MARTYRS AU JAPON, DE
1614 à 1643. FETE, LE
1er JUIN.
"Autant le Rosaire est admirable pour soutenir "la foi, autant il l'est pour ranimer et entretenir la "vaillance des âmes." Léon XIII., Octobri., 22 sept. 1891.
Le 7 juillet 1867, Pie IX déclarait Bienheureux, 205 martyrs qui moururent pour la foi, au Japon, durant la persécution qui y sévit de 1614 à 1643, c'est-à-dire vingt-neuf ans. Sur ces 205 athlètes du Christ, plus de la moitié — 117 — appartiennent à la famille dominicaine : 59 comme membres de l'Ordre et 58 comme associés du Rosaire.
Le groupe des 59 membres de l'Ordre comprenait 12 prêtres, 5 frères de chœur, 4 convers et 38 terti-
ânes, dont 30 hommes et 8 femmes. Les associés du lias, lire formaient un groupe de 30 hommes, ]9 jeunes gens ou enfants et 9 femmes.
L'autre moitié des martyrs comptait des franciscains, des jésuites, un Père augustin — le Bienheureux Ferdinand de S. Joseph — et des chrétiens indigènes. Les Jésuites étaient portugais, tandis que les autres missionnaires étaient espagnols.
Origine et débuts de la persécution.
En 1614, un vaisseau hollandais s 'étant brisé sur les côtes du Japon, son capitaine, Guillaume Adams, anglais et protestant, se rendit à la cour et fit entendre au mikado Cubo-Sama, que la présence des missionnaires catholiques constituait pour ses états, un extrême danger. Il n'en fallait pas davantage pour jeter la défiance dans l'âme ombrageuse du prince, et la persécution éclata en cette même année 1614. Cubo-Sama répandit des flots de sang chrétien jusqu'à sa mort en 1615. Son fils Xogun- Sama se. montra par sa cruauté, le digne héritier d'un telipere. En mai 1617, notamment, étaient décapités les BB. Pierre de l'Assomption, franciscain espagnol, et Jean-Baptiste Tavora, jésuite portugais.
Martyre des Bienheureux Alphonse de Navar-
rete, dominicain, ferdinand de s. joseph,
augustin, et du jeune léon,
japonais.
Afin de raffermir les chrétiens par un courageux exemple, le Père Alphonse de Navarrete, dominicain, jugea alors opportun de s'offrir lui-même aux persécuteurs. Le Père Ferdinand de S. Joseph, augustin, et un jeune japonais nommé Léon, voulurent partager son sort.
Arrivé au Japon en 1611, le Bienheureux Alphonse devait, par ses œuvres de charité, mériter d'être appelé le Vincent de Paul du pays. Une de ses occupations les plus ordinaires, dit le Père Charlevoix, était d'aller ramasser dans la rue, les enfants que leurs parents exposaient, faute de pouvoir les nourrir. Il en envoya un très grand nombre au Ciel, en les baptisant. Les chères petites créatures l'occupèrent jusqu'à la fin, et, au moment de verser son sang pour la foi, il écrira à un capitaine espagnol Paul Garruche : "N'oubliez pas, je vous prie, de continuer l'aumône que vous faites pour ces enfants trouvés. Je vous en conjure, de cette île déserte où nous attendons la mort."
Dans son ouvrage, — Triomphe du Saint Kosaire,
au Japon — le Père François Carrero constate qu'avant l'établissement de cette dévotion, le christianisme fit des progrès peu rapides, dans ie pays, et que le courage du bon nombre de chrétiens faiblissait devant la persécution. Le Bienheureux Alphonse ayant donné tous ses soins à la fondation et à l'expansion des confréries du Rosaire, un changement soudain et merveilleux s'opérait dans les âmes. Sous les bénédictions et les regards de la Vierge, une force mystérieuse avait transformé ces chrétiens, prêts désormais à affronter les plus longues et les plus cruelles épreuves.
