‹ Le saint Rosaire [microforme] (volume 2)Chapitre 96 sur 115 · LE GRAND MARTYRE · texte numérisé non relu

LE GRAND MARTYRE

10 septembre 1622,

Au cours des cinq années qui suivirent les événe. ments rapportés plus haut, de nombreux missionaires et chrétiens indis1.28 tombéèfent aux mains des persécuteurs et furer: ietés dans les prisons d'Omu ra. Durant leur Lu guc et douloureuse captivité, Dominicains, Franciscains et Jésuites pratiquaient les exercices de la vie conventuelle, se levant à minuit pour réciter ensemble Je bréviaire, ajoutant des jeûnes et des pénitences aux souffrances qu'ils avaient à endurer dans leur dure et infecte prison.

Le 10 septembre 1622, 24 de ces prisonniers laissèrent les prisons d'Omura, pour subir les derniers supplices, à Nangasaki, sur la Sainte Montagne même où, vingt-cinq ans auparavant, avaient été crucifiés les 26 martyrs canonisés du Japon — fête, le 5 février. Un chrétien précédait les 24 prisonniers, portant devant eux la bannière de Ja confrérie du Saint Nom de Jésus, au chant des Litanies de la Sainte Vierge et du Te Deum. [Le Bienheureux Joseph de $. Hyacinthe ne cessait de prêcher à la foule, avec une sainte ardeur, les £loires de la Reine du Saint Rosaire, qui continucrait de les instruire, de les consoler et de les fortifier quand leurs pasteurs ne seraient plus.

Ils arrivaient à la Sainte Montagne, quand ils

rencontrèérent un autre groupe de 34 chrétiens prisonniers venant de Nangasaki. (Ces derniers ava'ent chacun une corde au cou, un bourreau tenant le bout de la corde. Ta Bienheureuse Marie de Fingo, tertiaire dominicaine, marchait en tête des femmes et des enfants dont quelques-uns étaient portés dans les bras de leur mère. Revêtue de l’habit blanc de l'Ordre et portant une croix à la main, elle entonna un cantique auquel ses compagnes répondirent avec une sainte allégresse. Ce chant de bienvenue à la mort avait quelque chose de céleste et ravissait d'admiration la foule émue d'un tel spectacle.

On voyait dans les rangs de cette troupe de Nangasaki, l'élite de la société japonaise. L'illustre Marie Tocuan, femme du martyr André Tocuan, attirait surtout les regards; cette sainte veuve avait été admise dans le Tiers Ordre et s'était dévouée au service des missionaires, malgré l'extrême pauvreté où l'avait réduite sa fidélité à la foi chrétienne. Elle n'avait que 33 ans. Ses infirmités l’'empéchant de marcher, elle se fit porter au martyre, revêtue de son habit blanc de tertiaire. Il y avait encore Agnès de Corte, 42 ans, aussi du Tiers Ordre ; Catherine de Fingo, Prieure de la Confrérie du Saint Rosaire et de celle du Saint Nom. de Jésus : une autre Marie de Firgo avec ses deux enfants, Jean, âgé de 15 ans el Pierre, âgé de 3 ans; Thècle Nangayxi, avec son f'ls Pierre, âgé de 7 ans ; Isabelle Fernadez avec son petit Ignace, âgé de 6 ans; Pierre Matavama, âgé de 5 ans, marchant seul au martyre; Marine, Apol-

line, Claire, Madeleine, etc., tous de la confréris du Rosuire,

Les hommes et d'autres enfants suivaient, C'était d'abord Romanus, prieur de la confrérie du Saint Rosaire : Dominique Chiango, âgé de 19 ans ; Damien d'Omura, avec son fils Michel, âgé de 5 ans : Clément, avec son fils Antoine, âgé de 2 ans ; Bar. thélemy Cavano, Dominique Yamanda, Dominique d'Omura ; Thomas de Caratzu, âgé de 7 ans et marchant seul au martyre, etc., tous de la confrérie du Rosaire,

Une foule d'environ 60,000 personnes, dont 30. 000 chrétiens, était accourue pour assister À Ja scène émouvante des supplices. Un magistrat

Monta sur une estrade, et, à peine assis donna Je signal de l'exécution.

