‹ Le Saint rosaireChapitre 10 sur 76 · CONTEMPLATION · texte numérisé non relu

CONTEMPLATION

Une Question de Fait.

Méditation ou contemplation, c'est précisément le fond, l'essence du Rosaire, ce qui le distingue radicalement des autres prières. Celles-ci pourraient, en effet, se réclamer tout aussi bien que lui, de nombreux Pater et Ave, mais ce qui donne au Rosaire son caractère distinctif, c'est que sur ce fond commun de prières, il greffe la méditation ou la contemplation des mystères fondamentaux de la vie chrétienne.

On serait porté à croire, à première vue, que cette donnée est franchement admise et comprise de tous, mais nous en sommes loin ; et elle n'est pas du tout d'ordre fictif, la remarque : "On m'a dit que le Ro-

saire ne comptait pas pour ma méditation." L'ignorance, l'étroitesse et la routine, ces trois sœurs inséparables, s'acharnent donc — et s'acharneront peutêtre encore longtemps — à saper le Rosaire, par sa base, en niant sa valeur, comme méditation. Nous sommes en face d'une déconcertante anomalie.

Voilà, en effet, que toutes sortes de méthodes de méditation ou de contemplation ont cours ; et il n'y aurait que celle prônée désespérément par l'Eglise pour ne pas avoir sa place au grand soleil du monde des âmes ! Je ne m'attarderais pas à réfuter pareille aberration, n'était mon souci d'éclairer les consciences honnêtes dont la bonne foi s'est laissée surprendre.

L'opposition au Rosaire, comme méditation, remonte assez loin, car, on lit de sainte Rose de Lima, morte en 1617, qu'elle insistait souvent auprès des prédicateurs et des confesseurs, pour qu'ils établissent la vérité sur ce point. Le préjugé est donc au moins tricentenaire ; mais son âge ne le rend pas plus raisonnable, encore moins lui constitue-t-il des quartiers de noblesse.

Fidèle à mon programme, je demande à l'Eglise, de produire les titras de son Rosaire, comme méditation ou contemplation. Léon XIII va nous répondre. Sa piété est allée d'instinct au Rosaire, comme son fier génie devait aller d'instinct à saint Thomas d'Aquin, — l'Aigle de la doctrine catholique — pour la solution des questions vitales qui préoccupaient alors le monde. Voulant appuyer la piété sur une base solide, il la voulait avant tout doctri-

nale. Le Eosaire lui offrant cette base inébranlable dans les dogmes de ses mystères, il s'en fit l'apôtre intrépide, le prédicateur inlassable. Il proclama y voir le secret de la rénovation des âmes, la sauvegarde de l'Eglise, le salut du monde.

La question que nous posions tout à l'heure, il va la traiter, et à sa manière, c'est-à-dire par les, sommets. S'il emploie comme il le fait — et avec une insistance marquée — les mots de méditation, de contemplation, ce serait le comble du ridicule, de croire ou d'affecter de croire, qu'il ne les a pas pesés, ou qu'il en ignore le sens.

Qu'on ne s'y méprenne pas: de même que le Chef de l'Eglise avait voulu renouveler les études théologiques en imposant par voie d'autorité, la doctrine du Docteur Angélique, il voulut compléter son œuvre en renouvelant le monde de la piété, par le Rosaire. D'une main aussi sûre que ferme, il ramena cet exercice si important de la méditation, à la, belle simplicité et solidité des principes puisés chez ce maître incomparable.

J'oserai dire que la mesure était exceptionnellement opportune, et elle fut saluée avec reconnaissance par tous ceux qui déploraient que les fidèles eussent été découragés de vaquer à cet exercice, tant on le leur avait montré hérissé de difficultés. Il était, en effet, devenu un épouvantail, même pour la piété des plus intrépides ; ce qui n'explique que trop l'impression fâcheuse généralement répandue aujourd'hui que pour méditer, il faut être savant, et avoir beaucoup de loisirs.

