Sofnmes-nous f naturellemerUf peu disposés à
V indulgence et enclins au contraire à la sévérité? Prenons garde : cette inclination si opposée à ce fonds de bénignité , d'ineffable mansuédude qui caractérisait notre divin Sauveur^ prédispose très-prochainement à des écarts que la douceur condamne. Ainsi, par exemple y se sentir ému et presque indigné quand on a un peu à souffrir d'une faute que quelqu'un vient de commettre; ne point admettre d'excuse; ne rien attribuer à la légèreté et à la faiblesse^ mais supposer toujours une malice réfléchie; reprendre avec emportement et ne pas permettre un mot de réplique, pour avoir le plaisir de dominer tout à son aise; punir enfin avec une sévérité outrée , ne proportionnant point le châtiment à la faute commise : qu'est-ce que tout cela , si ce n*est autant de fautes dont la douceur se tient justement offensée?
Ah ! si nous avions constamment sous les yeux notre divin modèle; quel changement cette simple vue n'opérerait-elle pas dans notre conduite ! Lui, qui était si bon , si doux , si indulgent et si tendre à l'égard de tout le monde 1 lui qui appelait Judas son ami, et qui ne retirait pas ses lèvres quand l'infâme apôtre y appliquait son baiser d'apostat! lui qui, sans dire un mot ni témoigner la moindre émotion, s'entendait publiquement traiter d'insensé chez Hérode , et de blasphémateur chez Caïphe! lui qui restait calme, patient et résigné sous la couronne d'épines qui ensanglantait sa tête, sous les fouets qui déchiraient son corps, sous la main qui le soufflettait, sous les ignobles ordures dont on couvrait sa face divine î lui «nfin qui, jusque sur la croix, mettait le comble à sa douceur et à sa charité en plaidant auprès de son Père la cause de ses bourreaux : Pater ^ ignosce illis, nesciunt emm quid facivnt!
Prêtre de Jésus-Christ, si peu indulgent à Tégard du prochain , ne te sens-tu pas humilié en voyant tant de douceur chez ton modèle , et tant de sévérité chez toi-même? Regarde et agis... Inspice et fac secundnm exemplar.
120. — Mais pour dire quelque chose de plus pratique encore sur la vertu de douceur que nous voudrions voir implantée dans tout cœur de prêtre, faisons de ce qui précède quelques applications directes.
Ne sommes-nous point trop sévères à regard des en- /hn^s? Cette disposition est très-fâcheuse chez un ecclésiastique employé dans le saint ministère, ou chargé de réducation de la jeunesse dans les petits séminaires et les collèges.
Il y a des prêtres qui ont pour les enfants si peu d'inclination naturelle qu'ils ne peuvent en quelque sorte les supporter. Tout les agace et les aigrit de la part de ces petits êtres; ils voudraient les voir graves et sérieux comme ils le sont eux-mêmes. La moindre légèreté est traitée par eux comme une faute notable qui mérite châtiment. Jamais un mot gracieux et aimable Jamais un sourire prévenant et bénin ; toujours, au contraire , un air froid et sec, un ton tranchant et sévère, et des paroles impérieuses et vigoureusement accentuées. Ils appellent cela de la fermeté , et ils disent qtf il est impossible de gouverner ce petit peuple d'une autre manière Les prêtres qui se conduisent ainsi sont presque toujours des hommes qui, outre le peu d'affection qu'ils ont naturellement pour les enfants, veulent être parfaitement tranquilles , toujours ponctuellement obéis , et ne voir jamais autour d'eux le plus léger désordre : ce sont souvent des hommes sérieux par nature, et
occupés d'études graves. Il y a tant de distance entre la disposition habituelle de leur esprit et la légèreté ft>lâtre des enfants, que des chocs fréquents sont la conséquence de ce contraste.