Les confesseurs de la foi étaient au nombre de 58, Comme il y avait là 25 poteaux, 25 prisonniers y furent amenés, et, s'étant mis à genoux, embrassé. rent pieusement le bois de leur sacrifice. Les 33 autres étant condamnés a être décapités, s'agenouil. lèrent et attendirent paisiblement la mort.

Le Bienheureux Charles de Spinola, jésuite, ayant demandé à la Bienheureuse Isabelle Fernandez : ‘’Qu'avez-vous fait de mon petit Tgnace ?’? — “Te voici, répondit la mère, élevant l'enfant dans ses bras, je n'ai eu garde de le priver du seul bonheur que je sois en état de lui procurer." Ignace qui n'avait que 6 ans, vit tomber la tête de sa mère, sans changer de couleur, et reçut lui-même le coup

de la mort, avec une intrépidité bien au-dessus de son âge.

Les 33 martyrs furent inébranlables. Jusqu'aux plus petits enfants, tous montrèrent un calme, une joie telle qu'on aurait cru assister à une fête. L'exécution terminée, on plaça leurs têtes vis-à-vis de ceux qui étaient condamnés à être brülés vifs, et alors on alluma le feu. Les büchers étaient éloignés de 25 pieds des poteaux, et le bois disposé de telle sorte que le feu ne pouvait brûler que lentement ; on eut même soin de l'éteindre toutes les fois qu'on s'aperçut qu'il gagnait trop vite. Enfin les flammes crépitaient, et les martyrs commencèrent à en ressentir les mordantes ct cruelles atteintes. De tous ces poteaux partait la même acclamation d'invincible espérance, vive Jésus, vive Marie! On vit le Bienheureux Ange Orsucci, dominicain, ravi dans la prière et l’extase, planer durant quelque temps au-dessus des flammes.

Ils s’affaissèrent sur eux-mêmes, les uns après les autres, ceux-ci au bout d'une heure, ceux-là après deux et même trois heures d'affreux tourments. Le bûcher du Bienheureux Hyacinthe Orphanel, dominicain, était fait de bois vert; durant la nuit, la pluie tomba, de sorte que le feu ne püt achever son œuvre dans le temps prévu. Au point du jour, on l’entendit murmurer pour la dernière fois: Jésus, Marie; son supplice avait duré seize heures.

Cette hécatacombe est désignée dans l'histoire sous le nom de Grand Martyre du Japon.

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Jamais cette patrie de l'héroïsme religieux n'avait vu plus de fermeté, de ferveur, de générosité devant l1 souffrance. Le courage de ces petits enfants sur. tout souriant à Ja mort, apporte le plus touchant commentaire aux belles paroles de Léon XIII que nous citions en commençant. Ces jeunes âmes enrolées sous la bannière du Saint Rosaire, déployèrent la sereine intrépidité dont les avait armés leur Mère du Ciel. La Vierge que nous invoquons sous le titre de Tour d'Ivoire, se fit la protectrice de ces enfants dont la candeur sut se garder blanche cémme elle, invincible comme elle,

Nous avons besoin de ces réconfortants exemples en un temps où elle compte pour bien peu, hélas! là vertu cardinale qui a nom force ou courage chrétien. Elle est indispensable, pourtant, et ceux qui ne se soucient pas de l'obtenir devraient apprendre — à l'école des enfants — que le Ciel se conquiert de haute lutte, sur les champs de bataille du devoir.

MARTYRE pu B. Louis Graciqur Er DE SES COMPA- GNONS.