A en croire certains théoriciens à la mode, une bonne méditation doit d'abord, être quelque chose d'ennuyeux, de sec, de froid, d'enchevêtré. Le modèle en est unique pour tous les tempéraments et. toutes les aptitudes. Nous sommes plongés dans une atmosphère factice, où les choses les plus simples sont exagérées, grossies, faussées comme a plaisir. Bref, la méditation ainsi comprise et déformée, est une torture, une véritable camisole de force, et l'on comprend que pour y échapper, l'âme pantelante et excédée se laisse entraîner au sommeil comme dans un asile sauveur. Réellement ne dirait-on pas que pour s'approcher de Dieu et lui parler — lui, la simplicité, par essence — l'on dût suivre le cérémonial prétentieux, gourmé, ridicule, exigé par l'étiquette de l'Escurial pour s'approcher de. Sa Majesté Philippe II, souverain de toutes les Espagnes.

La méditation du Rosaire, si simple, si unie, modeste et humble comme la Vierge, ne pouvait paraître, évidemment, que bien peu de chose en face de cette méthode fastueuse et contournée : une sorte de paysanne en sabots devant une marquise d'Ancien Régime. Juchée sur ses hauts talons, cette dernière ne pouvait le prendre que de haut, et de haut elle le prit : Vous, une méditation ! et vous n'avez ni colloque, ni soliloque, ni fournaise d'amour, ni Sinaï enflammé, ni les trente-deux degrés de l'Echelle de Dilection, ni ... . allez, passez votre chemin. Vous n'êtes qu'une intruse, une roturière. — La marquise avait parlé : la cause n'était pas finie

Les Principes.

Remettons les choses au point en retournant à l'abc des principes. Que pour l'amour de Notre- Dame du Rosaire, on ait la patience de me suivre; je serai court.

Quoique assez souvent, la méditation et la contemplation soient prises l'une pour l'autre, elles ont cependant chacune leur nature propre qu'il importe de préciser avec soin.

Dans la méditation, l'âme cherche Dieu, par voie de raisonnement ; elle suppose l'effort et ce travail ordinaire des facultés impliqué par la réflexion. Son procédé est discursif.

La contemplation est une "vue simple de l'esprit" selon la définition de saint Thomas: simplex intuitus veritatis — 2a 2se qu. 180, art. 3 ad lm. Son procédé est donc intuitif, excluant l'effort et la recherche. Ce regard tranquille et ferme de l'âme, sur une vérité surnaturelle, appelle comme complément, un élan affectueux du cœur — ibid. art 1, de sorte que la contemplation suppose l'exercice de nos deux grandes facultés, l'intelligence et le cœur.

La méditation et la contemplation étant toutes deux une oraison mentale, c'est-à-dire, selon le beau mot de saint Thomas, une ascension d'âme vers Dieu, ascensio mentis ad Deum, ont le même objet et le même but, mais différant entre elles, de toute la distance qui sépare un acte simple d'un acte composé.

"Après que par la méditation, nous avons considéré dans ses diverses circonstances, un mystère ' du Christ, la flagellation, par exemple, il devient "facile d'embrasser ce mystère, d'un seul regard "de l'âme, non plus dans ses détails, mais dans son "ensemble: ce qui est contempler. Avec un peu "d'exercice, tout le monde est donc capable de contempler aussi bien que de méditer." Brancati. De orat. christ. Opuso. III, c. XVII.

Les Principes Appliqués au Kosaire.

Voulez-vous maintenant que l'on applique ces principes au Rosaire? Il sera facile à l'œil le moins exercé, d'y démêler le rôle qui vient d'être assigné à la méditation et à la contemplation. La parole est à Léon XIII :

"Cette méditation est parfaitement à la portée "même des esprits sans instruction; car, présentés "avec leurs circonstances de lieux, de temps, de "personnes, les faits que les mystères du Rosaire "rappellent, s'impriment d'autant mieux dans "l'âme qu'ils l'émeuvent plus utilement. Lors- "que, dès l'enfance, l'âme s'en est pénétrée et im- "prégnée, il suffit de renonciation de ces mystères, pour que celui qui a du zèle pour la prière, "puisse sans aucun effort et par un mouvement "naturel de pensée et de sentiment, les parcourir "et recevoir abondamment de la bonté de Marie, "les grâces d'en haut." Jucunda., 8 sept. 1894.