Le martyre d'Alphonse et de ses deux compagnons fut un véritable triomphe. Une foule immense de spectateurs les suivait, parmi lesquels la tante et l'aïeule mêmes du gouverneur d'Omura, lesquelles se confessèrent aux martyrs. Alphonse prêchait avec une ardeur céleste, multipliant ses exhortations vives et pressantes sur la piété envers Notre-Dame du Rosaire. Comme, selon la coutume de son pays d'Espagne, le Bienheureux chantait le Rosaire, cette prière de Marie avait les accents suaves et pénétrants d'un cantique du Ciel. Ayant donné son crucifix en souvenir, le dominicain pria un chrétien de lui faire une croix avec deux bâtons, voulant, disait-il "mourir la croix à la main, pour l'amour de Celui qui a bien voulu mourir pour moi."
Afin de soustraire leurs prisonniers à une foule trop sympathique, à leur gré, les soldats les transportèrent dans l'île de Taxa-Sima, autrement dite fies épines. L'exécution n'allait pas tarder davan-
tage. Alphonse de Navarrete avait à sa droite, Ferdinand de S. Joseph, et à sa gauche, le jeune Léon. Avant de mourir, le Bienheureux Ferdinand voulut baiser le glaive qui devait le décapiter. Son sang fut le premier versé. Ce fut alors le tour du Bienheureux Alphonse. Le fils de S. Dominique, d'une main pressant sur son cœur sa grossière croix de bois, et de l'autre tenant le rosaire et le cierge bénit de la Confrérie, répandait son âme devant Dieu et sa sainte Mère, dans une ardente et suprême prière. Le bourreau ne réussit à lui trancher la tête qu'au troisième coup de son glaive. Quant au Bienheureux Léon, sa tête roula bientôt auprès du corps sanglant dont l'âme l'attendait déjà devant le trône de Dieu. Ce glorieux triomphe eut lieu le 1er ju'n 1617. Pie IX trouvera tant de virile grandeur et d'invincible vertu dans le Bienheureux Alphonse qu'il le placera le premier sur la Bulle de Béatification, avant tous les autres martyrs.
Une circonstance qui suivit l'exécution mérite d'être signalée. Les quatre grands Ordres religieux qui évangélisèrent le Japon, se trouvèrent alors réunis dans la mort. On ouvrit les cercueils des BB. Pierre de l'Assomption, franciscain, et Jean-Baptiste Tavora, jésuite. Le corps du dominicain fut mis avec celui du jésuite, dans le cercueil de ce dernier, et les restes de l'augustin furent placés avec ceux du franciscain.
C'est ainsi que la Providence associait ces hommes apostoliques dans une même destinée terrestre, comme elle voulait plus tard les réunir dans un commun culte sur les autels.
Le Grand Martyre.
10 septembre 1622.
Au cours des cinq années qui suivirent les événements rapportés plus haut, de nombreux missionaires et chrétiens indigènes tombèrent aux mains des persécuteurs et furent jetés dans les prisons d'Omura. Durant leur longue et douloureuse captivité, Dominicains, Franciscains et Jésuites pratiquaient les exercices de la vie conventuelle, se levant à minuit pour réciter ensemble le bréviaire, ajoutant des jeûnes et des pénitences aux souffrances qu'ils avaient à endurer dans leur dure et infecte prison.
Le 10 septembre 1622, 24 de ces. prisonniers laissèrent les prisons d'Omura, pour subir les derniers supplices, à Nangasaki, sur la Sainte Montagne même où, vingt-cinq ans auparavant, avaient été crucifiés les 26 martyrs canonisés du Japon — fête, le 5 février. Un chrétien précédait les 24 prisonniers, portant devant eux la bannière de la confrérie du Saint Nom de Jésus, au chant des Litanies de la Sainte Vierge et du Te Deum. Le Bienheureux Joseph de S. Hyacinthe ne cessait de prêcher à la foule, avec une sainte ardeur, les gloires de la Reine du Saint Rosaire, qui continuerait de les instruire, de les consoler et de les fortifier quand leurs pasteurs ne seraient plus.
Ils arrivaient à la Sainte Montagne, quand ils
rencontrèrent un autre groupe de 34 chrétiens prisonniers venant de Nangasaki. Ces derniers avai-ent chacun une corde au cou, un bourreau tenant le bout de la corde. La Bienheureuse Marie de Fingo, tertiaire dominicaine, marchait en tête des femmes et des enfants dont quelques-uns étaient portés dans les bras de leur mère. Revêtue de l'habit blanc de l'Ordre et portant une croix à la main, elle entonna un cantique auquel ses compagnes répondirent avec une sainte allégresse. Ce chant de bienvenue à la mort avait quelque chose de céleste et. ravissait d'admiration la foule émue d'un tel spectacle.
