‹ Le saint prêtre ou nécessité et moyens d'acquérir ou de perfectionner la sainteté sacerdotaleChapitre 9 sur 51 · Mais suivons le cours de nos observations · texte numérisé non relu

Mais suivons le cours de nos observations

Quelle est la conduite ordinaire d'un prêtre à mesure qu^il parcourt la carrière où il s'est lancé?

Nous ne parlons pas ici, qu'on le sache bien, de ces quelques prêtres, heureusement fort rares, honte et opprobre de notre saint état, dont Dieu semble permettre de loin en loin les afireux scandales pour nous faire tous trembler, veiller et prier, et aussi pour montrer aux peuples que notre religion est vraiment divine, puisqu'elle survit, sans rien perdre de sa majesté, aux infamies de ceux qui devraient être sa couronne et sa gloire. Non, ce n'est pas à ces infortunés que nous parlons ici. Ah ! pouc eux sans doute, chaque mot que nous écrivons retombe, par un écrasant à fortiori , comme un coup de massue sur leur tête coupable ; c'est bien évident.

Ce n'est pas non plus aux saints prêtres que nous faisons allusion, à ces hommes de Dieu vénérables qui tendent incessamment par de nouveaux efforts à une perfection plus élevée.

Non, c'est à la classe intermédiaireque nous soumettons en ce moment nos observations, à cette masse considérable de prêtres, honorables sans doute à plusieurs égards, mais qui, tout en détestant ce qui ressemble à un scandale grave, transigent cependant assez volontiers avec une multitude de défauts secondaires qui les font bien un peu gémir, mais qu'ils n'ont pourtant pas le courage de combattre. C'est à ceux-là que nous nous adressons, quand nous demandons si c'est chose commune de les voir se corriger de leurs défauts, perfecticHiner leurs vertus, et obéir à ce précepte du saint concile de Trente : Levia etiam delicta, quae in ipsis maxima essent^^effugiant sacerdotes.

Hélas ! disons-le en géafnissant, chez les prêtres dont

nous parlons^ la réforme spirituelle qu'ils renvoient toujours au lendemain^ est rare et très-rare.

Le principe de cet égarement funeste remonte quelquefois jusqu'au temps du séminaire. Il y a bien peu de prêtres qui, en sortant de ce saint lieu, ne se persuadent qu'ils y ont enfoui pour toujours les défauts auxquels ils étaient sujets. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Recouverts plutôt que détruits, leurs défauts n'attendent que des occasions pour se reproduire.

Pendant les années du séminaire^ on se sentait irrésistiblement entraîné dans les voies de la piété. L'absence du danger^ la vie réglée et perpétuellement occupée^ les conseils et la vigilance des supériem's, la réception fréquente des sacrements, l'exemple d'une multitude de pieux condisciples; tout cela favorisait les vertus et rendait les défauts peu saillants.

Cependant l'œil exercé des directeurs^ sous de belles apparences^ voyait poindre le germe de certains défauts quiy peu sensibles chez le séminariste^ menaçaient de se développer plus tard chez le prêtre. Déjà, éclairés par l'expérience^ ils auraient pu^ presque à coup sûr, prédfa*e que celui-ci serait sujet à l'orgueil, celui-là à la médisance, l'un à la dissipation, l'autre à la paresse, à la sensualité, à la colère, à la lâcheté dans le service de Dieu.

En effet, qu^arrive-t-il pour l'ordinaire? Après un temps d'arrêt, souvent assez court, déterminé par l'impression des grandes retraites préparatoires aux saints ordres, par les cérémonies imposantes de l'ordination, et par les premiers actes du saint ministère, la ferveur se ralentit. Les défauts cachés, comme nous l'avons dit, et non déracinés, commencent à reparaître. La sinistre prédiction des supérieurs va se réaliser.

Après quelques oscillations entre la piété fervente et régulière et la piété Iftche et incomplète; après quelques combats entre le vieil homme et le nouveau, entre la conscience vraie qui menace et qui gronde, et la conscience fausse qui transige et qui rassure, on se laisse doucement entraîner vers un certain milieu dont la mauvaise nature s'accommode assez bien, et Ton finit par s'y établir et y prendre racine.

En cet état, on veut pouvoir se dire que Fon est en sûreté. Gomme on sent en soi une vive horreur pour ce qui s'appelle faute grave; comme on se dit au fond de rame qu'on veut exercer un ministère honorable, et qu'on tient à remplir avec exactitude les obligations essentielles du sacerdoce, on se tranquillise au sein de ses imperfections et de ses infidélités journalières. On refoule la vraie conscience qui murmure, et Ton écoute la fausse qui flatte et qui séduit. On fait taire Thomme nouveau qui crie : Allons plus loin; et Y on sourit à Tancien qui dit : Restons là.