"Ces mystères augustes, si les fidèles, dans une "pieuse méditation, se les rappellent dans leur or- "dre, sont destinés à leur procurer un admirable "secours, tant pour nourrir leur foi et la protéger "de l'erreur que pour ranimer et entretenir la vi- "gueur de l'âme. En effet, la pensée et la mé- " moire de celui qui prie de la sorte, sont entraînées "vers ces mystères, avec l'ardeur la plus suave; "elles s'y absorbent, les parcourent, et admirent "l'œuvre ineffable de la Eédemption des hommes. "L'âme s'enflamme alors, d'amour et de recon- " naissance, devant ces témoignages de la charité "divine; elle sent se fortifier et s'accroître son es- "pérance, et devient plus avide de ces récompenses "célestes que le Christ a préparées pour ceux qui "se seront unis à lui, en imitant ses exemples et "en participant à ses douleurs." Octobri., 22 sept.

"Cette prière s'exhale dans les paroles émanées "de Dieu même, de l'ange Gabriel et de l'Eglise; "pleine de louanges et de vœux salutaires, elle se "renouvelle et se continue dans un ordre déter- "minè et varié, et elle produit sans cesse de nou- " veaux et doux fruits de piété." Ibid.

"Des distractions nombreuses provenant de la "fragilité humaine, ont coutume de détourner de "Dieu, celui qui prie; mais, quiconque y réfléchira, "comprendra aussitôt combien le Rosaire a d'effi- "cacité, soit pour fixer la pensée et secouer l'indo- "lence de l'âme, soit pour exciter le salutaire "regret des fautes et élever l'âme vers les choses "du Ciel." Jucunda,, 8 sept. 1894.

"Dieu nous a donné en Marie, le modèle de "toutes les vertus le plus à notre portée. En la "regardant et la contemplant, notre esprit ne se "sent pas comme écrasé par l'éclat de la Divinité; "mais, attirés par la parenté d'une commune na- "ture, nous travaillons avec plus de confiance à "V imiter." Magnas., 7 sept. 1892.

"Quiconque contemplera fréquemment, non pas "seulement des yeux du corps, mais par la pensée "et la méditation, d'aussi grands exemples de "vertu, comment ne brûlerait-il pas du désir de les "imiter" ? JLisetitiae., 8 sept. 1893.

"Aussi, le Eosaire inonde-t-il l'âme de ceux qui "le récitent, d'une douceur de piété toujours noûvel- "le, leur donnant la même impression et émotion "que s'ils entendaient la propre voix de leur très- "miséricordieuse Mère leur expliquant ces mystères "et leur adressant de salutaires exhortations." Magnae., 7 sept. 1892.

"Le Rosaire se compose, comme Von sait, de "deux parties à la fois distinctes et unies, la mè- "ditation des mystères et la prière vocale. Or, ce "mode de prière exige une attention spéciale du "fidèle, car, il requiert, non pas seulement qu'il "dirige d'une façon quelconque, son esprit vers "Dieu, mais qu'il soit plongé de telle sorte dans la "considération de ce qu'il contemple, qu'il y puise "les éléments d'une vie meilleure et les aliments "de toute piété. Ce qu'il contemple est, en effet, "ce qui existe de plus grand et de plus admirable, "car, ce sont les mystères fondamentaux du Çhris- "tianisme." Jucunda. , 8 sept. 1894.

"Toutes les fois que, dans la récitation du Ro- "saire, nous méditons les mystères de notre salut, "nous imitons, en quelque sorte, la fonction très "sainte confiée jadis à la milice des anges. Ce "sont eux qui ont révélé ces mystères au temps "marqué. Ils y ont joué un rôle important, dans "une attitude tour à tour joyeuse, douloureuse et "triomphante .... Quoi de plus suave que de "contempler et de prier avec les Anges? Quelle "confiance, quelle espérance on peut concevoir de "jouir un jour dans le Ciel, de la bienheureuse so- "ciété des Anges, lorsque ici-bas, on les a en quel- "que sorte aidés dans leur ministère." Augustissimae., 12 sept. 1897.

Si ces citations déjà longues ne suffisaient pas, d'autres du même genre pourraient être fournies par les encycliques Magnas Dei., 7 sept. 1892, Lœtitise sanctse., 8 sept. 1893, Jucunda semper., 8 sept. 1894, et Diuturni temporis., 5 sept. 1898.

Léon XIII y développe partout — et dans son sens le plus élevé — les paroles employées de temps immémorial , pour la bénédiction des rosaires : divina contemplandô mysteria, par la contemplation des mystères divins.

