CHAPITRE IV
Vies des saials dans l'Ofiice.
Quand on fait l'Office d'un Saint, les Leçons des Pères au second Nocturne sont ordinairement remplacées par un récit abrégé de sa vie ^ .
Pour bien entendre ces récits et pour entrer parfaitement dans l'esprit de chaque Office, il ne serait pas inutile d'avoir lu et étudié ces Vies dans une histoire plus étendue. On saisirait alors une foule de traits ou d'allusions qui passent inaperçus; on comprendrait sans peine les termes peu usités devant lesquels l'esprit reste incertain : les noms propres par exemple, soit de lieu, soit de nation «. On suppléerait aux omissions par les souvenirs. Les conséquences à tirer de certains faits, la solution des difficultés qu'ils soulèvent, la manière de justifier certaines assertions se présenteraient d'elles-mêmes. L'Office fût -il du
* Quelquefois cependant, ponr les saints les plus anciens, au lieu du récit de leur \ie , on lit un extrait de leur éloge par quelque Docteur. Ainsi , pour les Machabées , on lit S. Grégoire de Nazianze ; pour S. Joachim, S. Jean Damascène; pour S. Joseph, S. Bernard; pour la Nativité de S. Jean- Baptiste , S. Augustin ; S. Léon pour les apôtres Pierre et Paul , et pour S. Laurent, diacre; S. Jérôme pour S. Jean à la porte Latine, pour S- Marc, pour S. Luc et pour S. Ignace; S. Grégoire le Grand pour S'« Marie-Magdeleine ; S, Ambroise pour S'° Agnès , etc.
^ Cf. Cataîogus Sanctorum , etc., auctore Simone de Peyronnet, Tolosœ, IJOti ; iU'-l».
Commun , la connaissance du Saint lui ferait appliquer d'une manière spéciale un certain nombre de passages qui frapperaient par leur convenance. Les prières qu'on lui adresse deviendraient plus touchantes. On s'y intéresserait davantage, et Ton en goûterait mieux les diverses parties <.
Mais c'est surtout quand il s'agit d'un ofFice entièrement propre, comme celui de saint Martin, par exemple, de saint Laurent, de saint Clément, de sainte Agnès, de sainte Agathe, de sainte Cécile, de sainte Luce, etc., qu'il importe d'en bien connaître la légende. Sans cette connaissance, il y a beaucoup de détails qu'on n'entendra qu'à demi : les répons, les versets, les antiennes paraîtront incomplets et sans précision; ils exciteront l'étonnement plus qu'ils ne nourriront la piété. Au contraire, si l'on a dans l'esprit l'histoire entière, tous les traits qui s'y rapportent touchent et émeuvent. Chaque mot rappelle une vertu, une épreuve, un triomphe. On est, pour ainsi dire, transporté sur la scène. On recueille l'instruction du saint pontife; on applaudit à la fermeté du lévite; on admire la présence d'esprit et l'intrépidité des vierges ; on croit entendre les menaces des persécuteurs et les réponses des martyrs.
Ainsi l'esprit s'éclaire et l'âme s'édifie '. Nous ferons
' Voir la Sote V à la fin.
^ Tels SDUt les fruits que produisent iiaturellemeut les Vies des saints, a Utinam lieeret aliqncm nancisci qui liistoriamnobis traderet apostolorum, non dico de lis rcbus quas scripserunt et dixerunt, sed etiam reliqnam ipsorum vitœ consuetudineni, et quid comederint et qnando comederint, quaudo sederiut, qu6 iverint et quid siugulis diebus egerint, in quibus partlbus fuerint et in quam domum intioierint, atque accuratè omnia euarraret ; adco omnia illornm facta multâ utilltate referta sunt. » S. Chrys. In Epist. ad PhiUm. Prcuf. « Si enim vestis exigna particnla, vel modicus resoluti corporis pulvis, de sanctorum memoriis comparatus, iucffabile fldelibus patrocinium credltur, quis digne vel explicare vcl cogitare valeat eorum vita virtatesque quantam salutis materiam conférant devotis mentibus cum replicautur? Inde namque fldes finuatur, pietas nntritnr, mundi contcmptus pascitur, desiderlnm supernoruni generatur. » Paschas. Ratbert. In Pass. SS. Ru fini et Valerici. Praf. Aussi ont -elles fait dans tous les temps la lecture de prédilection des âmes ferventes. Parmi ceux qui en ont témoigné le plus d'estime on cite S. Grégoire le Grand, S. Grégoire de Tours, le Vén. Bède, S. Boniface, archevêque de Mayence, qui en envoyait recueillir jusqu'au fond de TAngleterre; S. Siglran, apôtre d'AUemague. qui en portait toujours avec lui
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seulement une observation au sujet des hagiographes : c'est qu'il faut les bien choisir, et ne pas aller chercher l'esprit de l'Eglise chez ceux qui se sont fait un mérite de contredire ses sentiments, qui prétendent réformer sur leurs idées son histoire et son culte. On doit se délier de ces esprits prévenus , qui , sous prétexte de prudence et de sage critique, taxent d'indiscrétion toutes les pratiques dont ils ne sont pas capables , contestent tous les faits qui ne s'accordent pas avec leurs systèmes , et ne voudraient voir que de l'imagination et de fausses légendes dans tous les miracles qui ne sont pas absolument de foi.
