Qv^étiom-nous aux premiers jours de notre profession
Ici, des flots de lumière vont nous inonder et mettre peut-être en relief certains défauts sur lesquels nous fermons les yeux, conmie si des défauts dissimulés pouvaient passer au jugement de Dieu pour des défauts corrigés.
Qu'ils étaient beaux, qu'ils étaient purs et sereins les jours si vite écoulés de notre séminaire ! De combien de gémissements et de larmes fut accompagnée cette confession qui répara les désordres de notre premie âge, et qui remplaça notre folie par une divine sagesse, nos remords par une paix ineffable, nos vices peutêtre par des vertus pures de tout alliage !
Qu'elles étaient douces les heures que nous passions au pied du saint autel et pendant lesquelles nous faisions à Jésus les protestations les plus vives de notre amour et de notre inviolable fidélité !
Qu'elles étaient édifiantes ces conversations avec nos pieux condisciples , ou avec quelques zélés directeurs dont nous interrogions Fexpérience pour nous disposer à bien remplir plus tard le saint ministère qui nous serait confié!
Qu'elles étaient bien remplies ces journées qui s'écoulaient avec tant de rapidité, les habitudes du travail et des œuvres de piété n'y laissant aucun de ces vides qui ne produisent que le dégoût et l'ennui !
Que notre conscience était délicate et facile à alarmer, quelles craintes où il n'y avait pas sujet de craindre, quelles visites fréquentes et peut-être importunes à notre confesseur qui, pour toute réponse aux consultations que nous lui adressions , nous disait en souriant :
«Ce n'est rien , mon enfant; allez en paix, et commu- » niez comme à Fordinaire ! »
Quelle vie sainte, en un mot; quelle vie édifiante; quel beau spectacle aux yeux de Dieu et des hommes !
Heureux jours, dont, hélas ! il ne reste peut-être pour plusieurs qu'un amer souvenir! Oui, amer; car quand on n'est plus ce que Ton était autrefois et ce que Ton devi-ait être encore aujourd'hui , le souvenir des plus saints jours est un remords qui perce et qui déchire.
26. — Poursuivons notre marche rétrospective et rappelons-nous ce jour où, après trois années de retraite, d'étude, d'exercices pieux et de réflexions sérieuses , nous reçûmes de notre vénérable pontife le poids accablant, Tépouvantable fardeau du sacerdoce. Quel jour, chei^s confrères , quel jour que celui où il nous fiit dit : Te voilà prêtre pour Vétemitél Quelle langue pourrait exprimer le trouble de la nuit qui précéda ce jour solennel! Qui pourrait rendre le saisissement que nous éprouvâmes à notre réveil, quand nous nous dîmes au fond de Tâme : C'est aujourd'hui! Quel frémissement dans tout notre être, quand des éclairs de foi vive traversant notre esprit, nous montraient les étonnantes transformations que nous allions subir dans quelques instants!
Et quand nous nous prosternâmes devant le pontife; et quand il consacra nos mains par Tonction sainte; et quand, nous faisant toucher les instruments de l'auguste sacrifice et nous mettant par là en possession du saint autel, il prononça ces paroles : Accipe potestatem offerre sacrificium Deo missasque ceUbrartj tam pra
vivis quam pro defuncHs ; in noniine Dmnini I Et quand, confondus avec l'évêque, nous prononçâmes comme lui et avec lui les divines pai*oles de la consécration ! Et quand il nous imposa les mains sur la tête et nous conféra l'étonnant pouvoir de remettre les péchés ! Et quand il déplia notre sainte chasuble en signe de la plénitude des pouvoh*s qui nous étaient confiés! Et quand enfin, après avoir exigé de nous pour lui et pour ses successeurs la promesse la plus solennelle de respect et d'obéissance , il nous bénit avant de nous quitter par ces paroles si touchantes : Benedictio Dei omnipotentis, Patris et Filii et Spiritus sancti descendat super vos, ut sitis benedicti in ordine sacerdotali; et offeratis placabiles hostias pro peccatis atque offensiombus populi omnipotentt Deo, cui est honor et gloria per omnia sœcula sœculorum I
Ah ! quand toutes ces cérémonies eurent lieu à notre occasion et qu'elles eurent fait tomber des larmes nonseulementde nos yeux, mais encore des yeux de ceux qui assistaient à ce spectacle si attendrissant et si manifestement divin; qu'eussions-nous dit à celui que Dieu eût initié au secret de notre avenir, s'il était venu nous apprendre que bientôt cette ferveur serait remplacée par une tiède indifférence , peut-être même , hélas , par une froideur de glace; qu'à ce saint tremblement qui agitait notre corps et notre âme, succéderait un calme, une insensibilité complète; que cett€ messe célébrée avec l'évêque dans les transports de la foi la plus vive , serait suivie de tant d'autres messes célébrées peut-être sans préparation, sans recueillement, sans ferveur, sans piété, et avec une précipitation dont les mondains eux-mêmes feraient la critique? Eussions-nous cru , eussions-nous pu croire une telle révélation ?