Donc, à côté de la prière vocale qui suppose le recueillement des sens et fait du corps entier, un hommage au Dieu qu'elle implore, le Pape vient de nous définir le rôle de toutes les facultés internes absorbées dans la méditation ou la contemplation de ces mystères: la mémoire, l'imagination, l'intelligence, la volonté, le cœur. C'est un véritable

petit traité où se détachent les expressions empruntées à son maître préféré, saint Thomas d'Aquin, traitant de la même matière. Par l'oraison mentale du Eosaire, qui joue vis-à-vis des prières vocales, le rôle de l'âme vis-à-vis du corps, la Foi resplendit, l'Espérance se fortifie, la Charité s'embrase. La variété même des mystères écarte les distractions, cet écueil ordinaire et redouté des méditations. L'âme nous est montrée dans cet exercice, atteignant l'Eglise Militante qu'elle protège e*" qu'elle sauve ; l'Eglise Souffrante qu'elle soulage et délivre par d'innombrables indulgences ; réjouissant l'Eglise Triomphante vers laquelle elle s'élève d'un vol rapide et sûr, par l'imitation des vertus et la participation aux souffrances du Christ et de la Vierge. Devenue par sa contemplation, l'émule même des Anges, elle goûte des joies intenses, "comme si elle entendait la voix de la plus douce des mères." Bref, poème d'allégresse aimante et de tendre piété que ces encycliques immortelles, et, bienheureux, les dévots de Marie qui en auront recueilli les- enseignements au plus intime de leur conscience et de leur cœur.

LE ROSAIRE SERAIT DONC LA SEULE ME- THODE DE MEDITATION OU DE CON- ' " TEMPLATION ACCESSIBLE A LA GENERALITE DES FIDELES.

Je dis la généralité, afin de sauvegarder les exceptions.

. Les Simples Fidèles doivent Méditer.

La méditation des vérités éternelles — une certaine méditation du moins — est indubitablement nécessaire à tous les chrétiens, car si l'on ne peut réussir à rien, sans y penser, l'on ne peut réussir non plus à se sauver, sans penser sérieusement et souvent à son salut, à l'accomplissement de la loi divine qui en est la condition, et aux moyens de la mettre en pratique. "Après la grâce de Dieu, dit "S. Thomas, la méditation est la cause principale "de la vraie dévotion ou de la pratique fidèle et com- "plète de la vertu." 2a 2ae qu. 82, art 3.

Confirmant cet enseignement, l'Eglise par l'oigane du Concile de Trente, veut que les pasteurs d'âmes, exhortent les fidèles à ne passer aucun jour

sans faire oraison; car, remarque-t-il, "si nous cédons si vite, même aux moindres attaques des tentations, c'est que nous n'avons pas soin d'exciter "en nous l'amour de la vertu, par la méditation des "choses célestes."

nécessité pour eux, d'une méthode courte, Simple, Variée.

S'il est nécessaire de méditer, — et cette nécessité est indiscutable — quelle est la méthode d'oraison qui va remplir les vues de Dieu et de l'Eglise, de ce côté? Sont-ce les méthodes en cours? Je réponds sans détour et sans palliatif, non. Elles ne répondent pas à la tournure de l'esprit du peuple, non plus qu'à son tempérament et à ses aptitudes. Excellentes en elles-mêmes, elles ont produit et produisent encore dans bon nombre d'âmes, d'admirables fruits de sanctification, mais, le fait indéniable est qu'elles n'ont même pas pu entamer la masse. L'expérience en fut faite et marquée par un échec complet.

Un jour, nous raconte la Sainte Ecriture, le jeune berger David est amené en présence du roi Saul qui lui demande d'aller se mesurer en combat singulier, avec le géant Goliath lequel lance ses défis insolents à la face des armées d'Israël. Le jeune homme accepte et va prendre congé du roi, quand ce dernier insiste pour qu'il revête une armure de fer, la sienne. David qui en était à un premier essai, pouvait à peine marcher. On le laissa donc libre de ses mouvements, et il revint avec la tête de Goliath.

Les méthodes usuelles sont un peu l'armure de fer sous laquelle de nobles âmes livrent les grandes luttes de la perfection, mais, affublez-en le David populaire, et il en sera gêné lui aussi, à trouver à peu près impossible de se mouvoir.

Le Kosaire Kéunit ces Conditions.