A une époque qui n'est pas encore bien éloignée , on regardait comme la marque d'un bon esprit de ne pas ti'op se lier aux sentiments de l'Eglise, en ce qui concerne son histoire et celle de ses Saints. On se faisait un mérite de trouver sa critique en défaut; et ses ministres mêmes n'hésitaient pas à confesser ses erreurs, en demandant grâce pour sa bonne foi. « A la suite des jansénistes, certains gallicans rédigèrent l'histoire d'après un système préconçu, et l'on aurait peine à croire quelles énormes faussetés ces préoccupations amoncelèrent sous la plume d'écrivains ecclésiastiques. Tout n'est pas encore dit sur les assertions erronées et gravement partiales des Fleury, des Baillet, des Tillemont, des Launoy. On serait étonné de la longue Hste des causes indignement jugées et des procès qui restent à réviser ' . «
dans ses courses évangéliques ; S. Céran , évêque de Paris ; S. François d'Assise, S. Etienne de Grammont, S. Tliomas, S. Antonin, S. Philippe de Néri. Ce dernier voulut encore en entendre quelque cliose un instant avant de mourir : il choisit la vie de S. Bernardin de Sienne. Ensuite il commença son Ofiice avec ses frères, et peu après il rendit son âme à Dieu. Voir Dom Pitra , Études sur les collections des Actes des saints , in -80, 1880.
' Darboy, Œuvres de s. Denys. Introd.,^. 80;ln-8<', 1843, —Sur cette matière, on consultera utilement : Les Réflexions sur les règles et sur
Nous sommes bien éloignés de prétendre qu'un fait soit soustrait à la discussion par cela seul qu'on en trouve le récit dans les livres liturgiques. Telle n'est pas l'intention de rÉglise. Loin de violenter les consciences à cet égard, elle reconnaît que son infaillibilité ne s'étend pas à ces matières % et les changements réitérés qu'elle a faits dans le Martyrologe et dans l'Office attestent qu'elle n'a pas une foi aveugle à tous les détails qu'ils contiennent^.
Ce qui est essentiel à ses yeux , et ce qu'elle garantit par rapport aux saints qu'elle nous fait honorer, c'est leur sainteté et leur glorification au ciel. Quant à leurs actions, elle se borne à choisir, entre les récits qu'on en possède, les plus autorisés et les plus pieux; et le résumé qu'elle adopte, elle oblige à le lire, non comme un objet de foi, mais comme un document respectable et un exemple édifiant. On reste donc libre d'appliquer à ces récits les règles
l'usage de la critique touchant l'histoire de l'Église, etc., du P. Honoré de Sainte-Marie; 3 vol. in-é», 1713, 1717, Paris; surtout la II" partie, et daus la I[I=, liv. I, Dissert, ii, § 3, etc.; D. Gdéranger, Sainte Cécile et la société romaine, XKin, xxiv.
* Judiciniii Dei veritatl semper innititur ; judiclum autem Ecclesiœ nonnuiiquaui opinioiiem sequitur, quani et fallere ssepe contingit et falli. In cap. 38. A nobis. Décrétai. 30, de Sent, excom. — Approbatio quâ S. Rituum Congregatio déclarât Oflicium aliquod legi posse vel debere , non lioc ipso imponit prœceptum crcdendi singula quœ in eo continentur. Sic confessarius iraponere potest pœniteuti lectiouem libri spiritualis vel historici sacri, vel audicndam concioncm sacram, licet non hoc ipso imponat ei prîeceptum credendi singula quse in libro continentur vel dicuntur in concione. Acta SS. vindicata. Exliib. erroi\ a. ni, 8, 12. Cf. Suares. De rehg. De Horis, cap. n, 22.
