‹ Le saint prêtre ou nécessité et moyens d'acquérir ou de perfectionner la sainteté sacerdotaleChapitre 8 sur 51 · Que voulons-nous être désormais · texte numérisé non relu

Que voulons-nous être désormais

Ceci est d'une importance extrême et peut s'appeler

avec toute sorte de raison le point capital et essentiel.

En parcourant les pages qui précèdent , plus d^m lecteur ne manquera pas sans doute de faire une réflexion au-devant de laquelle il est à propos que nous allions tout d'abord, pour empêcher qu'on n'en exagère les conséquences.

Il est vrai , dira-t-on , l'heureux temps du séminaire et les premiers jours du sacerdoce sont ordinairement marqués au coin d'une ferveur vive et d'une salutaire frayeur à la vue des éminentes fonctions que Ton remplit. Mais il ne faut pas demander à la pauvre humanité plus qu'elle ne peut fournir : elle s'habitue à tout, même aux plus grands prodiges, quand elle les voit fréquemment répétés , et l'on ne doit pas être surpris si, frappée d'abord d'un profond saisissement en présence des augustes mystèresdont elle est l'instrument, elle sent peu à peu diminuer sa ferveur sensible, et n'éprouve plus au même degré ce trouble pieux et cette sainte agitation qu'elle ressentait si vivement au début.

Il est incontestable qu'il y a du vrai dans cette objection, et que l'on donnerait dans une exagération blâmable, si l'on voulait que ce qu'il y a de sensible dans la ferveur des premiers actes de notre sacerdoce ou dans les émotions dont nous étions saisis en nous en acquittant, ne subît aucun décroissement et conservât après plusieurs années de pratique sa tendre vivacité et son exquise délicatesse.

Non , cela ne peut être ainsi ; nous en convenons très-volontiers. Le sensible doit diminuer : voilà la part de l'humanité 5 mais le réel doit rester : voilà la part, disons mieux, voilà la substance, voilà le fond de nos obligations sacerdotales. Trop souvent, sur ce point, nous prenons aisément le change, et, toujours enclins

à favoriser ce qui flatte notre amour-propre et ce qui allège le poids de nos devoirs, nous confondons le sensible qui s'altère, avec le réel qui doit demeurer fixe et invariable. Sous ce beau prétexte que Fémotion vive qui signala les premiers actes de notre vie de prêtre ne peut pas durer toujours, et que la ferveur, stimulée par la nouveauté, doit s'effacer par Tusage, nous excusons avec une douce indulgence plusieurs défauts qui chaque jour s'aggravent, et nous regardons comme simple diminution de ferveur sensible ce qui est quelquefois un véritable relâchement, dont les suites sont d'autant plus déplorables que nous nous inquiétons peu du principe d'où elles découlent.

Prenons bien garde d'aller nous briser contre cet écueil qui a été la cause de la ruine d'un grand nombre , et qui serait la cause de notre propre ruine, si nous n'approfondissions pas par un examen i^rieux ce point si important.

31. — Pour faire exactement la part des choses, prenons un exemple, et cet exemple sera probablement pour plusieurs un miroir où ils pourront aisément se reconnaître.

Voici un jeune homme qui fait ses adieux au séminaire; il y a passé les trois ou quatre plus belles années de sa vie; chaque jour a vu sa piété se perfectionner et sa ferveur s'accroître; il reçoit dans des dispositions admirables l'onction sacerdotale : le voilà prêtre.

Quand il exerce les actes de son sacré ministère , il éprouve à un haut degré le saisissement, Tétonnement et le trouble dont nous avons parlé. Sa ferveur est telle que son àme semble nager dans une mer de douceurs et de consolations. Nul sacrifice ne lui coûte; il ne se

tratne pas^ il vole avec une impétueuse rapidité dans les voies de la perfection à laquelle il se promet bien d'aspirer sans cesse avec une ardeur toujours nouvelle. Le ciel et la ten^e admirent cet édifiant spectacle.

