CHRETIENS JAPONAIS
"Chez les personnes, dans les familles et parmi "les peuples où la pratique du Rosaire est restée en "honneur, il n'y a pas à craindre que l'ignorance et "les erreurs pernicieuses détruisent la foi.'' Léon XIII., Magnm., 7 sept, 1892.
La prédication de l'Evangile fut commencée au Japon sous les auspices de la Vierge. On en retrouve des vestiges datant de l'année 1549. La plupart des fidèles récitaient le Rosaire entier, chaque jour. On prit bientôt l'habitude de le porter sur les habits, autour du cou ou autour du bras. Quand éclata la persécution dont nous venons de raconter quelques-uns des plus glorieux épisodes, les associés du Rosaire déployèrent une ferveur et un courage peut-être sans parallèle dans toute l'histoire de l'Eglise.
Après avoir présidé à la naissance de la religion catholique dans ce pays, fortifié des milliers de chrétiens contre les supplices et la mort, Marie ne voulut pas abandonner les descendants des confesseurs et des martyrs. L'Eglise du Japon noyée dans le sang de ses enfants, semblait à jamais éteinte, quand, deux cent cinquante ans après la tourmente, se produisit cet événement sans précédent qu'on a appelé la "Découverte des chrétiens japonais."
En voici le récit tiré d'un ouvrage de M. l'abbé Marnas :
Le vendredi, 17 mars 1865, vers midi et demie, un groupe de 12 à 15 personnes, hommes, femmes et enfants, se tenait à l'entrée de l'église de Nangasaki, avec des allures qui dénotaient autre chose que de la curiosité. M. Bernard Petitjean — plus tard évêque de la même ville — poussé sans doute par son ange gardien, se rendit auprès d'elles. Trois femmes de cinquante à soixante ans se détachent alors du groupe, et l'une d'elles lui dit, la main sur la poitrine, et à voix basse, comme si elle eût craint que les murs entendissent ses paroles : — Notre cœur (c'est-à-dire notre foi) à nous tous, est le même que le vôtre. — Vraiment, répondit-il, mais, d'où étes-vous? — Nous sommes d'Urakami. A Urakami, presque tous ont le même cœur que nous. — Et aussitôt cette femme lui demande : Sancta Maria no gozowa doko, où est l'image de sainte Marie? — A ce nom béni de Sancta Maria, M. Petitjean n'a plus de doute : il est sûrement en présence de descendants des anciens chrétiens du pays. Quelle miséricordieuse compensation à ses cinq années de ministère qu'il avait crues stériles. Entouré de ces inconnus d'hier comme par des enfants qui ont retrouvé leur père, il les conduit à l'autel de la Sainte Vierge. A son exemple, tous s'agenouillent et essayent de prier, mais la joie les emporte. — Oui, c"est bien sainte Marie, s'écrient-ils à la vue de Notre-Dame ; voyez sur son bras, On Ko Jésus Sama, son auguste fils Jésus. —
Depuis qu'ils se sont fait connaître au missionaire, ils se laissent aller à une confiance entière. La statue de Notre-Dame avec l'Enfant Jésus, leur rappelle la fête de Noël. — ■ Nous faisons la fête de Jésus, le vingt-cinquième jour du mois des gelées blanches, dit une des personnes présentes. On nous a enseigné que ce jour-là, vers minuit, il est né dans une étable, puis, qu'il a grandi dans la pauvreté et la souffrance, et qu'à 33 ans, il est mort sur la croix pour le salut de nos âmes. En ce moment, nous sommes au temps de la tristesse (carême) . —
Tout à coup, un bruit de pas se fait entendre : ce sont d'autres japonais qui entrent dans l'église. En un clin d'œil, ceux qui entourent le prêtre, se dispersent, mais reviennent presque aussitôt, riant de leur frayeur. — Nous n'avons rien à craindre de ceux-là, disent-ils ; ce sont des gens de notre village, et ils ont le même cœur que nous. — Il fallut néanmoins se séparer plus vite qu'on ne l'eût souhaité, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police dont on pouvait, à chaque instant, redouter la visite.
Dans cette heureuse entrevue, l'Eglise du Japon renaissait. Les rejetons des martyrs du XVII* siècle, restés dévots à Marie, reconnaissaient sans hésiter, dans les nouveaux missionaires, les successeurs des prêtres qui avaient évangélisé et converti leurs pères. La chaîne des pasteurs légitimes se trouvait ainsi providentiellement renouée au nom béni et près de la statue de la Vierge.
De part et d'autre, la joie et les espérances furent immenses. Dès le soir du 17 mars, la nouvelle d'une
entrevue avec un missionnaire "ayant un même cœur," se propagea de chaumière en chaumière, et, le lendemain, les chrétiens vinrent à l'église en si grand nombre, que pour ne pas donner l'alarme à la police du gouvernement, M. Petitjean leur fixa un rendez-vous dans une montagne du voisinage où il put se rendre compte à loisir, de ce qu'ils avaient conservé de la religion catholique. Ils administraient le Baptême, vénéraient la Croix et priaient les Saints. D'après leurs souvenirs, il réussit à reconstituer le texte de plusieurs prières, telles que le Pater, l'Ave, le Confiteor, l'acte de contrition, etc. Plus tard, les missionnaires constatèrent l'existence d'autres prières lesquelles s'adressaient surtout à Marie, comme le Salve Regina, l'O gloriosa virginum, et les Litanies de la Sainte Vierge, en latin, que leurs héroïques ancêtres — on se le rappelle — chantaient avec tant de ferveur et d'allégresse, dans leur suprême combat pour, la foi.
Dans certaines localités, notamment à Kitsuki, île située à 25 lieues environ, au nord de Nangasaki, les descendants des anciens chrétiens avaient conservé la pratique de réciter le Rosaire qu'ils appelaient Osario ou Osairo. Suivant une coutume transmise scrupuleusement dans les familles, ils devaient en réciter un tiers, chaque jour, et méditer, le lundi et le jeudi, sur les mystères joyeux; le mardi et le vendredi , sur les mystères douloureux ; le mercredi et le samedi, sur les mystères glorieux. Le dimanche, ils le récitaient eu entier. Une image représentant les quinze mystères du Saint Rosaire, est actuellement conservée et vénérée dans la nouvelle
église de Shittsu, — diocèse de Nangasaki — village où elle a été retrouvée.
Ils célébraient de nombreuses fêtes, entre autres Noël, Pâques, la S. Jean-Baptiste. Certains chefs de village en dressaient, chaque année le calendrier, d'après des règles religieusement conservées et qu'ils tenaient des premiers apôtres du pays. L'année s'ouvrait par une fête de la Vierge, Sancta Maria no mamori, Notre Dame de la Garde. Comme ce beau titre allait bien à la tendresse confiante de ce troupeau de fidèles laissés sans pasteurs. Ce que la Sainte Vierge garde est bien gardé : durant 250 ans, elle garda intacte, la pureté des croyances religieuses de ses enfants. Quel éloquent commentaire des recommandations de Léon XIII, de voir dans la dévotion à la Vierge du Kosaire, la sauvegarde toute puissante de la foi, parmi nous.
Avant lui, Pie IX reconnaissant, à l'examen de ces faits extraordinaires, une éclatante faveur de Marie, accordait le privilège de célébrer dans tout l'empire du mikado, une fête spéciale sous le titre de Notre-Dame du Japon, le 17 mars de chaque année, date anniversaire de la mémorable découverte que nous venons de résumer.