CHAPITRE III
Continuation du même sujet.— Présomption.
63. — Nous TavoDS dit plus haut, ce ne sont pas les grands excès du désespoir et de la présomption que nous redoutons le plus pour Fensemble du corps clérical. Quel prêtre, par exemple, oserait dire froidement comme le pécheur endurci du monde : Je puis continuer dWenser Dieu, il ne m'a pas fait pour me damner, il me pardonnera dans dijt ans ou à l'heure de ma mort aussi bien qu'aujourd^hui, il ne me sera pas plus pénible de confesser vingt péchés que d'en confesser un seul? — Jamais, grâce à Dieu, un prêtre n'osera tenir cet odieux langage.
Mais que de fautes on peut commettre contre Fespérance, par présomption, lesquelles, sans être aussi saillantes et aussi grossières que celles dont on vient de parler, produisent cependant des effets déplorables, au point de vue des obligations ecclésiastiques et de la sainteté du sacerdoce ! Signalons-en quelques-unes, et . Pon verra s'il n'est pas nécessaire de se prémunir contre le mal qu'elles font à ceux qui les commettent.
64. — Rigoureusement et théologiquement parlant, la présomption est une confiance téméraire en la bonté et
la miséricorde de Dieu , confiance qui induit Fhomme à pécher plus librement. Mais nous étendrons davantage Tacception du moi présomption dans ce chapitre , et nous considérerons le mal qu'occasionne non-seulement la confiance téméraire de Fhomme en la bonté de Dieu , mais aussi la vaine confiance qu'il a en lui-même et dans ses propres forces.
Le séminaire est déjà quelquefois le muet témoin des graves désordres que produit la présomption. Considérez, par exemple, ce jeune homme plein de lui-même et bouffi d'orgueil , qui s'avance sans être légitimement appelé, qui détourne la tête quand on lui rappelle les vrais principes d'une bonne vocation, qui se jette en aveugle dans la carrière du sacerdoce parce que toutes les autres lui sont interdites. Appuyé sur je ne sais quelle vertu dont il s'exagère beaucoup la valeur, confiant dans un certain fonds de bonne volonté, sentant en lui-même le désir assez vague de servir l'Église, ne s'appliquant point à connaître plusieurs points essentiels, et en particulier les grands devoirs de la profession sacerdotale, il traite de vains scrupules le saint tremblement de quelques-uns de ses condisciples, et se prépare avec un calme parfait à contracter un engagement redoutable aux anges mêmes.
Sur quoi donc repose sa confiance? Nous l'avons dit, elle repose sur une vertu douteuse et mal afiermie dont il croit que Dieu se contente. Elle repose encore sur certains talents qu'il a ou croit avou», tsJents dont l'idée flatte s<Mi orgueil et augmente par contre-coup son aveuglement. Quand il se rend le témoignage qu'il efface par sa science plusieurs de ses condisciples; quand il pense aux occasions qu'il aura plus tard de développer ses talents au sein d'une paroisse , il redouble de con-
fiance eu son propre mérite et bannit toute crainte. Qui sait même s'il ne se dit j^as dans sa secrète vanité que son initiation aux saints Ordres est une bonne fortune pour TÉglise?
Confiance présomptueuse » que de larmes tu lui as fait répandre à cette sainte Église !
65. — Un autre élève du sanctuaire n'aura point peut-être cet excès d'oi^ueil dont nous venons de parler; mais il sera dépourvu de cet esprit de piété qui porte celui qui en est animé à faire une guerre incessante à tous les défauts auxquels il est sujet. Il voit ce qui lui manque, en fait de vertu, et il se propose de l'acquérir un jour. Mais quand aura lieu cette acquisition précieuse? C'est ici que la présomption joue son triste rôle. Aveuglé par elle, notre jeune séminariste attend toujours de l'avenir ce qu'il ne trouve point dans le présent. Le temps s'écoule avec rapidité sans lui apporter jamais ce qui fait l'objet de ses vagues désirs. Il veut être vertueux ; mais comme il veut l'être sans sacrifices et sans combats, la vertu n'arrive point, et les défauts se fortifient et se développent. Il ne dit jamais : je commence ; il dit toujours : riom verrons.
Cependant l'œil attentif des supérieurs observe cette conduite qui leur inspire des craintes sérieuses pour l'avenir; le temps vient où il leur faudra prendre un parti relativement à cette vocation douteuse. Pour échapper à l'embarras qu'ils redoutent, ils font des observations, ils donnent de sages conseils, ils signalent les défauts dont l'extirpation leur semble nécessaire, ils vont même quelquefois jusqu'à menacer de l'exclusion des saints Ordres; mais malheureusement, observations, conseils, menaces, tout est inutile, ou ne produit d'au-
tre effet que de porter le séminariste à dissimuler les défauts qu'on lui reproche. L'extérieur subit quelque réforme, mais Fintérieur est toujours pitoyable.
Cet infortuné jeune homme voit cependant bien que les reproches qu'on lui fait sont fondés; mais il espère qu'il se corrigera plus tard; il compte sur la grâce des ordinations ; chaque ordre qu'il doit recevoir est comme une pierre d'attente qui entretient son illusion. Le sousdiaconat, qui consommera son engagement, lui apparaît comme l'époque d'une transformation complète; et le sous-diaconat reçu, la transformation ne s'opère point. Alors la présomption, qui continue de Végarer, lui montre en perspective la solennité de la prêtrise, et lui donne la persuasion que ce grand événement , cette auguste promotion à la dignité sublime du sacerdoce, sera le principe d'une vie toute nouvelle. En est-il réelment ainsi ? Que l'expérience réponde; qu'elle nous dise si cet ordinand qui, sans avoir de grands vices, du moins apparents, non-seulement ne fait pas de progrès en piété, mais semble au contraire marquer chaque année de séminaire par un décroissement de ferveur, sera plus tard un prêtre selon le cœur de Dieu ; que l'expérience nous dise si, du séminariste présomptueux et lâche, sortira le prêtre pieux, zélé^ irrépréhensible en un mot, comme le veut l'Apôtre.
Hélas ! nous l'avons déjà dit, si les plus pieux ordinands sont souvent à peine de bons prêtres ordinaires, que devons-nous donc penser de l'avenir sacerdotal d'un séminariste indolent et tiède, s'il n'a pour point d'appui que cette présomption trompeuse qui en a séduit et perdu tant d'autres ?