On voyait dans les rangs de cette troupe de Nangasaki, l'élite de la société japonaise. L'illustre Marie Tocuan, femme du martyr André Tocuan, attirait surtout les regards ; cette sainte veuve avait été admise dans le Tiers Ordre et s'était dévouée au service des missionaires, malgré l'extrême pauvreté où l'avait réduite sa fidélité à la foi chrétienne. Elle n'avait que 33 ans. Ses infirmités l'empêchant de marcher, elle se fit porter au martyre, revêtue de son habit blanc de tertiaire. Il y avait encore Agnès de Corée, 42 ans, aussi du Tiers Ordre ; Catherine de Fingo, Prieure de la Confrérie du Saint Rosaire et de celle du Saint Nom de Jésus ; une autre Marie de Fingo avec ses deux enfants, Jean, âgé de 15 ans eî Pierre, âgé de 3 ans; Thècle Nangayxi, avec son fis Pierre, âgé de 7 ans ; Isabelle Fernadez avec son petit Ignace, âgé de 6 ans; Pierre Matayama, âgé de 5 ans , marchant seul au martyre ; Marine , Apol-
Iine, Claire, Madeleine, etc., tous de la confrérie du Rosaire.
Les hommes et d'autres enfants suivaient. C'était d'abord Romanus, prieur de la confrérie du Saint Rosaire ; Dominique Chiango, âgé de 19 ans ; Damien d'Omura, avec son fils Michel, âgé de 5 ans ; Clément, avec son fils Antoine, âgé de 2 ans; Barthélémy Cavano, Dominique Yamanda, Dominique d'Omura; Thomas de Caratzu, âgé de 7 ans et marchant seul au martyre, etc., tous de la confrérie du Rosaire.
Une foule d'environ 60,000 personnes, dont 30,- 000 chrétiens, était accourue pour assister à la scène émouvante des supplices. Un magistrat monta sur une estrade, et, à peine assis donna le signal de l'exécution.
Les confesseurs de la foi étaient au nombre de 58. Comme il y avait là 25 poteaux, 25 prisonniers y furent amenés, et, s'étant mis à genoux, embrassèrent pieusement le bois de leur sacrifice. Les 33 autres étant condamnés a être décapités, s'agenouillèrent et attendirent paisiblement la mort.
Le Bienheureux Charles de Spinola, jésuite, ayant demandé à la Bienheureuse Isabelle Fernandez : "Qu'avez-vous fait de mon petit Ignace?" — "Le voici, répondit la mère, élevant l'enfant dans ses bras, je n'ai eu garde de le priver du seul bonheur que je sois en état de lui procurer." Ignace qui n'avait que C> ans, vit tomber la tête de sa mère, sans changer de couleur, et reçut lui-même le coup
de la mort, avec une intrépidité bien au-dessus de son âge.
Les 33 martyrs furent inébranlables. Jusqu'aux plus petits enfants, tous montrèrent un calme, une joie telle qu'on aurait cru assister à une fête. L'exécution terminée, on plaça leurs têtes vis-à-vis de ceux qui étaient condamnés à être brûlés vifs, et alors on alluma le feu. Les bûchers étaient éloignés de 25 pieds des poteaux, et le bois disposé de telle sorte que le feu ne pouvait brûler que lentement ; on eut même soin de l'éteindre toutes les fois qu'on s'aperçut qu'il gagnait trop vite. Enfin les flammes crépitaient, et les martyrs commencèrent à en ressentir les mordantes et cruelles atteintes. De tous ces poteaux partait la même acclamation d'invincible espérance, vive Jésus, vive Marie ! On vit le Bienheureux Ange Orsucci, dominicain, ravi dans la prière et l'extase, planer durant quelque temps au-dessus des flammes.
Ils s'affaissèrent sur eux-mêmes, les uns après les autres, ceux-ci au bout d'une heure, ceux-là après deux et même trois heures d'affreux tourments. Le bûcher du Bienheureux Hyacinthe Orphanel, dominicain, était fait de bois vert; durant la nuit, la pluie tomba, de sorte que le feu ne pût achever son œuvre dans le temps prévu. Au point du jour, on l'entendit murmurer pour la dernière fois : Jésus, Marie ; son supplice avait duré seize heures.