Quelle est donc la méthode d'oraison qui ait chance d'être sérieusement pratiquée et goûtée par lui? A ceux que l'on appelle les simples gens, il faut une méthode simple aussi, naturelle, courte, variée; et il est remarquable que tous ces éléments sont donnés par les meilleurs auteurs comme les conditions idéales de la contemplation. La question de temps ny est pas un facteur" nécessaire. S'imaginer, selon un préjugé assez répandu, que l'immobilité de l'âme arrêtée devant une seule idée et se nourrissant d'un seul sentiment durant un quart d'heure ou une demi heure, soit essentielle à la contemplation, est une pure chimère. De ce côté-là non plus, pas de règles arbitraires, pas d'inutiles entraves. Vacant vol 3, p. 1621.

Déjà, de son temps, sainte Thérèse disait: "Souvent Dieu donne dans un moment de prière plus de grâces qu'il n'en accorde dans une oraison de longue durée. Ses œuvres ne se mesurent pas sur le temps."

"Plusieurs pensent méditer qui ne font que spé- "culer, que s'efforcer de produire de belles pensées, "à se faire de beaux discours. Ceux-là perdent leur

'temps et ils l'emploieraient beaucoup mieux à dire 'leur chapelet ; car, en arrêtant simplement le re- 'gard'de leur âme sur les adorables mystères de la 'vie, de la passion, de la mort, de la gloire de leur 'Maître, ils y verraient plus clairement ce qu'ils 'doivent savoir, faire et souffrir, qu'ils ne le voient

'dans leurs prétentieuses oraisons

"Nous répétons à dessein le mot de simple regard, 'pour qu'on ne suppose pas que nous voulions transformer le Saint Kosaire en méditations laborieuses. 'Non, il doit rester une simple et douce prière, ce 'qui ne l'empêchera pas d'être une vraie prière du 'cœur, une oraison en esprit et en vérité, une vraie 'oraison mentale, si nous y récitons le Pater et 'l'Ave en regardant Jésus-Christ et sa Mère." Cardinal Dechamps. La Nouvelle Eve. Ch. XXXI.

Quel beau et pratique commentaire de saint Thomas qui, dans les trois mots qu'il donne à la définition de la contemplation, mentionne d'abord la simplicité: simple regard de l'âme, dit-il.

"Mon brave homme, demandait le Bienheureux "Curé d'Ars à un de ses paroissiens, qu'est-ce que "vous dites donc au Bon Dieu, quand vous êtes de- "vant le Saint Sacrement?" — "Je le regarde, et "il me regarde," fut la réponse. Il donnait ainsi sans y penser, une des plus exactes définitions de la contemplation, et qui rappelait celle de Bossuet : "L'oraison de simplicité ou de simple regard, écrit "ce grand évêque, consiste dans un simple regard "de l'âme vers quelque objet divin, soit Dieu en "lui-même ou quelqu'une de ses perfections, soit

'Notre-Seigneur ou quelqu'un de ses mystères, ou "quelques autres vérités chrétiennes." Manière de faire l'oraison de foi. No. 3. Comme on le voit, la vérité est profonde ; elle n'est pas compliquée.

"Je ne connais pas une meilleure pratique que le "Rosaire, pour aider l'attention, la piété, la médi- "tation de l'esprit et du cœur. Nous le disons pour "les savants qui l'ignorent, non pour les ignorants "qui le savent par expérience." Rohrbacher, Hist. vol. XVII, liv. LXXI.

L'Eglise qui connaît la mentalité de ses enfants, prend le Rosaire des mains de la Vierge de Lourdes et nous dit : la voilà, la méthode de méditation ou de contemplation faite pour tous, parce qu'elle nous vient de Marie, la Mère de tous.

"Le Rosaire, c'est l'introduction aisée à la contemplation des mystères qui nous montrent en "action le Dieu vivant. Convenez qu'il y a quelque "chose dans l'Eglise qui ne vient pas de l'homme, "ces institutions si simples, ces adaptations si populaires de ce qu'il y a de plus grand, de plus relevé. "J'ai connu de pauvres gens très ignorants qui di- "saient le Rosaire d'une façon sublime. Remarquez "aussi que dès qu'on devient simplement orgueilleux, on se dégoûte du Rosaire, on s'en moque, on "s'en scandalise. i7 faut être de la maison pour "comprendre ce qui vient du Maître de la maison." Mgr d'Hulst, 22 oot. 1888. Lettres, p. 199. •

Si donc, la masse en arrive jamais à méditer, ce sera par le Rosaire.

"C'est la prière des simples, — écrivait le cardinal

"Wiseman — et, par conséquent la meilleure que "nous puissions employer pour vaincre l'orgueil, "vice dominant de notre nation."

