temple de Sion , mais que l'Esprit-Saint lui dictait, comme un écho des concerts célestes, et qu'il destinait à retentir jusqu'à la fin du temps dans tous les sanctuaires du vrai Dieu ® 1 Et dans l'intervalle même des saints Offices, quand l'église est vide et silencieuse, quelle joie n'est-ce pas pour le cœur d'un bon prêtre, de venir se placer au pied du divin tabernacle, comme le représentant de son peuple, de penser qu'il est délégué auprès de Dieu
^ Te (lecet liymnus, Deus, ia Sion... Replcbimur in bonis domûs tuiB , Eanctum est templum tuum ; mirabile iu sequitate. Psat.m. lxiv, 2 , l.
2 Matth. XXI, 13.
^ In templo eju3 omnes dlcent gloriam. Psalm. xxvni, 9. — Cf. S. Thom. 2" 2", q. 84, art. 3.
■^ Cf. S. Chrys. de Sacerd. 1. III, c. ni. Dum conspicls Dominum immolatum et illic situm, etiamne te rater mortales verBari atque in terra confcistere censés ? etc.
^ PsAi^. X, 4; Hjlb. n, 20.
^ Benè mari comparatur Ecclesla, quae primo lugredientis popull agminc totis vestibulis unUas vomit, deindè in oratione totius plebis tauquam midis refluentibus Btridet, cum responsoriis psalmorum cantus virormii, mullfrum , virgiuum, parvulorum , consonus iindarum fragor résultat, t. Amb. Ilcxa^n. III, v. — Cf. S. Auq. Conf. IX, iv, et TI, vi.
par l'Eglise universelle , et de s'unir, au nom de tous ses frères , aux hommages infinis qui s'élèvent de cet autel vers le trône du Père éternel , aussi réellement et aussi ineessamment que de l'autel sublime du ciel ! Quelle consolation de lire, dans la parole sainte, l'expression authentique des sentiments dont l'Homme -Dieu est embrasé, comme un perpétuel holocauste , en son adorable sacrement! Quelle jouissance de lui prêter son cœur et ses lèvres, pour étendre, multiplier et produire au dehors les affections qui surabondent dans son âme ! C'est alors qu'on psalmodie , comme David , au milieu des anges •, qu'on s'unit sensiblement, comme les élus du ciel, aux adorations de l'Agneau ', qu'on voudrait s'associer toutes les créatures, afin d'offrir ensemble au Maître souverain des hommages que la dignité du Sauveur élève à une dignité infinie: Venite , exuîtemus Domino, jubilemus Deo salutari 7iostro * /
Il serait superflu de citer des exemples à l'appui de nos paroles. Bornons-nous à rappeler encore une fois ce vénérable curé d'Ars, suscité de Dieu pour nous montrer de quoi la sainteté rend capable , et à quel prix elle mérite d'être achetée. Il ne récitait ses Heures que devant l'autel, d'où il ne s'éloignait du reste presque jamais. Dans les premières années de son ministère, lorsqu'il était encore inconnu et son église peu fréquentée, il disait toujours son Office à genoux , sur le pavé du chœur, sans aucun appui. Ses paroissiens aimaient à venir à ce moment pour être témoins de sa ferveur. « Souvent, dit un témoin oculaire, il faisait des pauses en priant : il regardait le tabernacle avec des yeux où se peignait une foi si vive qu'on aurait dit que Notre-Seigneur était visible à ses regards. Plus tard, son éghse étant continuellement remplie d'une foule attentive à ses moindres mouvements, il avait soin d'éviter tout ce qui était de nature à exciter l'admiration. Néanmoins onpou<
1 PSAiM. CXXXVII, 1 .
^Omnes angell stabant in conspectu throni, et adoraverunt Deum dieentes : Amen. Apoc. vu, 11.
^ PSAUI. xcxiv, 1.
vait encore le voir fréquemment, après une journée entière passée au saint tribunal, réciter à genoux toutes ses Heures, soit dans la sacristie, soit dans un coin du chœur, à quelques pas de l'autel : tant était vif l'attrait qui le portait à unir sa prière à celle de Notre-Seigneurl tant étaient grands l'amour et le respect que lui inspiraient la présence du divin Maître, et sa Majesté infinie^ 1
1 Vie de M. Vianney, par M. MoNNiN.t. 1 , 1. II, c. i , et t. II, 1. V, c. iv. — S. Jérôme signale cet amour de la maison de Dieu comme la marque la plus certaine de l'esprit sacerdotal : « SI quls vultPontifex nontamvocabulo esse quàm meiito, imitetur Moysen, imltetur Aaron, de quibus dlcltur quod non dlscedunt de domo Domini. » Vid. Corpus juris. Dlst. 36, 3 ; Can. Si quis viM. Il aurait pu dire : « Imltetur apostolos. » Voir Luc. xxiv. 53. ACT. nr, 1 ; xxn, 17,