2 Le saint -siège a fait examiner et corriger à plusieurs reprises le Martyrologe romain. Le résultat de ces ti'avaux a été publié sous Grégoire XIII (1584), sous Urbain VIII (1630), sous Clément X (1C75), sous Benoît XIV (1749). Ce dernier pontife ne laisse pas de dire : « Omnia qua; in martj-rologium inscrta tunt iaconcussae veritatis non sunt, ut ex repetitis illiiis correctionibus constat.» De Canon. SS. 1. IV, p. II, et c. XVII, n. 14 et 16. Pour le Bréviaire, les légendes en ont été pareillement revues et corrigées avec soin, d'abord en 1568 par les ordres de Pie V, puis eu 1002 sous Clément VIII, avec la coopération des cardinaux Baronius et Bellai-mln ; en 1G31 sous Urbain VIII, et enfin tout récemment sous Léon XIII. Voir Levons de S. Marcellin, 16 janvier; S. Sylvcre, 20 juin; SS. Clet et Marcellin, 26 avril; S. Pic I'', 11 juillet; SS. Proto Cl Hyacinthe, 11 septembre; et S. Sylvestre, Zl décembre. Cf. Bcued. xiv. De Canonis. Sanct., 1. IV, part, ii, c. 12 et 17.
de !a critique, et rien n'empêche de discerner, s'il y a lieu, ce qui est incontestable de ce qui serait douteux , ou contraire à une rigoureuse exactitude.
Benoît XIV constate formellement cette faculté; il indique même certains points sur lesquels elle peut s'exercer sans rien craindre. Toutefois il fait remarquer dans quelle modestie et dans quelle réserve il convient de se tenir ^ On ne peut nier, en effet, que les récits adoptés par l'Eglise n'acquièrent par là même beaucoup d'autorité, et qu'ils ne méritent une grande déférence. S'ils n'ont pas été écrits par l'Esprit-Saint, ni recueillis par un organe infaillible, ils ont été choisis par des hommes compétents, éclairés, impartiaux, attentifs jusqu'au scrupule, intéressés seulement à se garder de toute témérité. Ce choix s'est fait généralement à l'époque et dans les conditions les plus favorables pour reconnaître la vérité; il a été contrôlé, dans les moindres détails, par plusieurs examens de l'autorité ecclésiastique, et par le jugement des savants à l'appréciation desquels il est nécessairement livré ^. Toutes les présomptions sont donc en sa faveur, et, à parler en général, on ne saurait mettre trop de circonspection et de réserve à le censurer : Unusquisque memor sit conditionis
' Besed. XIY, De Canon SS. 1. IV, p. n, c. xiii, n. 8. — On ne corrige pas tous Jes dix ans un livre à l'usage du monde entier. Il suffit de savoir qu'on reste libre de soumettre à l'examen de la critique tout ce qui est humain et discutable. Au lecteur, s'il en est capable , de peser et de juger. D. GuÉRASGKR, Rép. au P. Gratry.
2 « Ceux qui entreprendraient de montrer qu'il y a dans l'Office public de l'Église des leçons fabuleuses, s'y trouveront fort empêcli(?s. » Dcr Perros' dans sa Réplique au roi d'Angleterre , V, vi. Même pour un bon nombre des saints les plus anciens nous avons des témoignages très précis et très certains, par exemple ceux de S. Eucher pour S. Maurice, de S. Ambrolse pour S''= Agnès, de S. Paulin pour S. Félix de Noies, do S. Augustin et de Prudence pour S. Vincent, diacre, etc.
