Devenu prêtre, ou même quelque temps avant
de rêlre, s'il a la présomption pour guide. Tune des premières pensées qu'elle lui suggère est celle-ci : Que va-t-on faire de moi ? quel poste va-t-on me confier ? Au lieu de s'en remettre pleinement à la divine Providence et aux sages supérieurs qui sont ses agents, il se préoccupe, il s'agite, il s'inquiète, il passe en revue les divers emplois où il croit avoir chance d'être appelé ; et comme il a foi dans son propre mérite, il est péniblement désappointé quand il reçoit la nouvelle d'une nomination qu'il regarde presque comme une humiliation mystifiante. De là des plaintes secrètes, des murmures peut-être ; de là un fonds de mécontentement qui n'est pas, il s'en faut bien, une garantie de succès pour le ministère auquel il va se livrer. Se conduire de la sorte, c'est être bien loin de la disposition de saint Louis de Gonzague, qui se reprocha vivement un jour d'avoir pensé quelques instants à quoi ses supérieurs l'appliqueraient plus tard.
Quelquefois, cependant, le désir d'un poste élevé ne se fait pas si promptement sentir. On acceptera volontiers et de bonne grâce la charge imposée par les supérieurs ; mais si Ton obtient quelques succès dans cet emploi, si l'on s'aperçoit que, comme confesseur, comme prédicateur, comme homme de ministère, on est assez généralement goûté; si des flatteurs viennent, par leurs éloges, fortifier la bonne opinion que l'on a de soimême, alors la présomption se nourrissant de ces vaines louanges, suggère la pensée d'aspirer à des dignités supérieures. Pour se cacher à soi-même ce qu'il y a de blâmable dans cette aspiration, on se dit, toujours sous rinfluence secrète de la présomption, qu'ayant à remplir des fonctions plus élevées , on procurera plus abondamment la gloire de Dieu, on sera plus occupé^
on sauvera plus d'âmes^ etc. Autant de subterfuges que les saints ignoraient, et auxquels, à leur exemple, les prêtres solidement vertueux se gardent bien de recourir.
Ne l'oublions jamais, c'est de saints prêtres et non de prêtres orgueilleux que TËglise a besoin. Aspirer aux dignités ecclésiastiques est le comble de Taveuglement, et la preuve certaine que l'on ne mérite pas d'en être investi. On peut bien dire, et avec beaucoup de raison, de ceux qui sont frappés de cet aveuglement : Nec hos elegit Dominus.
67. —- Quel intervalle se trouve entre des prêtres de ce caractère, et ces hommes de Dieu vénérables , ces prêtres si éminemment dignes du sacerdoce, auxquels il fallait faire violence pour les déterminer à accepter les dignités de l'Église ! Quel contraste, par exemple, entre ces prêtres présomptueux et un Alain de Solminihacqui, après avoir épuisé tous les moyens directs et indirects pour faire révoquer le choix que Louis XIII avait fait de lui pour un évêché, va, pour dernière ressource , plaider lui-même à la cour la cause de son humilité et de son excessive défiance.
« Il alla parler au roi, dit Tauteur de sa vie, et se mit » trois fois à genoux devant Sa Majesté, la suppliant de » nommer quelque autre en sa place. Une demande si » extraordinaire jeta toute la corn- dans Tadmiration ; le » roi leva les mains au ciel et s'écria : Béni soit Dieu de » ce que dans mon royaume il y a un abbé qui refuse des » évêchés!