Cette hécatacombe est désignée dans l'histoire sous le nom de Grand Martyre du Japon.
Jamais cette patrie de l'héroïsme religieux n'avait vu plus de fermeté, de ferveur, de générosité devant la souffrance. Le courage de ces petits enfants surtout souriant à la mort, apporte le plus touchant commentaire aux belles paroles de Léon XIII que nous citions en commençant. Ces jeunes âmes enrôlées sous la bannière du Saint Rosaire, déployèrent la sereine intrépidité dont les avait armés leur Mère du Ciel. La Vierge que nous invoquons sous le titre de Tour d'Ivoire, se fit la protectrice de ces enfants dont la candeur sut se garder blanche comme elle, invincible comme elle.
Nous avons besoin de ces réconfortants exemples en un temps où elle compte pour bien peu, hélas! la vertu cardinale qui a nom force ou courage chrétien. Elle est indispensable, pourtant, et ceux qui ne se soucient pas de l'obtenir devraient apprendre — à l'école des enfants — que le Ciel se conquiert de haute lutte, sur les champs de bataille du devoir.
Martyre du B. Louis Giaciqui et de ses compagnons.
1 octobre 1622.
Le 1er octobre 1622, fête de Notre-Dame du Saint Rosaire, eut lieu le martyre de Louis Giaciqui, de sa femme, de ses deux enfants et de cinq autres
chrétiens. Louis appartenait au Tiers Ordre de S. Dominique et avait 33 ans. Il était particulièrement dévot au Saint Eosaire. Ayant appris l'emprisonnement par les Hollandais, du Bienheureux Louis Florès, dans le port de Ferando, il voulut tenter sa délivrance, mais fut arrêté bientôt après, par les hérétiques avec les quatre amis qui l'avaient accompagné. Il fut tourmenté par ces Hollandais huguenots, de façon si cruelle qu'il est impossible de se faire une idée des souffrances atroces qu'il endura.
Louis Giaciqui passa par dix-sept différents supplices avant d'être brûlé au poteau. Nous ne pouvons que mentionner les principaux dont chacun mériterait une description : supplices de l'eau, des tenailles froides, des soufflets, du chevalet, de la cangue, des ongles de fer, des alênes, du plomb fondu, etc. On lui introduisit dans les jambes, des cordes de jonc que deux hommes tiraient tour à tour, comme pour les scier. Ou encore, on lui enfonçait dans la chair, de petits bâtons épineux qu'on retournait et retirait avec des douleurs inouïes.
Louis demeura inébranlable. Le gouverneur d'Omura désespérant de le vaincre, le condamna à être brûlé vif. Sa femme, Lucie, et ses deux fils, André, âgé de 8 ans, et François, âgé de 4 ans, étaient condamnés à avoir la tête tranchée. Le même supplice attendait les quatre chrétiens qui l'avaient accompagné ; ils s'appelaient André de Corée, Mance de Figen, Thomas d'Omura, et Côme de Caraïca.
Ce dernier avait un fils âgé de 4 ans, nommé Mi-
cbel ; le gouverneur le condamna aussi à mort, et sou héroïque père, tout heureux de lui voir gagner si jeune, la couronne du martyre, le présenta luimême au bourreau, pour être décapité.
Les exécuteurs après avoir mis à mort, Lucie, ses deux enfants et les cinq autres chrétiens, mirent leurs têtes sanglantes sous les yeux de Louis. Cette vue ne fit qu'enflammer son courage. Durant toute la durée du supplice, il ne cessa de répéter, Jésus, Marie. De leur côté, les chrétiens présents en grand nombre, s'écriaient animés d'une sainte ardeur: Vive Jésus ! Vive Marie ! Les païens voulurent imposer silence à la foule, à grands coups de bâton. L'un d'eux frappa un chrétien si rudement, qu'il lui fendit la tête au moment où il prononçait ces doux noms de Jésus et de Marie.
A [très une heure et demie de souffrances à ce poteau où il était brûlé vif, Louis Giaciqui rendant au Seigneur sa belle et grande âme, allait partager avec sa famille et ses amis, le bonheur réservé à ceux qui ont bien vécu, c'est-à-dire bien combattu.