‹ Le saint prêtre ou nécessité et moyens d'acquérir ou de perfectionner la sainteté sacerdotaleChapitre 19 sur 51 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Douceur. — Sa nécessite. » Sa pratique. — Ce qu'elle prescrit et ce qu'elle condamne.

H4. — Il y a tant de points de contact entre la douceur et la charité envers le prochain, qu'il semble pour ainsi dire superflu de traiter la première quand on vient de traiter la seconde. On peut, il est vrai , manquer de charité sans blesser positivement la douceur; mais comment blesser la douceur sans blesser du même coup la charité envers le prochain ? Il sera aisé de se convaincre de cette vérité en revoyant le chapitre précédent, dans lequel sont énumérés plusieurs défauts qui offensent' à la fois la douceur et la charité.

La vertu de douceur est si absolument nécessaire à tout le monde, que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu en être tout particuUèrement le docteur. Cest une chose bien remarquable que ce divin Sauveur, qui a recommandé toutes les vertus et qui les a inculquées par sa doctrine et par ses exemples, ait voulu cependant se réserver à lui-même renseignement spécial de la douceur et de l'humilité : Discite à me quia mitis sum et humilis corde,

Discite à me. «0 mon Sauveur, disait à ce sujet saint

» Vincent de Paul , quelle parole! mais quel bonheur » d'être vos écoliers et d'apprendre cette leçon si courte » et si excellente, qu'elle nous rend tels que vous êtes ! »

Au reste, nous croirions abuser de la patience de nos lecteurs en leur déroulant ici toutes les preuves de la nécessité de la douceur. Nous leur rappellerons seulement en peu de mots que cette vertu est bien plus nécessaire encore au prêtre qu'au simple fidèle, a Son » zèle est stérile, avons-nous dit dans la Pratique du » zèle y s'il n'a pas pour auxiliaire et pour appui la con- » fiance, l'estime et l'affection des peuples. Quoiqu'il » parle avec une autorité vraiment divine; quoiqu'il B tienne la place de Dieu même et qu'il soit en droit de » menacer les pécheurs des plus terribles châtiments ; «cependant, comme oes châtiments ne sont pas ac- » tuellement sensibles, et que pour punir ceux qui lui » résistent, il n'a pas à sa disposition la verge et le » fouet, la prison et les amendes, on ne lui obéit que » si Ton veut , et ordinairement on ne veut point lui » obéir quand, au lieu d'exhorter avec bonté , il com- D mande avec aigreur. S'il aliène les esprits et les cœurs »par ses brusqueries, ses vivacités, ses réprimandes » amères, quel bien pourra-t~il opérer? Que d'obstacles » ne rencontrera-t-il pas à chaque instant! s>

Ajoutons à cela le scandale que donnerait un prêtre si , fomentant , au lieu de le combattre , le vice opposé à la douceur, il laissait éclater le feu de sa colère. Il est peu de vices qui s'excusent plus aisément que celui-là chez les personnes du monde; mais nul ne veut le voir chez un ecclésiastique. Un prêtre en colère?.... quel scandale! Appliquons-nous donc à le combattre, et ne déposons les armes que quand nous aurons remporté la victoire, dussions-nous, comme saint François

de Sales, acheter cette victoire par dix-huit années de luttes et d'efforts.

H 5. — Voici quelques indices auxquels nous pourrons reconnaître si la vertu de douceur nouS fait défaut.

Sommes-nous orgueilleux? Prenons garde : Thumilité ne sera pas toujours la seule vertu que blessera notre orgueil. La douceur^ son amie de prédilection , sera souvent aussi la victime de ce vice. Qu'on y fasse attention, et Ton verra que c'est Torgueil, Testime de soimême qui provoque ordinairement la colère.

L'homme vain et sottement infatué de sa propre valeur, s'imagine que tout lui est dû; si quelqu'un Tattaque, il sort de lui-même pour venger par la colère le mérite qu'il s'attribue.

L'homme vraiment humble, au contrah*e^ est toujours modéré; comme il est profondément pénétré du sentiment de sa bassesse, il se place par son humilité au-dessous des humiliations qu'on lui inflige , et alors quelle prise la colère peut-elle avoir sur lui? Donc, soyons humbles et par égard pour l'humiUté, et par égard pour la douceur, son inséparable compagne.

116. — Sommes-nous ardents par nature et par tem" pérament? Sentons-nous en nous comme un feu secret qui s'allume et jaillit à la plus petite opposition qu'on nous fait, comme l'étincelle jaillit de la pierre au frottement de l'acier? Prenons garde : cette chaleur naturelle, si nous n'avons soin de l'amortir, troublera notre raison, faussera notre jugement, nous fera commettre bien des fautes, bien des imprudences qu'il nous faudra payer cher, et sera pour les peuples une occasion fréquente de mécontentement et de scandale.