» Une personne de condition ayant dit un jour à cet » homme de Dieu que le révérend Père Louis de Gre- » nade avait refusé le chapeau de cardinal, il répartit
» qu'il ne fallait pas avoir grande vertu pour refuser » d'être cardinal ou évêque, mais bien pour Taccepter; » qu'il s'étonnait fort qu'il se trouvât des personnes qui » recherchassent ces charges éminentes, et que c'était » un acte d'une grande perfection de les accepter quand » on avait bien reconnu la vocation de Dieu, qu'il fallait » examiner avec soin. »
Gardons-nous d'envier jamais des postes élevés ; n'entravons point les combinaisons de la divine Providence relativement aux emplois qu'elle nous destine; laissonsla dérouler et exécuter ses plans à notre égard ^ sans déranger ses opérations par nos empressements tout humains ; paissons tranquillement et en toute simplicité le troupeau qui nous est confié^ comme le jeune David paissait les troupeaux de son père quand Dieu lui députa son prophète. Soyons sûrs que Dieu aussi, par l'intermédiaire de notre évêque, saura bien nous trouver nous-mêmes s'il entre dans ses desseins que nous soyons appelés à des postes supérieurs. Ne recourons jamais à ces artifices plus ou moins dissimulés que l'orgueil sait si bien employer pour obtenir ce qui le flatte. N'importunons point nos supérieurs soit par nos visites, soit par nos lettres, soit par l'obsession de quelques amis que nous serions tentés de mettre sur pied pour plaider la cause de notre ambition déguisée. Ayons Tœil sur nos misères et non sur notre prétendu mérite ; et si le vain prestige des honneurs nous éblouit, rappelons-nous ces mots du divin Maître : Quod hominibus altum est, abominaiio est anteDeum. âbominatio! le mot le plus énergique qu'emploie la sainte Écriture.
68. — La présomption ne porte pas toujours à désirer des fonctions plus élevées que celles dont on est
chargé. Une multitude de bons prêtres^ ayant un sens droit et un bon jugement, se rendent souvent le témoignage que remploi qu'ils exercent est en rapport avec leur dose de talent et de mérite. Ils s'appliquent donc à cultiver en paix la portion du champ du père de famille qui leur a été confiée.
Cependant, l'ennemi de tout bien qui ne s'endort jamais, les attaque, eux aussi, par la présomption d'une autre manière. Déguisant toujours , suivant son usage, cette présomption sous la forme du zèle, il suggérera, par exemple, à un curé la séduisante idée de quelque grande entreprise qui devra avoir, selon les beaux rêves de son imagination , les plus heureux résultats. Tout ébloui d'un succès qu'il regarde déjà comme obtenu, rien ne lui fait obstacle. Sa confiance en lui-même l'aveugle et le rassure tout à la fois. Faiteslui quelques objections, il y répond par un sourire et poursuit sa marche. Ne prenant conseil que de sa téméraire présomption , il s'engage dans des opérations dispendieuses; il négUge des formalités indispensables dont il croit pouvoir s'affranchir sans danger; il s'in4igne contre ceux qui, plus sages que lui, croient faire acte de charité en lui suscitant des entraves; il laisse son ministère en souffrance, et en remplit les obligations à la hâte et sans esprit intérieur; il provoque les plaintes des malades qui l'attendent en vain, et les murmures des pauvres qui ne reçoivent plus de lui que d'insignifiantes aumônes. Bref, le troupeau tout entier finit par se plaindre; il retire sa confiance, et Dieu, qui ne bénit point la présomption, retirant aussi son appui à ce serviteur infidèle qui n'a eu foi qu'en lui-même, le punit et le désabuse par un échec déplorable, auquel il ne croit que quand il n'est plus possible de le prévenir.
Ce n'est pas ainsi qu'agissent les saints prêtres. Quelque ardent que soit leur zèle pour les grandes œuvres qu'ils ont en vue, ils savent que ce zèle n'est béni que quand il est selon Dieu, et qu'il n'est selon Dieu que quand il est animé d'intentions pures, — réglé par la prudence, — éclairé par de sages conseils,— mûri par le temps et des réflexions sérieuses, — tempéré par une salutaire défiance, — et toujours accompagné de cet esprit de foi et de piété qui est un esprit de lumière, de droiture et de force.
Tels sont les solides fondements sur lesquels s'appuient les saints prêtres pour mener à bien les œuvres importantes qu'ils entreprennent. Et Dieu seconde merveilleusement leurs pieux efforts, parce que, voyant qu'ils sont entre ses mains comme des instruments dociles, c'est lui-même, à vrai dire, qui fait son œuvre; c'est lui qui la conçoit, qui l'inspire, qui la commence, qui la dirige, et qui la couronne des plus étonnants succès.