Cependant, un ancien du sacerdoce, prophète de malheur, qui peut-être, hélas ! ne connaît que trop par sa propre expérience le secret de l'avenir, s'en va disant et répétant tout bas : Ferveur de séminaire! ferveur de jeune prêtre I

Effectivement, quelques semaines, quelques mois s'écoulent, et déjà l'or s'est obscurci; déjà le soleil a voilé son disque; ce n'est encore, il est vrai, qu'une gaze légère qui le recouvre; mais enfin c'est déjà un obstacle à la clarté si pure et si vive de ses premiers rayons, et qui fait prévoir un affaiblissement de lumière plus prononcé. Parlons plus clairement : l'âme se détend, le cœur se refroidit, la volonté perd de sa souplesse et de son énergie. Pauvre jeune prêtre, où vastu ? Ta course était si belle et si rapide ? qui donc lui fait obstacle? Currebas benè, guis te impedivit?

Qu'il examine ses actes , et il va le savoir. Ses oraisons sont-elles aussi longues qu'elles l'étaient pendant la semaine qui suivit sa sortie du séminaire? sont-elles précédées de la même préparation, accompagnées de la même attention, et suivies de la même vigilance pour saisir les occasions d'exécuter les résolutions prises? Ses examens de conscience se font-ils avec l'exacte régularité et les pieuses dispositions qui en assurent le succès? sa lecture spirituelle est-elle régulièrement £Edte et bien faite? son saint office est-il récité comme aux jours où la ferveur était en règne? La sainte messe qu'il célèbre tous les jours et qui fatiguait peut-être les assistants par sa longueur, ne les surprend-elle point

parla diminution notable de cette longueur, en attendant qu'elle provoque leurs murmures par son excessive brièveté? Sa conscience est-elle aussi délicate qu'aux jours où elle l'était un peu trop? En un mot, l'ensemble de sa conduite est-il aussi satisfaisant qu'il l'était aux beaux jours que nous avons rappelés?

Si ^ à ces diverses questions^ il est contraint de faire de tristes réponses, non, peut-il dire en se frappant la poitrine, non^ ce n'est pas seulement la ferveur sensible qui a péri; c'est la piété qui diminue^ c'est la vertu qui s'affaiblit, c'est la fidélité qui se dément ^ c'est le nuage qui s'épaissit, c'est même peut-être la foudre qui s'avance en grondant.

32. — Ce point éclairci, reprenons maintenant le dernier article de notre interrogatoire. Que voulonsnous être désormais?

Ici, nous l'espérons, aidé du secours de Dieu, nous allons peut-être dissiper plus d'un nuage et déchirer plus d'un voile. L'avenir I voilà notre grande ressom'ce, notre fonds de réserve.

Ne nous flattons point, chers confrères, et devançons autant que possible le jugement irrévocable que Dieu portera bientôt sur chacun de nous. A chaque mstant nous faisons un pas vers le tribunal redoutable où ce jugement sera rendu. Plaçons-nous donc en face de cet avenir que nous dépensons pièce à pièce, et duquel nous attendons toujours une réforme spirituelle qui n'arrive jamais : adressons-nous une bonne fois cette question^ qui, pour tant de saints prêtres, a été féconde en bons résultats : Que veux-je être désormais? veux-je rester ce que je suis? veux-je vivre et mourir avec mes défauts, avec mes faibles et imparfaites vertus,

avec mes infidélités journalières à roccasîon de mes exercices spirituels et des diverses fonctions de mon ministère? Veux-je perpétuer cet état et ne rien faire pour Taméliorer?

Il est hors de doute que tout prêtre qui s'interrogera sérieusement de la sorte ^ et qui verra en lui des défauts réels ^ répondra sans balancer un instant : Non^ je ne veux pas rester stationnaire dans ma voie; non^ je ne veux pas river mon âme de prêtre à un état qui blesse Fœil de Dieu et qui me déplaît à moi-même; non^ je ne veux pas paraître au tribunal du souverain juge avant d'avoir détruit cet orgueil, cette vivacité, cette nonchalance, cette dissipation, cette habitude de railler ou de médire, cette négligence à m'acquitter de mes devoirs, et cette multitude d'autres défauts qui pullulent en moi, et dont je fais chaque semaine Tinutile récit à mon confesseur. Je Tai dit : Non , je ne veux pas rester dans Tétat où je suis; je veux changer et changer en mieux.