^ PoNTiFic. In ordin. presb. — Un étudiant de l'Université de Paris ayant avancé dans sa Sorbotiique, en 1484, qu'on n'est pas plus oUijé de croire aux Uyendes des Saints qu'aux chroniques des Gaules, cette proposition fut déférée à la Faculté de Théologie et condamnée solennellement par elle, le 5 juin 14S6, avec cette qunliûcation : Falsa est, piarum auriuiii offeVuSiva, auctoritati Ecclesice deroijans ; et si intell'ujitur anircrsalder, est hœretica, Ideo revocanda. Duplessio-d'Argestré, ColUclio jwilcwrum
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L'expérîence vient encore à l'appui de ces présomptions. A toutes les époques, certains esprits ont prétendu trouver dans les légendes de l'Eglise des inexactitudes et même des erreurs manifestes. Mais le plus souvent il a été constaté qu'eux-mêmes se laissaient tromper par des préjugés et de fausses apparences. Des études plus complètes ont résolu leurs difficultés, et, après quelques hésitations, on a été forcé de convenir que ce qui leur avait paru erroné ou fabuleux, était encore ce que l'histoire fournissait de plus vraisemblable et de mieux fondé ♦.
Les faits qui provoquaient surtout les critiques et les préventions, au dernier siècle, c'étaient les miracles, les dons surnaturels, les visions, les prophéties, les traits héroïques et singuliers. Sans trop en peser les preuves, sans en nier absolument la réalité, on se plaisait à dire que le merveilleux n'est pas essentiel à la sainteté, que tant de prodiges choque la vraisemblance et rebute le lecteur ; qu'après tout, ce qu'il importe de remarquer, c'est ce qu'on doit imiter, les pratiques ordinaires et les vertus communes'.
t. I , p. 2. — En 1548, rUnlTersité censura avec non moins de sévérité une édition du Bréviaire romain faite pour Tiisage dn diocèse d'Orléans , dans laquelle on avait supprimé un certain nombre de faits miraculeux et de leçons de Saints : Videlur isla mutalio imprudens, temeraria et scandalot:a, neque carens suspicione favendi hareticis. Ibid., t. U, p. 160, Tl" mars. — Voir une Réponse de la Congrégation des Rites, ad Epiit. Dcrgam., 20 août 1870.
' On peut voir, par exemple , dans la Vie de S" Cécile par D. Guéranger, ch. xxxm, xxxrv, comment la Providence a vengé, jusque dans ces derniers temps, la mémoire de cette sainte des doutes iujnrienx soulevés contre ses actes par des historiens sceptiques. Déjà le card. Baronius , qui avait assisté à l'ouverture de son tombeau par Clément VIII en 1599, s'écriait dans ses Annales : « Vidimns, cognovimns et adoravimus. Audiant mansuetl et lœtentur ; confunduntur omnes qui oderunt Sion. » Anno 821 , n» 17. — Qu'on se rappelle encore sainte Marie de Béthanie identifiée avec saint Mariuà dans les liturgies réformées du xvm» siècle. 19 janv.
* Si l'on compare le langage de plusieurs de ces critiques , de Baillet, par Cicmple, sur les miracles des saints, avec celui que tiennent certains ratio-
Il faut se garder de ces préventions, si l'on veut ré^ citer l'Office avec goût et avec fruit, comme le désire l'Église.
Sans doute les miracles ne sont pas nécessaires pour devenir saint, c'est-à-dire pour mettre à profit la grâce de Dieu et arriver au salut; mais pour accomplir les grandes œuvres que Dieu réserve à ses amis privilégiés , pour être mis autlientiquement au rang des saints , pour justifier le culte que lÉglise rend aux bienheureux, ne doit-on pas dire qu'ils sont indispensables dans l'ordre actuel de la Providence? N'est-ce pas par ce moyen que Notre-Seigneur
nalistesde nos jours sur les jiiiracles de Notre-Seigncur et des aiiôtres, on trouvera peu de différence. C'est de part et d'autre la même prévention , le même parti pris, la même légèreté suffisante et railleuse. On ne veut rien admettre qui ne soit naturel; et pour arriver là, toute raison semble bonne, toute explication est assez fondée. On ne nie pas précisément la possibilité des faits: mais on allègue l'invraisemblance ; ou écarte les témoignages par desfins de non-reccvoir. « La foule est si crédule! Il y avait tant d'ignorance dd.T,B les siècles de foi 1 Chaque ordre tenait tant ii faire admirer ses saints ! Quoi de plus simple d'ailleurs que de poétiser les belles