Voilà comme s'expliquent les grands travaux des saints; voilà comme s'expliquent ceux d'un Vincent de Paul, par exemple. Comptez, si vous le pouvez, les grandes œuvres qu'il a faites, les sociétés de charité qu'il a fondées, les missions qu'il a procurées et dirigées, les hôpitaux qu'il a bâtis et tant d'autres entreprises qui outre-passent évidemment la capacité humaine. Pourquoi a-t-il si complètement réussi là où tant d'autres échouent tous les jours? Parce qu'il avait éminemment ce qui trop souvent nous fait défaut : une rare sagesse, une humihté profonde, une inébranlable confiance en Dieu, et un esprit de piété qui, dans les circonstances les plus difficiles, le guidaient constamment avec une sécurité parfaite.
Soyons comme les saints ^ défiants de nous-mêmes et pleins de confiance en Dieu; là est la garantie certaine du succès de nos œuvres.
69. — Dans le détail du ministère^ la présomption pourrait bien &ire sentir aussi ' sa maligne influence. Ainsi, par exemple, quelle présomption ne serait-ce pas, de la part d'un confesseur, s'il oubliait un seul instant que c'est Fœuvre de Dieu qu'il fait au saint tribunal! Quelle présomption si, se complaisant en luimême, il attribuait à son talent, à son adresse, à ses qualités personnelles, les succès qu'il obtient dans la direction des âmes! Quel surcroît de présomption si, éclairé d'une fausse lumière, confiant dans les industries de son zèle plutôt que dans Tassistance divine, et peut-être aussi influencé par un se^et orgueil, il tenait à honneur d'avoir un troupeau nombreux de pénitents à conduire, se persuadant que sa direction leur sera plus avantageuse que celle de ses confrères!
Sans doute, il est bon de se plaire au saint tribunal pour y exercer la chaîne si éminemment utile de directeur des âmes ; mais quelque saint que soit cet emploi, ou plutôt précisément parce que c'est une fonction sainte et vraiment divine, n'est-il pas nécessaire qu'on la remplisse avec des dispositions qui soient saintes aussi et dégagées de tout sentiment terrestre et humain? Qui ne sait, s'il a tant soit peu l'expérience du saint tribunal, que le plus habile confesseur, le plus savant et le plus expérimenté trouve à chaque instant des pénitents qui lui résistent, et que ni son habileté, ni son savoir, ni son expérience ne peuvent arracher de Tabîme? Qui ne sait aussi que tel pénitent qui a résisté à ce confesseur savapt et habile, se trouve quelquefois
subitement éclairé ^ entraîné/ subjugué , et pleinement converti par quelques mots sans prétention d'un pieux confesseur beaucoup plus remarquable par la ferveur de sa piété que par l'éclat de sa science?
Tant il est vrai, nous le répétons, que c'est l'œuvre de Dieu et non l'œuvre de Phomme qui se fait au saint tribunal. Gardon&-nous donc de traiter humainement une œuvre divine; et si, selon nos saints Livres, celuilà est maudit qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence : Maledivtus qui facit opus Dei negligenter^ craignons d'attirer sur nous et sur nos travaux cette efiroyable malédiction, si nous faisons l'œuvre de Dieu, l'œuvre du salut des âmes au saint tribunal, non-seulement avec négligence, mais avec une orgueilleuse présomption, ce qui serait incomparablement plus coupable.
Acceptons la charge de confesseur quand elle nous sera imposée par notre évêque; humiUons-nous profondément et gémissons sur notre indignité; rougissons, en pensant à nos misères, de nous voir appelés à soulager celles des autres; plaçons-nous entre les mains de Dieu comme des instruments dociles, et pour ainsi dire sans action propre ; contentons-nous du nombre de pénitents qu'il plaira à la divine Providence de nous envoyer; attendons-les en paix sans briguer jamais par orgueil Thonneur de leur direction ; cherchons enfin dans la piété ce langage onctueux si bien connu des saints prêtres , langage dont les pécheurs les plus endurcis reconnaissent la puissance. Portés alors sur les deux ailes de la défiance de nous-mêmes et de la confiance en Dieu, nous sauverons des âmes sans compromettre le salut de la nôtre.