Or, nous le répétons, ceci est très-fâcheux sous bien des rapports. N'aimant point les enfants et ne pouvant souffrir leurs mouvements perpétuels, on éclate vivement à la moindre occasion, et l'on inflige des châtiments sévères pour des peccadilles. Quelquefois même on laisse échapper des paroles fort déplacées, et l'on en vient à de mauvais traitements dont la charité et la douceur ont beaucoup à gémir. D'un autre côté, on indispose contre soi ces petits enfants qui , dans un âge plus avancé, conservent très-souvent dans un cœur aigri le souvenir des punitions excessives qui leur lurent autrefois infligées. Et puis, comment ne voit-on pas qu'on perd leur confiance, qu'on les éloigne au lieu de les attirer, qu'ils tremblent d'aller se confesser à celui qui les traite si mal, et que s'ils le font, ce n'est que par contrainte et avec un fonds d'embarras et de timidité souverainement déplorable, puisque le sacrilège en est quelquefois le triste résultat?
Ce serait, en un sens, plus répréhensible-encore si la sévérité que l'on déploie n'éclatait qu'à l'égard de certains enfants quoiqu'ils ne fussent pas plus coupables que les autres. Si, par exemple , on ne manquait de douceur qu'envers des enfants peu favorisés du côté de la fortune, du talent, ou de la position sociale de leurs parents, leur montrant habituellement un visage sévère , et réservant ses faveurs pour les plus distingués du troupeau : oh ! alors on conçoit combien une préférence si marquée serait humiliante pour ceux qui auraient la douleur de n'y pouvoir prétendre.
Donc^ pas de partialité dans nos affections. Imitons notre divin Maître qui, sur tous les points, a voulu nous servir de modèle. Un jour, pendant une instruction très-grave qu'il faisait à une foule nombreuse , il se voyait à chaque instant interrompu par des mères qui venaient lui offrir des petits enfants pour qu'ils les touchât de sa main. Ce que voyant ses disciples, ils en firent reproche aux personnes qui Hnterrompaient de la sorte : Comminabantur offerentibus . Mais que dit et que fait Jésus? Écoutons : Quos cura videret Jésus ^ indigné tulit y et ait illis : Sinite parvulos venire ad me :
talium est enim regnum cœlorum , et complexans eos,
et imponcns manus super illos, benedicebdt eos. Un autre jour, il profite encore de la présence d'un enfant pour nous apprendre combien on lui est cher à cet âge : Ac-cipiens puerum^ statuit eum in medio eomm : quem cum complexus esset , ait illis : quisquis unum ex hujus modi pueris rcceperit in nomine meo, me recepit ; et quicumque me susceperitj non me suscipit , sed eum qui misit me.
A qui cette instruction convient-elle mieux qu'à ceux qui perpétuent le divin ministère de Celui qui la donne?
121. — Ne blessons-nous point la douceur au saint tribunal ? S'il est une circonstance dans laquelle cette vertu doive être nécessairement pratiquée, c'est assurément quand on reçoit les pénibles aveux d'un pénitent qui tremble aux pieds de son confesseur, qui a été vingt fois peut-être tenté de n'y pas venir, et qui ne s'y est déterminé que parce qu'il a eu l'espoir d'être accueilli avec une indulgente bonté. Quel malheur s'il était trompé dans son attente, et si au lieu de la douceur sur laquelle il compUiit, il ne trouvait qu'une sévé-
rite rebutante, que des brusqueries, que de la précipitation et des réprimandes acerbes !
Prenons bien garde à ceci, chers confrères : ne croyons pas que la dureté et l'insensibilité de nos pénitents nous autorisent à user d'une dureté pareille à leur égard. Éclairons, instruisons , reprenons même si cela est nécessaire ; mais que la douceur soit toujours au fond de nos répréhensions. Appliquons les règles, nous le devons ; mais tempérons toujours leurs exigences par Taménité de notre langage : Suaviter in modo, fortiter in re.