27. — Mais quittons le séminaire. Qu'étions-nous dans les premiers temps de notre sacerdoce? Quelle était, ou plutôt quelle n'était pas notre ferveur en montant pour la première fois au saint autel ! De quelle préparation ne fut pas précédé ce redoutable sacrifice offert par nos mains! Que de cérémonies tronquées, non par légèreté ou distraction, mais au contraire par un excès d'application et surtout par crainte et par saisissement! Oh! oui, ce jour-là et bien d'autres jours encore, nous étions de saints prêtres. Oui, nous aimions alors tendrement Jésus, et Jésus nous aimait plus tendrement encore. Oui, nous étions humbles, infiniment petits à nos propres yeux , craintifs et tremblants à la plus légère apparence du mal , et dans une espèce de stupeur habituelle à la vue des prodiges dont nous étions à toute heure les faibles instruments.
Au reste, ce n'était pas seulement le saint autel qui nous saisissait, qui nous effrayait : le tribunal de la pénitence avait bien aussi son imposante terreur. Qui de nous ne se rappelle sa première entrée dans cet asile de la miséricorde? Quel zèle pour le salut des pécheurs nous portâmes en ce saint lieu ! quelles exhortations vives, pressantes, chaleureuses, et tempérées seulement par un peu d'embarras et de timidité ! quel trouble, quand notre main se leva la première fois pour absoudre ! Au début de notre divin ministère, quel ardent désir de consacrer nos talents, nos forces, notre piété , notre temps, notre être tout entier à la gloire et au plein succès de l'apostolat qui nous était confié ! Oh ! que nos œuvres étaient saintes en ces heureux jours ! que nos oraisons étaient bien faites ! que nos examens, que nos lectures , que nos pieuses visites au saint sacrement nous procuraient de douces consolations !
Pas un anneau ne manquait à la chaîne de nos exercices spirituels.
Et cette ferveur, si douce pour nous-mêmes , n'était pas improductive pour les autres. En la voyant éclater dans toutes nos œuvres, les peuples ne se lassaient pas de Tadmirer, et bénissaient Dieu de leur avoir donné pour pasteur un prêtre si édifiant et si rempli de zèle pour le salut de leurs âmes. Les pécheurs se sentaient attirés par un charme secret; les chrétiens fidèles éprouvaient des élans extraordinaires de piété fervente et de divin amour; le troupeau tout entier saluait d'un regard d'espoir les premiers actes de ce saint ministère duquel il attendait des grâces si précieuses et des consolations si abondantes.
Tel était notre état : car croyez-le bien, chers confrères , cette peinture n'est point un vain idéal offert en pâture à des imaginations avides d'émotions ; non , nous devons le savoir, c'est la représentation exacte de ce que nous avons vu chez plusieurs et très-probablement chez nous-mêmes. Quel est le cœur de prêtre qui , au temps que nous venons de rappeler, n'ait pas éprouvé ces douceurs, ces saintes alarmes, ces généreux transports et ces délicieux sentiments d'une piété tendre et d'une ferveur novice?
Or donc, c'est tout cela qu'il est bon de ne pas enfouir dans le gouffre de l'oubli ^ c'est tout cela qu'il est utile de se rappeler souvent pour voir si les suites répondent au début, pour vob si le plein jour du sacerdoce répond à son aurore*
28. — Que sommes-nous actnellement , au point de vue de la sainteté sacerdotale ?
Prêtre dc'^csus-Christ depuis telle ou telle époque,
en quel état suis-je aujourd'hui? Puis-je CToire avec quelque fondement que la vie que je mène est en rapport avecles fonctions que j'exerce? puis-je croire que ma manière d'être habituelle n'offense pas Dieu , et que tout bien considéré ^ il ne doit pas être trop mécontent de mon service ? La conscience, j'entends une conscience saine, droite, dégagée de ces nuages d'amour-propre qui l'offusquent, ou de cette dissipation qui étouffe sa voix , ou de ces folies scrupuleuses qui la dénaturent et qui la bouleversent; la conscience, éclairée comme elle le sera bientôt au flambeau de la mort, me dit-elle que je suis à peu près ce que je dois être, que Dieu ne désaj^rouve pas l'ensemble de ma conduite , et qu'il me range parmi ses prêtres bien-aimés, les prêtres selon son cœur?