La généralité des filèles a donc à sa disposition, la méthode d'oraison simple, courte, variée, vivante, qui lui convient. Elle n'est ni raffinée, ni subtile. Un enfant, à raison même de son innocence et de sa simplicité est préparé à jeter sur les choses de Dieu, dans le Kosaire, ce regard de la foi et cet élan affectueux du cœur qui constituent la contemplation. "C'est la prière des âmes simples et filiales qui "aiment à entrer par cette petite et humble porte

"dans les sublimités de la contemplation

"Quelle est la bonne femme illettrée, quel est l'en- "fant qui ne pourrait pas contempler de la sorte" ? Mgr D'Hulst. Lettres, 2 oct. 1881.

"Oh que voilà une belle science ? Elle n'est point "orgueilleuse, elle ne revêt pas de formules difficiles, "elle s'offre aux simples, elle est le lait des enfants "comme le pain des forts." Id. et ibid. 1 oct. 1871.

Qui parlait des pauvres et des humbles avec cet accent si pénétrant de sympathie, ce sens si élevé de leurs besoins? La famille de Mgr d'Hulst était des plus illustres et comptait des rois dans son histoire. D voulut cansacrer le meilleur de sa vie au service des derniers des misérables. La façon dont il s'incline ici devant le chapelet d'une pauvresse ou d'un enfant, laisse pressentir la grandeur de cette âme saintement royale.

"Plaise à Dieu — écrit l'infatigable Léon XIII — 'que selon Nos vœux, cette sainte pratique de 'piété soit partout rétablie dans son antique hon- 'neur; qu'elle soit aimée et pratiquée dans les villes 'et dans les campagnes, dans les familles et dans 'les ateliers, chez les grands et chez les humbles." Jucunda., 8 sept. 1894.

Leur Foi surtout y est Intéressée.

Non seulement elle s'adapte à toutes les classes, mais aussi à toutes les conditions d'âme, surtout en ce qui regarde la foi.

1° En est-on à ignorer pratiquement tout de la religion :

"Le Rosaire est un moyen facile de faire pénétrer "dans les esprits, les dogmes principaux de la foi "chrétienne1''

2° Désire-t-on étendre ses connaissances religieuses :

"Le Rosaire est une source d'enseignements a- "bondante qu'il sera facile de mettre à profit "

3° Notre foi est-elle éclairée :

"Le Rosaire nous donnera un moyen court et fa- "cile de l'entretenir3"

Rosario insifc facilis usus ad summa fidei christiana?

capita suadenda animis. Magn.*;., 7 sept. 1892. ampla atque facilis documentorum copia. L.etiti.«., 8

sept. 1893.

prompta atque facilis ratio quâ fidem suam alat. Ad-

jtjtricem., 5 sept. 1895.

4° Notre foi est-elle en butte aux tentations : "De secours plus à la portée de tous et plus facile "que le Rosaire, il n'y en a pas1."

5° La méditation requise, semble-t-elle difficile :

"Bien compris, le Rosaire est de pratique facile et

"à portée de tous. Quiconque est un tant soit peu

"instruit de la religion, peut vaquer à cet exercice,

"facilement et avec fruit2."

Le Chef de l'Eglise ne pouvait pas oublier les préventions et les préjugés invétérés qu'évoquent les mots mêmes de méditation et de contemplation. Aussi, dans sa haute sagesse, il veut rassurer les fidèles contre des difficultés imaginaires, et, a cinq reprises différentes, — on vient de le voir — il leur déclare que le Rosaire est une méthode d'oraison courte, facile, à portée de tous, et qu'ils en retireront les plus précieux avantages.

Ainsi expliqué et recommandé, on serait porté à croire que le Rosaire dût ne rencontrer aucun obstacle sur la route des âmes de bonne volonté. Il n'en fut rien. Le principal obstacle vint de ceux qui hantés par l'obsession d'un idéal exclusif de méthode de méditation, le donnent volontiers comme un appendice de l'Evangile ; tout ce qui ne cadre pas avec ce moule arbitraire, tout ce qui s'écarte des dimensions de cet autre lit de Procuste, étant impitovablement mis de côté et censuré.

adjumentum tam promptum omnibus atque expeditum ut nihil magis. Fidentem., 20 sept. 1896.

usu facilem et populi ingenio accommodatum. Quivis enim religione vel mediocriter instructus eo facile uti et cura fructu potest. Diutubni., 5 sept. 1898.