actions? S. Maur se Jette à l'eau sur l'ordre de son supérieur afin de sauver son compagnon : n'est -il pas naturel de dire qu'il a fait comme S. Pierre et marché sur les flots à la voix de son maître? S. François de Sales a converti des pécheurs et des hérétiques obstinés : n'était-ce pas chasser les démons, faire entendre les sourds et ressusciter les morts? Beaucoup de solitaires, de vierges, de religieux, s'adonnaient au jeûne et prolongeaient leurs veilles: pouvaient -ils ne pas avoir de visions?... Plus les saints ont de science, moins ils font de miracles ; moins ils reçoivent de dons surnaturels. Néanmoins on attribue à S. Thomas des ravissements et des extases ; mal.s n était-il pas sujet à des accidents nerveux ? » Ainsi on se paye des moindres prétextes, et il n'est rien qu'on ne croie, pour se dispenser de croire ce qu'on ne veut pas admettre. On arrive à déconsidérer à tel point les Vies des saints, les leçons même de rOfTice ou les légendes, legenda, que les Incrédules n'ont plus qu'à donner aux récits de l'Évangile le nom do légendes, pour les transformer en mythes ou en fictions fabuleuses qui ne peuvent être prises à la lettre. Nous savons bien que les miracles des saints ne reposent que sur des témoignages humains , qu'ils ne sont pas attestés comme ceux de l'Écriture par l'autorité de Dieu et le témoignage de l'Église; mais nous n'en tenons pas moins pour établi qu'un grand nombre de ces miracles sont indubitables, et qu'on n'a pas plus de droit de les contester qu'on n'en aurait de nier les faits les mieux fondés et les plus universellement reconnus de l'histoire profane. Enfin , il nous semble évident qu'un homme qui a passé sa vie à étudier l'histoire des saints, leurs œuvres, leurs vertus, et qui en parle de cette manière, avec ce ton de dérision et de dédain, montre assez qu'il lui manque un sens pour les apprécier, et qu'il est incapable de les faire connaître et apprécier aux autres... — Cf. Baillet, Vies des Saints, passim ; Recueil de lettres sur les VIca dos Saints de Baillet ; Db la Toun, Mémoires; Du culte des Saints,
s'est révélé au monde ^ ? N'a-t-il pas promis que ceux qui lui seraient fidèles opéreraient comme lui des prodiges, pour preuve de leur foi et de leur vertu - ? D'ailleurs est-il une vie de saint qui renferme des miracles plus nombreux et plus extraordinaires que ceux qu'on lit dans les Actes de ses apôtres^? Et qu'y a-t-il de plus naturel que de voir l'Église se soutenir par les moyens qui ont servi à la fonder, et de retrouver dans toutes les grandes œuvres du christianisme, dans la fondation des sociétés religieuses en particulier, une image des origines merveilleuses de la société chrétienne? Sans doute les dons extraordinaires et les traits héroïques sont un objet d'admiration, non d'imitation. Mais qui ne voit combien est étroit le lien qui unit ces deux choses? Quoi de plus naturel que d'imiter ceux qu'on vénère; et l'ardeur qu'on a pour la vertu ne s'accroît- elle pas à proportion de l'admiration qu'elle inspire? D'ailleurs, n'est-ce pas une erreur manifeste de réduire le culte des Saints à l'étude de leurs vertus, et le fruit qu'il doit produire à l'imitation de leurs exemples*? Est-ce que l'Eglise ne se propose pas avant tout la gloire du souverain Maître dans les hommages qu'elle rend à ses serviteurs; et le meilleur moyen qu'elle ait de le glorifier, n'est-ce pas de faire connaître les trésors dont il les a enrichis et les merveilles qu'il a opérées par leur ministère^? N'a-t-elle
' Il n'y a plus de religion, dit Flenry, si on ne lui donne pour fondement la croyance des faits sumatnrels ; et ces preuves sensibles de la puissance divine ont converti le monde idolâtre bien plus que les raisonnements et la dispute. Premier dise, sur l'Hist. de l'Église, § 5.
^ Signa autem eosquicrediderint hœc sequentur : linguls loquenturnovls, serpentes tollcnt.et si mortiferumquidbiberiut, noneis nocebit ; super aegros œanus imponent, et benè habebunt. Marc, xt, 17. Cf. Act. ii, 17, 18.
^ Comparez, par eyemple, la translation de S. Lazare, à Marseille, avec celle de S. Philippe, à Azot, AcT. vni, 39, 40. "Voir Muzzarelll, Du Xombre et de la qualité des miracles.