1 octobre 16292, Le 1” octobre 1622, fête de Notre-Dame du Saint

Rosaire, eut lieu le martyre de Louis Giaciqui, de sa femme, de ses deux enfants et de cinq autres

chrétiens. Louis appartenait au Tiers Ordre de $. Dominique et avait 33 ans. Il était particulièrement dévot au Saint Rosaire. Ayant appris l’emprisonnement par les Hollandais, du Bienheureux Louis Florès, dans le port de Ferando, il voulut tenter sa délivrance, mais fut arrêté bientôt après, par les hérétiques avec les quatre amis qui l'avaient accompagné. Il fut tourmenté par ces Hollandais huguenots, de façon si cruelle qu'il est impossible de se faire une idée des souffrances atroces qu'il endura.

Louis Giaciqui passa par dix-sept différents supplices avant d'être brûlé au poteau. Nous ne pouvons que mentionner les principaux dont chacun mériterait une description : supplices de l’eau, des tenailles froides, des soufflets, du chevalet, de la cangue, des ongles de fer, des alènes, du plomb fondu. etc. On lui introduisit dans les jambes, des cordes de jonc que deux hommes tiraient tour à tour, comme pour les scier. Ou encore, on lui enfonçait dans la chair, de petits bâtons épineux qu’on retournait et retirait avec des douleurs inouïes.

Louis demeura inébranlable. Te gouverneur d'Omura désesptrant de le vaincre, le condamna à être brûlé vif. Sa femme, Lucie, et ses deux fils, André, âgé de 8 ans, et François, âgé de 4 ans, étaient condamnés à avoir la tête tranchée. Le même supplice attendait les quatre chrétiens qui l'avaient accompagné ; ils s’appelaient André de Corée, Mance de Figen, Thomas d'Omura, et Côme de Caraïca.

Ce dernier avait un fils âgé de 4 ans, nommé Mi-

chel; le Souverneur le condamna aussi à mort, et son héroïque père, tout heureux de lui voir gagner si jeune, la couronne du martyre, le présenta luimême au bourreau, pour être décapité.

Les exécuteurs après avoir mis à mort, Lucie, ses deux enfants et les cinq autres chrétiens, mirent leurs têtes sanglantes sous les yeux de Louis, Cette vue ne fit qu'enflammer Son Courage. Durant toute l: durée du Supplice, il ne cessa de répéter, Jésus, Marie. De leur côt 6, les chrétiens présents en grand nombre, s'écriaient animés d'une sainte ardeur : Vive Jésus! Vive Marie ! Les Païens voulurent in. poser silence à la foule, à grands coups de bâton. L'un d'eux frappa un chrétien si rudement, qu'il lui fendit la tête au moment où il Prononcait ces doux noms de Jésus et de Marie,

Après une heure et demie de souffrances à ce poteau où il était brûlé vif, Louis Giaciqui rendant au Seigneur sa belle et grande âme, allait partager avec sa famille et ses amis, le bonheur réservé à ceux qui ont bien vécu, c'est-à-dire bien combattu,

LE ROSAIRE ET LA CONSERVATION DE LA RELIGION: DECOUVRTE DES CHRETIENS JAPONAIS.

‘Chez les personnes, dans les familles et parmi ‘‘les peuples où la pratique du Rosaire est restée en ‘honneur, il n'y a pas à craindre que l'ignorance et ‘‘les erreurs pernicieuses détruisent la foi.” Léon XIII, MaGxæ., 7 sept. 1892.

La prédication de l'Evangile fut commencée au Japon sous les auspices de la Vierge. On en retrouve des vestiges datant de l'année 1549. La plu-

part des fidèles récitaient le Rosaire entier, chaque jour. On prit bientôt l'habitude de le porter sur les habits, autour du er": ou autour du bras. Quand éclata la persécution nt nous venons de raconter quelques-uns des plus glorieux épisodes, les associés du Rosaire déployèrent une ferveur et un courage peut-être sans parallèle dans toute l’histoire de l'Eglise.