Étrange disposition, ou plutôt étrange aveuglement de la plupart des hommes ! ils passent leur vie à se tromper eux-mêmes; ils sont aveugles sur ce qu'il y a chez eux de plus intime, sur leur propre volonté; ils croient vouloir parce qu'ils disent : Nous voulons; ils confondent tellement Tétat réel de leur volonté avec l'expression purement labiale de cette volonté, qu'ils passent des années entières sans la traduire en actes, se contentant de la foi*muler en quelques vaines paroles que le vent emporte et qui ne servent qu'à tromper ceux qui les profèrent.

Ce n'est pas de cette manière que les mondains veulent les Mvolités qu'ils poursuivent. Quand l'avare dit : Je veux m'enrichir, se croise-i-il les lH*as et attend-il

d'un heureux hasard les richesses qu'il convoite? Quand le soldat dit : Je veux de la gloire, s'endort-il mollement sous sa tente, et laisse-t-il partir, sans parth» avec eux, ses compagnons d'armes? Quand le voluptueux veut des plaisirs, attend-il froidement que le monde les lui apporte, et ne s'épuise-t-il pas à courir après eux?

Cpitié! le chrétien seul dit, et quelquefois le prêtre dit comme lui : Je veux changer, je veux acquérir la sainteté qu'exige ma profession; je veux arracher de mon âme les défauts qui y régnent et les remplacer par des vertus solides : je veux tout cela; mais, pour être sincère, il est obligé d'ajouter : Je veux que tout cela m'arrive sans l'aller chercher; je veux que tout cela s'opère sans quitter ce qui me plaît, sans pratiquer ce qui me froisse. Vouloir ainsi, en vérité, qu'est-ce autre chose que ne pas vouloir?

C'était une volonté bien diiférente de celle-ci qu'exigeait saint Thomas quand , interrogé par sa sœur sur ce qu'elle avait à faire pour arriver à la perfection, il répondit : Pour devenir saint, il ne faut qu'une chose, une seule : — le vouloir. Et cela est vrai, cela est parfaitement exact; car encore que, outre la volonté de l'homme, il faille nécessairement la grâce de Dieu pour parvenir à la sainteté, cette grâce ne nous étant jamais refusée, et nous étant toujours donnée avec plus ou moins (^'abondance selon le degré d'intensité de notre volonté, il est clair que l'on peut dire très-aflSrmativement avec saint Thomas que, pour devenir saint, il suffit de le vouloir.

Or donc, chers et dignes confrères, voulons-nous, du moins en ce moment, voulons-nous être saints? le voulons-nous sérieusement, sincèrement, fortement.

constamment, efficacement et du fond de rame? — Oui, disons-nous, nous le voulons.

Prenons garde; Tarticulation de ce mot n'est pas difficile; mais s'il est sincère, ce oui y s'il exprime une volonté bien déterminée, les conséquences sont graves, et conduisent forcément à des œuvres qui demandent de la vigilance et du courage.

Prenons garde; car si la question à laquelle nous venons de faire une si belle réponse nous eût été posée il y a tant et tant d'années, nous eussions certainement fait alors la généreuse réponse que nous faisons aujourd'hui. Eh! quoi, ne Favons-nous .pas faite et ne la faisons-nous pas encore tous les jours à Dieu, cette réponse? Ne lui avons-nous pas dit cent et cent fois dans nos oraisons, dans nos examens et surtout dans nos confessions : Oui, Seigneur, nous voulons nous corriger de nos défauts et acquérir les vertus qui leur sont opposées. Qu'est-il résulté de toutes ces promesses faites à Dieu même dans le sanctuaire de la conscience? Les défauts sont-ils détruits? les vertus sont-elles acquises? C'est trop demander peut-être; demandons moins : les dé&uts sont-ils affaiblis? Demandons moins encore, sont- ils réellement et sérieusement attaqués?