"* « Il y a des Vies de Saints où se trouvent plus de sujets d'admiration que d'imitation, comme celles de sainte Marie Égyptienne, des deux saintes Catherine de Sienne et de Gênes, de sainte Acgèle et autres telles, lesquelles ne laissent pas néanmoins de donner un grand goût général du saint amour de Dieu. » S. Franc, de Sales, Vie dévote.
^ Cur amici Del, qui hœredes Dei et coha;redes Christi, divinasque gloriae et regni sunt socii , non etiam gloria» quae in terra est, participes sunt ? Non dico vos servos, inqnit Deus ; vos autem amici Dei estis. S. JoAîf . Damasc. De Imag,
pas elle-même intérêt à ce qu'on sache toute l'abondance, toute la sublimité des grâces que Dieu répand dans son sein? Si ces faveurs extraordinaires attestent la vertu des Saints et la prédilection dont ils sont l'objet, ne rendent-ils pas témoignage de la pureté de leur croyance , par conséquent de la foi de l'Eglise dont ils ont été les disciples ^ ?
Ainsi , on aurait tort de se défier des faits miraculeux qu'on lit aux fêtes des Saints, ou de s'imaginer qu'il vaudrait mieux les passer sous silence. « Ces sortes d'histoires , dit le docte Thomassin ^, ne sont pas de foi ; mais elles ne doivent pas pour cela être rejetées par des personnes éclairées et sages. La lecture de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Basile, de saint Athanase, ne permet pas de douter que les Pères n'aient été faciles à admettre des faits de ce genre. Saint Augustin en rapporte de bien moins croyables^. N'est-il pas à craindre que de s'élever au-dessus des Jérôme, des Grégoire* et des plus savants docteurs de l'Église, ce ne soit l'effet d'un orgueil très dangereux?... On ne se trompe guère quand on suit les opinions de l'Eglise, tout en confessant qu'elles sont seulement très probables, et non pas démontrées ni absolument infaillibles^. »
* Cf. s. Franc, de Saues , Controverses. Disc, lii, etc.— Bellarmin, Concio de gloriâ miraculorum et de dono prophetia. — S'« Thérèse, Château de l'âme.
2 Traité des Fêtes, II, xxi,n" 16 ; et II, 20.— Cf. Doym. theol. t. II, XII , iv.
^ Non crederemus, dit S. Augustin, si Mes Cliristianorum cachinnnm melueret. — Pour connaître son 6entlment à cet égard , voir ce qu'il dit de l'histoire de Jonas, Ep. cii, 6, des prodiges opér(!s de son temps par les rtliques de S. Etienne, Serm. xciv, xcvi, cclxxxvi, cccxix, cccxx, cccxxni, cccxxiv, et De Civit. Dei, XXII, viii, x; des -visions, Ep. eux ad Evod. et Retract., 1, xm, 7, etc. — A l'égard de S. Athanase, voir la Vie de S. Antoine, etc.
^ Cf. S. Gbeg. m. Dial. 1. II , c. xxxv, et 1. IV, c. vii. — Rapprocher de (e passage la préface placée par les Bénédictins à la tête de ce livre des Dialogues, le Prologue de Théodoret à son Histoire religieuse des Pères, et la note que Baronius a mise à son Martyrologe, le 23 décembre, pour reprocher à Melchior Canus la témérité avec laquelle il révoque en doute les miracies mentionnés par saint Grégoire.
^ Precor te, candide lector, dit Bollandus, citant J. Molanus, de Martyrotor/Hs, c. xxiii; Appendixad Martyr ologiurn Usuardi, ut in historlis Fanclorum legendis , tardus esse vells et modestus in reprehendendo. Procul absls ab hcurclicorum ingonio, qui teetibus Petro et Judû apostolis , quœ-
Après les faits surnaturels, ce qui excitait le plus la défiance dans les leçons de l'Office, c'étaient les Actes des Saints les plus anciens, de ceux qui ont dû succéder aux Apôtres dans la prédication de l'Evangile et compléter leur œuvre dans les diverses contrées du monde. On n'admettait pas que l'antiquité de leur culte et la persuasion des fidèles fussent à cet égard une garantie suftisante. On demandait des témoignages d'auteurs contemporains ou du moins des premiers siècles. Dans notre pays surtout , il n'y eût guère d'église qui ne se vît contester son Apôtre ou son Patron. On eût dit que, loin de se faire honneur d'avoir reçu la foi des disciples du Sauveur, on regardait comme un avantage de n'avoir été éclairés qu'assez lard des lumières de l'Évangile.