Idée Fausse sur la Contemplation.

Ce que je viens de dire de la méditation, s'applique aussi à la contemplation proprement dite. Les simples gens, vous affirme-t-on, pourront peut-être méditer, mais à coup sûr, ils ne pourront pas contempler. Il n'y a, en effet, selon eux, qu'une contemplation, la contemplation infuse laquelle suppose les extases, les ravissements, les visions, etc., et accessible seulement à quelques âmes d'élite. L'humilité nous ferait même un devoir de ne pas la désirer, à moins que Dieu lui-même ne nous y conduise. Donc, conclut l'objection, la presque totalité des chrétiens en est forcément exclue.

Je ne relèverais pas pareille fausseté si, malheureusement, elle ne traînait encore dans des auteurs qui continuent de jouir d'une certaine vogue, en dépit de leurs écarts de doctrine. En outre, elle nous aide à nous expliquer cette opposition tenace qui n'a jamais voulu voir dans le Rosaire, une contemplation digne du nom.

Le démon ne triomphe jamais plus sûrement que grâce à l'ignorance du véritable enseignement de l'Eglise. Or, d'après cet enseignement exposé par l'un de ses interprètes les plus autorisés, saint Thomas1, il y a à côté de la contemplation infuse réservée à quelques âmes seulement, la? contemplation ordinaire à portée de tontes les bonnes volontés, et qu'il définissait un simple regard de l'âme, uni à un élan du

1> Ilae; Q. 3, art. I et IV ; lia Hae QU. 171-182.

cœur vers Dieu. A celle-ci tous sont appelés, et de celle-ci tous sont capables.

La contemplation infuse pousse les âmes dans les voies extraordinaires ; la contemplation ordinaire n'est qu'un développement normal de l'âme chrétienne; c'est un sommet, mais le sommet où l'achemine le simple exercice des vertus morales. II ne faut donc pas y voir un article de luxe, une entrave à la vie active, laquelle, au contraire, doit y chercher son aliment et son soutien de tous les jours. Par conséquent, la contemplation des mystères du Rosaire telle que la demande l'Eglise, ne requiert aucunement, une autre nature que la nôtre, mais, cadre parfaitement avec ce que nous sommes. L'essentiel, c'est d'abord de la bien connaître.

Ne nous en laissons donc pas imposer par cette piété bien intentionnée mais à courte vue, élevant ses préjugés à la hauteur de dogmes, les dressant comme une nouvelle muraille de Chine, pour enrayer la marche triomphale d'une dévotion si chère au Cœur de Marie et à l'Eglise.

En dépit de tous les efforts en sens contraire, il reste acquis que grâce au Rosaire, la méditation et la contemplation sont aujourd'hui l'apanage de tous, le pain même des petits enfants. Certes, — et nous pouvons le déclarer bien haut — il n'a jamais été dans les intentions de l'Eglise d'en réserver le privilège à une espèce d'aristocratie fermée, une sorte de Confrérie Sérénissime des hauts et puissants mandarins de la vie intérieure. Tous ses enfanis y ont

droit à titre égal ; c'est même un devoir qui les atteint tous.

Un pauvre paysan de France fit, un jour, cette question au Bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de S. Dominique, en 1222, comme Général des Dominicains : "Maître, le Pater a-t-il autant de mérite sur nos lèvres, à nous qui sommes ignorants et n'en connaissons pas la valeur, que sur les lèvres des gens d'église, qui, eux, savent." — "Tqut autant, — répondit celui que l'on appelait le Très Doux Père — comme une pierre précieuse garde sa valeur, même aux mains de celui qui en ignore le prix."

Le Kosaire est aux mains des fidèles, une pierre précieuse détachée du diadème de leur Mère du Ciel ; mais, à la différence du brave homme de tout à l'heure, il ne dépend que d'eux de savoir tout aussi bien que les gens d'église, et le prix qu'elle vaut, et les avantages immenses qu'elle leur assure; de fixer à leur propre couronne dans l'éternité, un peu de sa douce et virginale splendeur.

LE KOSAIEE SERAIT DONC, PAR EXCEL- LENCE, LA METHODE CATHOLI- QUE DE MEDITATION OU DE CONTEMPLATION.