Hélas! qu'il en est peut-être qui, pour toute réj^nse à ces questions, baisseront la tête en signe de confusion, se frapperont la poitrine en signe de repentir, et reprendront courage en se promettant d'utiliser enfin l'avenir sur lequel ils fondent leurs nouvelles espérances!

Loin de nous assurément de vouloir affaiblir le moins du monde cette confiance que nos dignes lecteurs placent dans l'avenir; mais qu'il nous soit cependant per-

mis de leur dire que Pavenir sur lequel ils ont compté jusqu'ici ne leur a pas procuré les fruits spirituels qu'Us en attendaient. Le présent dont ils jouissent aujourd'hui^ et qui demain sera dans le domaine du passée était une portion de cet avenir sur lequel ils comptaient quand ils faisaient à Dieu les promesses qu'ils lui font actuellement; et cet avenir, devenu présent, qu'a-t-il apporté en fait de sainteté sacerdotale? Où sont les heureuses réformes qu'on attendait de lui? et sur quoi s'appuyer pour croire que, si Ton n'emploie pas des moyens extraordinaires et plus énergiques, l'avenir, qu'on salue aujourd'hui d'un regard d'espoir, procurera ce que n'a pas procuré l'avenir qu'on saluait d'un semblable regard il y a tant de mois ou d'années? Qu'il est à craindre que toutes ces promesses ne se ressemblent et dans leur principe et dans leurs résultats ! qu'il est à craindre que, semant du vent, on ne recueille que des tempêtes : Ventum seminabunt, et turbinera metentl

33, — Pour corroborer ce qui vient d'être dit, et pour inculquer profondément les vérités pratiques que nous venons de rappeler, faisons ressortir avec force une réflexion que suggère l'étude des mœurs à tout observateur attentif.

Rien n'est plus rare que de voir une ftme tiède et imparfaite quitter la voie de ses infidélités, se corriger de ses défauts ou du moins les affaiblir progressivement, et tendre sans relâche à une vie plus sainte. Ceci est incontestable et s'applique à tout le monde. Disons quelque chose de plus spécial; renfermons-nous, pour être plus utile et frapper plus juste, dans notre sphère eccl^iastique et raisonnons, ou plutôt observons.

Est-ce chose commune de voir des prêtres se corriger de leurs défauts^ faire des progrès dans la perfection à n^esure qu'ils s'éloignent du temps du séminaire et qu'ils s'avancent dans la sainte carrière qu'ils ont embrassée?

Cela devrait être sans doute, mais cela est-il? Cela devrait être, car diaque jour la vie s'écoule, la mort approche et le jugement la suit.

Cela devrait être , car le temps dont nous jouissons ne nous est accordé que pour nous sanctifier tous les jours davantage.

Cela devrait être, car nous recevons à tout moment des grâces sans nombre, des grâces infiniment précieuses, des grâces de faveur et de prédilection, des grâces de prêtre, si l'on peut parler ainsi.

Cela devrait être, car montant si souvent au saint autel, et donnant chaque jour pour pâture à notre âme la chair et le sang de Jésus-Christ, ce sang adorable doit produire en nous quelque chose, si nous n'y mettons pas obstacle par nos infidélités et nos ré< sistances.

Redisons-le donc, oui cela devrait être; mais encore une fois cela est-il? Et n'avons-nous pas malheureusement quelque raison de dire avec le pieux auteur de l'Imitation 'r Si omnt anno unum vitium extirpavemus , cita viriperfecti efflceremur, Sed modo è contrario sœpè sentimus ut meliores et puriores in initio conversioms nostrx nos fuisse inveniamus , quàm post multos annos professionis. Fervor et profectus noster quotidiè deberet crescere : sed nuncpro magno videtur si quis primi fer* xxjris partent posset retinere?

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