Disposé de la sorte, on vit en paix avec ses défauts. Pourvu qu'ils n'entraînent pas, au moins brusquement et tout d'un coup, à des excès notables, on les tolère comme des hôtes un peu incommodes sans doute, mais conune des hôtes qu'il est encore moins pénible de supporter que de combattre. De là ces habitudes de dissipation, de légèreté, de railleries, de vivacité, de susceptibilité, de paresse, d'immortification, de négligence, de froideur dans le service de Dieu; de là ce zèle qui en mérite à peine le nom, qui ne se nourrit que d'œuvres ordinaires et conununes, et que l'on n'excite jamais par ces grandes entreprises et ces pieuses industries si bien connues du saint prêtre.

Cependant, encore une fois, on se rassure dans cet

état imparfait, surtout en voyant autour de soi qu'on n'y est pas seul. Sans doute on ne dit pas : Je suis un saint prêtre ; mais on dit : Je crois pouvoir me sauver sans en faire davantage; et Ton chemine ainsi vers l'éternité avec une demi-paix , avec une faible dose de consolations, et, disons-le, avec un fonds de malaise et d'inquiétude secrète.

Voilà, autant qu'il nous est possible de l'exprimer, l'état des prêtres que nous avons en vue quand nous disons qu'il est rare et très-rare de les voir se corriger de leurs défauts, fortifier leurs vertus et acquérir dans un avenir indéterminé cette perfection sacerdotale, dont le grave saint Thomas leur rappelle si expressément la nécessité, quand il dit que aies prêtres ne doivent pas » seulement être vertueux, mais qu'ils doivent êtrepar- » faits en vertu : Perfecti in virtute esse debent, » et quand il ajoute que ce ce n'est pas une piété telle quelle » qui leur est commandée, mais une piété excellente : » Non sufficit bonitas qualiscumque sed bonitas excellensy » une piété plus étendue que celle même qui est requise » pour l'état religieux : Ad quod reqmriturmajorsanc' » titas quàm requirat etiam reltgionis status. »

Interrogeons de nouveau l'expérience. Où sont-ils ceux qui, ayant tels et tels défauts pendant la première ou la seconde année de leur sacerdoce, parviennent à lesdétruireàforce de luttes vigoureuses et de résistances opiniâtres? Si nous les connaissons aujourd'hui légers, dissipés, oisifs, railleurs, peu adonnés aux œuvres de la piété fervente, les retrouverons-nous, après dix ans d'absence, graves, recueillis, studieux, charitables et pleins d'ardeur pour les exercices spirituels? Ouvrons les yeux, voyons ce qui se passe, et demandons-nous si nous avons été souvent édifiés par de telles réformes?

35. — Puissent ces réflexions frapper vivement nos esprits! Puissent- elles nous faire trembler d'un tremblement salutaire à la vue de cet avenir, peut-être bien court, sur lequel nous comptons pour opérer un chan* gement dont nous voyons si peu d'exemples ! Cum metu et tremore vestram salutem operamini.

Avenir! avenir! que d'illusions tu fomentes! et que tu as de ressemblance avec ce mirage trompeur qui entraîne à des abîmes le voyageur du désert!

Ne soyons pas victimes de cette fatale séduction, bien-aimés confrères. Pensons que chaque jour qui s'écoule sans combat, fortifie nos défauts et affaiblit nos vertus. Pensons que nos résistances aux sollicitations de Dieu diminuent le nombre de grâces qu'il nous destinait, et émousse la pointe de notre volonté. Pe^isons que, suivant toute apparence, nous ne pourrons pas faire plus tard avec des grâces restreintes et une volonté émoussée , ce que nous n'avons pas même eu le courage d'entreprendre au passé avec des grâces abondantes et une volonté forte. Pensons que le zèle du prêtre est toujours en rapport parfait avec sa sainteté, et que, par conséquent, le salut d'un grand nombre d'âmes dépend probablement de cette perfection qui nous effraye et que nous ajournons sans cesse.

Ne 'disons donc plus avec Augustin : Demain , demain, cras, cras; mais disons avec David : Maintenant, nunc, maintenant je me mets à Fœuvre; aujourd'hui même je commence : Bixi, nune cœpi. Prenons pour nous ces paroles d'un écrivain tristement célèbre qui a eu le malheur de ne pas les prendre pour lui-même : « Il sera temps demain : Insensé ! ce temps dont tu » abuses creuse ta fosse, et demain ce sera Fétemité! »

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