Attaquons donc avec vigueur cette ardeur désordonnée. Ne parlons^ n'agissons jamais quand nous sentons que le feu pétille dans nos veines, que notre figure s'illumine, que notre bouche s'entr'ouvre et que le volcan va faire éruption. Taisons-nous, taisonsnous, ou plutôt parlons, mais à Dieu seulement pour lui dire : Adjuva me ^ Domine»., Vent, Domine Jesu ^ veni.

117. — Sommes-nous f par caractère ^ pointilleux , ergoteurs j hommes d'opposition et d'une humeur contredisante? Prenons garde : les hommes de cette trempe sont passionnés pour les discussions. Si vous commencez par émettre votre opinion sur un point quelconque, à moins qu'il ne soit de toute évidence, vous pouvez être sûr de les avoir pour contradicteurs. Ils dissèquent votre proposition Jusqu'à la minutie; ils bâtissent une argumentation en règle sur un point auquel vous n'attachez nulle importance; ils vous démontrent le faible de vos raisons et la puisance des leurs; et tout cela se fait bien moins par zèle pour la vérité que par inclination pour la dispute et par entêtement à défendre son opinion. Tel homme de ce caractère , qui combat à outrance votre inofifensive proposition, eût attaqué peut-être avec la même chaleur la proposition contradictoire dont il se fait le champion , si vous l'aviez exposée dans le principe.

Nous en avons connu qui étaient tellement sujets au défaut que nous signalons en ce moment, que, pour vivre eu paix avec eux, les hommes sages et modérés prenaient pour règle de ne jamais rien dire les premiers. Dans les conversations qu'ils avaient ensemble, ils leur laissaient toujours prendre l'initiative ; et à moins

que la chose ne fût importante, ils souscrivaient, pacis camâ, à toutes les opinions qu'ils émettaient.

On demandera peut-être en quoi ce défaut peut blesser la vertu de douceur, puisque cet esprit de contradiction peut absolument se produire sans colère? Nous répondrons qu'il la blesse très-fréquemment. En effet, comment est-il possible que, faisant de l'opposition en tout et toujours, on ne rencontre pas des interlocuteurs qui tiennent tête, et qui refusent de faire le sacrifice de leurs opinions quand ils les croient justes et raisonnables ? Ils y a d'ailleurs , chez les hommes dont nous parlons ici, je ne sais quoi d'agaçant qui provoque naturellement la résistance; et quand elle a lieu , voici des flots de paroles qui heurtent d'autres flots; voici des discussions chaleureuses et passionnés; voici enfin des expressions plus ou moins blessantes, et peut-être un fonds d'aigreur qui dure longtemps encore après la fâcheuse discussion qui l'a fait naître.

Soyons en garde contre ce mauvais esprit de contention et de dispute. Jamais de discussion oiseuse; dès qu'elle commence, cédons le terrain et passons outre. Si la discussion est nécessaire ou utile, exposons notre sentiment sans chaleur ni passion. La vérité veut être défendue avec gravité et modestie ; nous la défendrons de la sorte si nous ne voulons réellement que son triomphe. Mais si, dans notre discussion, nous avons pour principal mobile la vaine gloire qui s'attache à une dissertation habilement soutenue , nous serons presque à coup sûr impétueux, arrogants, hautains, peut-être même violents et emportés.

118. — Sommes-nous susceptibles? Prenons garde : rarement la douceur et la susceptibilité s'accordent

enlre elies. En fait de vices sociaux ^ nous n'en connaissons guère de plus insupportable que celui de 1^ susceptibilité. Quoi de plus agaçant ^ en effets que de vivre habituell^nent avec un homme qui vous croit toujours siiU)nloutàfaitson ennemi, du moins animé de sentiments plus ou moins malveillants à son égard? Un homme susceptible n'a les yeux ouverts que pour vous trouver en défont. Ayez pour lui un vrai fonds d'attachement et de bienveillance , s'il s'est une fois persuadé que vous ne le goûtez points il ne vous saura aucun gré même de ce que vous pourrez dire ou faire pour lui être agréable. Vos démonstrations d'estime et d'affection seront taxées de flatteries^ et vous ne saurez plus comment agir pour regagner ses bonnes grâces.

Ce défaut est d'autant plus persistant et tenace ^ que celui qui y est sujet ne pense presque jamais qu'il en est atteint. Il se croit infaillible dans ses appréciations , et tout ce que l'on peutfah'e pour le désabuser^ n'ébranle pas le moins du monde la fermeté de son opiniâtre conviction. Combien peut-ôtre liront cette page^ en approuveront le contenu^ et ne penseront pas même à se frapper la poitrine, en disant : lu es ille vir!

Quand on est ainsi disposé , il est malheureusement vrai de dire que Ton vit dans im état permanent d'hostilité contre la vertu de douceur. En eflet, on conçoit que la susceptibilité, quand on subit son influence, entretient tout naturellement au fond du cœur un macfvais levain d'aigreui* et d'aver^on, d'où naissent fréquemment des explications peu mesurées , des récriminations injustes , et quelquefois des scènes où la douceur et la charité sont sacrifiées.

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