122. — Ne blessons -notis point la vertu de douceur dans nos prédications? C'est ce qui aurait lieu si notre zèle d'apôtre avait quelque chose d'amer qui rebutât les auditeurs au lieu de les gagner. C'est ce qui aurait lieu si nous aggravions le joug de Jésus par des exagérations qui lui enlèveraient son attrayante suavité , de manière à ne plus pouvoir dire : Jugum meum suave est. C'est ce qui aurait lieu si nous ne traitions jamais que des sujets terribles, et si, même en traitant des sujets plus doux, nous laissions encore percer je ne sais quoi de sec et d'austère dans le ton, le geste et le fond même du discours. C'est ce qui aurait lieu enfin si nous nous permettions des personnalités choquantes, sinon directes , ce que nous ne voulons pas supposer, du moins si peu voilées qu'il fût impossible de ne pas voir à qui nous faisons allusion.
Quelle atteinte publique nous porterions à la vertu favorite de Jésus, si nous nous conduisions de la sorte dans un ministère qui doit particulièrement briller par le zèle charitable et la douce onction de celui qui l'exerce !
123. — Ne manquons-nous point de douceur à V égard des personnes , quelles qu'elles soient y qui ont besoin de nos services ou qui ont à traiter avec nous quelque affaire? Le prêtre étant le représentant de Jésus-Christ sur la terre, doit être toujours facilement abordable comme l'était cet aimable Sauveur; il doit avoir à regard de tout le monde un visage affable, gracieux et prévenant qui semble dire à tous : Venite ad me omnes qtd laboratis et onerati estis , et ego reficiam vos. Alors il est environné d'estime, de confiance et du plus tendre attachement. Alors on voit en lui un père dans le sein duquel on aime à s'épancher. Alors les pécheurs les plus endurcis , désarmés et gagnés par son inaltérable douceur, finissent par le choisir pour le confident de leurs misères , et lui procurent le bonheur d'être à leur égard l'instrument de la divine miséricorde.
124. — N'offenscms-nom point la vertu de douceur par notre conduite envers les personnes qui nous sont soumises? C'est peut-être dans nos rapports avec ces personnes que nous commettons le plus de fautes contre la douceur. Cela s'explique par la fréquence de nos relations avec elles; cela s'explique aussi par la grande liberté de parole et d'action dont nous croyons pouvoir user envers des inférieurs : on s'observe à l'égard des grands que l'on ménage , mais on se met parfaitement à l'aise avec des personnes sur lesquelles on exerce quelque autorité. Ceci nous semble exact; toutefois, pour mettre mieux encore le doigt sur la plaie, nous dirons que les fautes nombreuses que nous commettons contre la douceur envers les personnes qui dépendent de nous, proviennent surtout du désir que nous avons d'être bien servis, ponctuellement obéis , respec-
tueusement traités et rarement contredits; ce qui, bien traduit, veut dire que nos manques de douceur s'expliquent tout naturellementparnotreimmortiflcation. Saint François de Borgîa , après avoir sonné plusieurs fois en vain à la porte d'un monastère, reste dans la neige et sous la neige qui tombe à gros flocons; et quand enfin le portier vient ouvrir, il lui parle avec une douceur charmante et ne lui fait pas le plus léger reproche : pourquoi? parce qu'il est doux, parice qu'il est mortifié. Nous, au contraire, nous nous irtipatientons pour une bagatelle, nous soulevons une tempête dans un verre d'eau, nous faisons, au jugement de Dieu, beaucoup plus de mal quelquefois que n'en a fait la personne à qui nous infiigeonsune correction assez peu fraternelle : pourquoi cela? Disons-le, parce que nous n'avons pas tout à fait la douceur et la mortification de saint François de Borgia,
Le grand secret pour pratiquer la douceur, c'est de savoir soufirir. Apprenons à soufl^rir, et la douceur s'implantera d'elle-même dans notre âme; et quand elle sera la reine de ce petit empire, tout respectera son aimable autorité; le cœur sera calme et modéré, la volonté sera soumise et bien réglée , toutes les facultés de l'âme concourront à l'établissement et à raffermissement delà paix; l'extérieur lui-même annoncera que la douceur est la reine du lieu.