Comment pourrait-il en être autrement après tout ce que nous avons dit des titres qui établissent son incontestable supériorité ; supériorité que tous les éloges des Papes font consister avant tout dans la contemplation des mystères, comme telle. Evidemment, toutes les oraisons sont bonnes dès lors qu'elles conduisent à Dieu ; mais, quelle est celle qui peut se prévaloir, comme le Rosaire, de nous venir des mains mêmes de Marie, — inventrix et magistra — soit à Prouille, soit à Lourdes. Quelle est la méthode d'oraison qui, en même temps qu'elle poursuit son but essentiel d'élever à Dieu, les âmes, représente comme le Rosaire, — appelé à bon droit le sacrement de la Vierge — toute la force d'intercession de Marie en faveur de l'Eglise Militante, et, par d'innombrables indulgences, sa toute puissante miséricorde, dans les prisons de feu de l'Eglise Souffrante? Aucune, absolument aucune. Quelle est la méthode d'oraison qui porte à un si haut degré, ce caractère frappant d'universalité — sceau bien reconnaissable des œuvres de Dieu — la simplicité

dans La profondeur; ravissant la pieté du génie de I jéon X 1 1 1 , el charmanl l'âme candide d'une humble fille des champs, Bernadette Soubirous. Aucune n'a cette ampleur, cette envergure du manteau déployé de la Vierge.

"Si une pratique de piété — remarque le cardinal "Perraud — devait trouver grâce devant une société "passionnée pour les principes égalitaires et démocratiques, c'est bien le Rosaire qui unit dans la "récitation des mômes prières et la méditation des "mêmes mystères, le savant et l'ignorant, le riche "et le pauvre, le théologien le plus familiarisé avec "les profondeurs du dogme et la pauvre bergère incapable d'épeler ses lettres."

Quelle est la méthode d'oraison qui ait été comme le Rosaire, endossée officiellement par l'Eglise, recommandée à tous ses enfants, avec une splendeur de verbe, une vibrance d'accent qui laissèrent le monde sous le charme. Elle nous disait que cette façon de contempler nous venant de Marie, est toute belle comme elle, — pulcherrima — toute sainte comme elle, — sanctissima — toute bonne comme elle, — optima — toute bienfaisante comme elle, — salubcrrima — ■ toute aimable comme elle, — peraccepta — toute lumineuse comme elle, — splendidissima — sans égale, comme elle, — preestaritissima. — Voir p. 12.

"Ah ! si une pensée de foi nous faisait ressouvenir "de cette prière, — écrit le savant Père Vermeeseh, "de la Société de Jésus — nous comprendrions pourquoi elle faisait les délices d'un S. François de

"Sales et d'un S. Alphonse de Liguori ; nous serions "de ceux qui ne voudraient l'omettre pour rien au "monde, et notre fidélité nous remplirait de force "dans les traverses et les difficultés de la vie." Méditations, vol. 1, p. 145.

S. François de Sales, dont le nom vient d'être mentionné, attribuait une telle importance au Bosaire que sainte Jeanne de Chantai disait, au procès de sa canonisation : "Il employait une heure à cette "sainte pratique, car, il méditait chaque mystère, "et il était si attentif à n'y pas manquer, que les "affaires l'en ayant empêché pendant le jour, il por- ''tait le chapelet autour du bras, pour se rappeler "de le dire avant de se retirer pour la nuit."

Pour ce qui est de S. Alphonse de Liguori, sa vie tout entière fut un long et ardent témoignage de confiance au Rosaire. Il disait dans un sermon : "Parmi les hommages qui lui sont dus, je n'en con- "nais pas de plus agréable à la Mère de Dieu, que le '"Rosaire. Oh! qu'ils ont une belle espérance de "se sauver, ceux qui le disent tous les jours avec "amour et persévérance."

Quelles belles et réconfortantes paroles ! Et luimême les vivait. 'Le Rosaire fut toujours, en effet, sa dévotion favorite : dans sa vieillesse surtout, il avait l'habitude de le réciter, plusieurs fois par jour. On le voyait du matin au soir, le chapelet à la main. Avant de mourir, il disait au prêtre qui l'assistait : "Vous ne savez pas que de cette dévotion, dépend "mon salut."

C'est ainsi que pensaient et agissaient les plus grands saints, nos modèles. Nous ne courons donc pas le risque de nous égarer, en voyant avec eux, dans le Rosaire, notre propre salut.

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