Je connais quelques-uns de ces prêtres chéris de Dieu; leur éloge est dans toutes les bouches; dès que l'on vient à parler de l'un d'eux , on dit aussitôt : C'est un saint! Moi-même, en parlant de ces hommes de Dieu, je l'ai dit cent fois, et je ne l'ai dit que parce que je suis à chaque instant témoin de leurs vertus et de la sainteté sans tache qui les distingue. Ëh bien ! leur voie est-elle ma voie? leurs vertus sont-elles mes vertus? leur âme, en quelque sorte, est-elle mon âme? Retracé-je en moi ce qui brille en eux d'un si vif éclat, cette modestie qui séduit, cette douceur qui désarme, cette charité qui embrase, cette abnégation qui édifie, ce désintéressement que tout le monde exalte , cette piété tendre qui communique aux cœurs les plus froids le feu sacré du divin amour?
49. — Et le monde, plaçons-nous sous sonregard. Trois fois aveugle sur ses misères, il a pour nous éclairer des
torrents de lumière. Que nous dit-il^ ou plutôt que pensons-nous qu'il dit de nous? sommes-nous autorisés à croire qu'il nous vénère et que nous ne donnons pas , par notre faute, matière à ses censures? Pensons-nous qu'il nous juge aussi favorablement qu'il juge les saints prêtres dont nous venons de parler? N'avons-nous pas peut-être de fortes raisons de croire que si, sans être vus, nous l'entendions juger ces prêtres vénérables et nous juger nous-mêmes^ nous serions frappés, péniblement frappés d'une différence qui serait loin d'être à notre avantage? Malgré le penchant naturel que nous avons à nous faire illusion, une voix intérieure ne nous dit-elle pas qu'il nous manque une multitude de traits pour ressembler à ces dignes confrères que Dieu nous offre comme types et comme modèles?
C'est un excellent moyen de nous connaître et de bien découvrir nos défauts, que de nous placer en regard de ces saints prêtres vraiment irrépréhensibles que tout le monde admire et que nous admirons nousmêmes. Si nous ne sommes pas modestes , en entendant louer leur modestie, nous nous disons aussitôt que, sous tel ou tel rapport , nous ne méritons pas les louanges qu'on leur donne. Si nous manquons de douceur, en entendant relever la leur, nous voyons aussitôt cet éloge se transformer en remords aigus qui nous reprochent nos vivacités, nos brusqueries et notre zèle amer. En entendant louer leur humilité , si nous ne somm/3s pas humbles, nous rougissons comme si Ton nous reprocl^ait notre orgueil. En entendant publier leurs abondantes aumônes, leurs œuvres de zèle, les succès de leur ministère et les ressources infinies de leur fervente piété pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, si nous ne sommes pas recommanda*
blés à ces divers égards^ il nous semble presque que l'on fait autant la critique de nos défauts que Téloge de nos pieux collègues.
Mais revenons à nous-mêmes et à nous seuls : pion* geons-nous dans notre intérieur et voyons ce qui s'y passe. Avons-nous pour tout péché , quelque léger qu'il soit, Fhorreur qu'il mérite? Aimons-nous le service de Dieu et ne plaçons-nous point notre bonheur ailleurs? La prière et les exercices spirituels ont-ils pour nous des charmes? Sommes-nous heureux quand nous sommes loin du monde, appliqués à Tétude ou aux fonctions de notre ministère? Notre vie est-elle une vie de règle? Le zèle des âmes nous erabrase-t-il de ses vives ardeurs? Ne donnons-nous sciemment aucun scandale, et chacune de nos œuvres est-elle une semence d'édification? Sur ces points , et généralement sur tous ceux qu'embrassent les devoirs si étendus du sacerdoce , imitons-nous les saints prêtres? Sommes-nous ce que nous étions en sortant du séminaire? Notre piété est-elle en ]N*ogrès, ou n'est-ce pas plutôt le relâchement qui nous gagne et qui amortit chaque jour notre ferveur, jadis si édifiante, et aujourd'hui presque éteinte?
Si , malheureusement, il eu est ainsi, disons-le avec assurance : Non , nous ne sommes pas ce que nous devons être; non, le présent ne ressemble pas au passé; oui , par conséquent , nous devons opérer des réformes plus ou moins notables dans notre conduite, ou renoncer pour jamais à acquérir la sainteté propre de notre ^t, et qui est une de nos obligations les plus indispensables.