Grâce à Dieu, ces préventions ont disparu; elles ont fait place à une plus juste appréciation des choses. On a compris quelle déférence méritent les traditions et la pratique immémoriales d'une église sur un sujet qui intéresse si vivement la foi et la piété; et plus on a pénétré dans l'antiquité ecclésiastique, plus on a trouvé de raisons à l'appui des anciennes croyances. Tout le monde convient aujourd'hui que la prophétie du Sauveur sur la rapide propagation de l'Évangile s'est accomplie à la lettre, de la manière la plus merveilleuse ^. On avoue que l'établisse-
cumque ignorant blasphémant. Esto haec aut illa facta non slnt fortassis : at fleri majora potnêre à Deo et facta aliàs. Cave Igitur ideô neges facta quia fieii non potuerint vel debuerint. Qureris nndè mihi constat fecisse Deum quidquam quod memoratur : undè tibi constat non fecisse ? NuUa f nit , inquis , patrandl miraculi cansa... Undè id nôstl ? Scrutatus es nerape omnia Del consilia? Kescis, ahl nescis qnaeejus bonitas slt et munlflcentla... Neque hic perlculosns est error ut nesclam ortnm sancti allcnjns aut quodpiam ejus factum quorum quaedam etlam sacra Scrlptura occulult. Occident S. Georgius draconem vernm au metaphorlcum , quid interest ?... Act. SS. PraJ. gen. c. m, t, I.
* Matth. XXIV, 14; xxrni, 19; Marc, xin, 10 ; Luc. xxiv, 47; Joan. xn, 2.^-2.'5, :!2 ; Act. i, 8. Cf. Maceda, De ceUriprepag, evang, in universo mundo. lu- 4°, 17 HO.
ment du christianisme dans nos pays remonte aux premiers siècles^ et l'on commence à comprendre que partout où se formèrent des communautés chrétiennes il dut y avoir aussitôt un évêque et une hiérarchie de ministres sacrés. Si la fondation de beaucoup d'églises particulières est encore enveloppée de quelques ténèbres, il faut reconnaître que l'on a mis hors de doute l'origine apostolique d'un certain nombre, et qu'on n'aurait plus de prétexte pour battre en brèche d'une manière générale toutes les traditions. N'est-ce pas assez pour invoquer avec confiance, dans chaque diocèse, les Apôtres et les Patrons que l'Eglise permet d'honorer, et pour s'édifier des vertus et des miracles que les plus anciens auteurs leur ont attribués ^?
1 « Rome était dans un rapport trop immédiat , trop continuel avec les Gaules, pour que les prêtres et les confesseurs chrétiens n'eussent pas fréquemment passé dans cette contrée dès le premier et le second siècle. Supposez que le christianisme, qui arait déjà envahi la Germariie et l'Espagne, n'eût pas alors assez de retentissement pour que le bruit en arrivât dans les Gaules, c'est aller contre le sentiment de Sénèque, de Pline , de Tacite ; c'est fermer les yeux à la lumière de l'histoire. » Paulix Paris , Hist. litt. de la France, t. I, p. 441.
''' Tel f'it toujours le sentiment des plus savants et des pins sages, « L'ÉglUe naissante, dit Bossuct, remplissait déjà toute la terre, et non seulement l'Orient , mais encore l'Occident ; outre l'Italie , la province d'Espagne, tes diverses nations des Gaules (Tert. Adv. Jud. vn),la Germanie, la Grande-Bretagne, etc. » (Hist. univ., J'« p., X' cpoq.) « A la suite de Rome et par elle, tout rOccidcnt est venu à Jésus-Christ, et nous y sommes venus des premiers... Saint Picn-e et ses successeurs nous envoyèrent dès les premiers temps les évoques qui ont fondé nos églises. » Disc, sur l'unité. — Cf. Baronius,J/a rtj/roZ., 9 nov.; De Saussay, ilartyrol. galUc; Mgr Freppel, S. Irénée , lect. m, iv, v; D. Chaniard, les Êo'ifrs du monde romain, 1877; Étudrs des PP. Jéfuites, 1877, sept, et ociob ; Polybiblion, 1875, p. 285,378, 5:3.