Les impatiences et les vivacités à l'égard des infiârieurs devraient être réprimées avec un soin tout particulier, non-seulement parce que leur fréquence et la frivolité de leurs motifs donnent une faible idée de la vertu d'un prêtre à ceux qui dépendent de lui, mais encore parce que, quand les inférieurs qui lui sont actuellement soumis, sont, pour une cause quelconque, affranchis de
son autorité, ils ne se font pas faute de révéler ses brusqueries, ses vivacités et la rudesse de son caractère, ce qui lui fait une réputation peu édifiante et toujours nuisible à son ministère.
Soyons donc doux et charitables à Tégard de tous ceux sur lesquels nous exerçons quelque autorité , tels que domestiques , bedeaux, sacristains, ouvriers, et autres personnes de cette classe. Trailons-les avec une bonté paternelle qui les gagne et qui les attache à celui qui la leur témoigne. Faisons cela sans doute en vue de Dieu; mais soyons sûrs que Dieu, en récompense de notre douceur, disposera nos inférieurs de telle sorte que leur service nous sera beaucoup plus agréable que si nous les aigrissions par une rebutante sévérité.
Imitons saint François de Sales, notre modèle en tout, mais plus spécialement encore en fait de douceur. II avait un domestique adonné au vin : un jour ce domestique revint au palais épiscopal dans un état déplorable et à une heure très-avancée dans la nuit. Le saint ttant le seul qui Tentendît frapper et crier à la porte, se lève , va lui-même lui ouvrir, et le trouve dans un état tel qu'il ne savait guère ni ce qu'il faisait, ni ce qu'il disait. Son bon maître, touché de compassion , le conduit par la main, le mène dans sa chambre, et porte la bonté jusqu'à l'aider à se déshabiller; ensuite l'ayant mis tranquillement dans son lit, il se retire et va prier Dieu pour lui. Le lendemain le domestique se rappelant que c'était le saint évéque qui l'avait reçu et si bien soigné , en était tout confus et craignait dé le rencontrer; mais le saint qui voulait lui parler en secret, Taborde et lui dit avec une douceur charn^ante : a Je crois, mon ami, que vous étiez un peu malade » hier; qu'en dites-vous? » Ce mot prononcé avec une
ineffable bonté fut comme un coup de foudre qui atterra cet homme; il se prosterne devant son maître et lui demande mille fois pardon de sa faute. Il était aisé de fléchir le saint; cependant il voulut lui donnera cette occasion des avis salutaires , et comment le fit-il? Admirons et imitons : «Oui^ je vous pardonne ^ lui dit-il avec une douceur exquise ; mais faites attention au triste état où vous vous mettez; il peut vous arriver mille accidents, vous pouvez tomber, on peut vous insulter, vous ruinez votre santé ; mais ce qu'il y a de plus triste, vous perdez votre âme , vous offensez Dieu, vous causez du scandale ; et si vous aviez le malheur de mourir dans cet état, que deviendriez-vous, et en quel état paraîtriez- vous devant Dieu ? »
Le domestique, touché jusqu'aux larmes, promet de ne plus boh'e de vin de sa vie. «Non, répondit le saint, Dieu n'en demande pas tant de vous; mais ee que je vous ordonne, c'est pendant un temps de ne boire que ' moitié vin et moitié eau. A présent, mon ami, pemez à vous réconcilier avec Dieu, et- vivez désormais en bon chrétien. » Le domestique obéit, ne veut point d'autre confesseur que son bon maître, s'attache à lui toute sa vie comme à un tendre père , se corrige de son défaut, et remplit avec édification ses devoirs de domestique et de chrétien.
Il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir combien une manière d'agir si douce et si paternelle est préférable à ces sailUes si impétueuses et à ces répri* mandes acerbes qui rebutent et ne coirigent point, qui repoussent et aliènent les cœurs au lieu de les attirer et de les gagner.