Après avoir présidé à la naissance de la religion catholique dans ce pays, fortifié des milliers de chrétiens contre les supplices et la mort, Marie ne voulut pas abandonner les descendants des confesseurs et des martyrs. L'Eglise du Japon noyée dans le sang de ses enfants, semblait à jamais éteinte, quand, deux cent cinquante ans après la tourmente, se produisit cet événement sans précédent qu'on a appelé la ‘Découverte des chrétiens japonais.”

En voici le récit tiré d'un Ouvrage de M. l'abbé Marnas :

Le vendredi, 17 Mars 1865, vers midi et demie, un groupe de 12 à 15 personnes, hommes, femmes et enfants, se tenait à l'entrée de l'église de Nangasaki, avec des allures qui dénotaient autre chose que de là curiosité, M. Bernard Petitjean — plus tard évêque de la même ville — poussé sans doute par son ange gardien, se rendit auprès d'elles, Trois femmes de Cinquante à soixante ans se détachent alors du groupe, et l’une d'elles lui dit, la main sur [El Poitrine, et à voix basse, comme si elle eût craint que les murs entendissent ses paroles : — Notre cœur (c'est-ä-dire notre foi) à nous tous, est le même que le vôtre, — Vraiment, répondit-il, mais, d’où êtes-vous? — Nous Sommes d'Urakami. A Ura.

Kami, presque tous ont le même cœur que nous. — Et aussitôt cette ‘emine lui demande : Sancta Maria no gozowa doko, où est l'image de sainte Marie? — À ce nom béni de Sancta Maria, M. Petit. jean n'a plus de doute : il est sûrement en présence de descendants des anciens chrétiens du pays. Quelle miséricordieuse compensation à ses cinq années de ministère qu'il avait crues stériles, Entouré de ces inconnus d'hier comme par des enfants qui ont re. trouvé leur père, il les conduit à l'autel de la Sainte Vierge, A son exemple, tous s’agenouillent et essayent de prier, mais ln joie les emporte, — Oui, cest bien sainte Marie, s'écrient-ils à la vue de Notre-Dame : YoYez sur son bras, On Ko Jesus Sama, son auguste fils Jésus. —

Depuis qu'ils se sont fait connaître au missionaire, ils se laissent aller à une confiance entière. La statue de Notre-Dame avec l'Enfant Jésus, leur rappelle la fête de Noël. — Nous faisons la fête de Jésus, le vingt-cinquième jour du mois des gelées blanches, dit une des personnes présentes. On nous a enseigné que ce jour-là, vers minuit, il est né dans une étable, puis, qu'il à grandi dans la pauvreté et l: souffrance, et qu'à 33 ans, 1l est mort sur la croix pour le salut de nos âmes. En ce moment, nous sommes au temps de la tristesse (carème). —

Tout à coup, un bruit de pas se fait entendre : ce sont d'autres japonais qui entrent dans l’église. En un clin d'œil, ceux qui entourent le prêtre, se dispersent, mais reviennent presque aussitôt, riant de leur frayeur. — Nous n'avons rien à craindre de ceux-là, disent-ils ; ce sont des gens de notre village, et ils ont le même cœur que nous. — Il fallut néanmoins se séparer plus vite qu'on ne l’eût souhaité, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police dont on pouvait, à chaque instant, redouter la visite.

Dans cette heureuse entrevue, l'Eglise du Japon renaissait. Les r'jetons des martyrs du XVII" siècle, restés dévots à Marie, reconnaissaient sans hésiter, dans les nouveaux missionaires, les successeurs des prêtres qui avaient évangélisé et converti leurs pères. La chaîne des pasteurs légitimes se trouvait ainsi providentiellement renouée au nom béni et près de la statue de la Vierge.

De part et d'autre, la joie et les espérances furent immenses. Dès le soir du 17 mars, la nouvelle d’une

entrevue avec un missionnaire ‘ayant un même Cœur," se propagea de chaumière en chaumière, et, le lendemain, les chrétiens vinrent à l'église en si grand nombre, que Pour ne pas donner l'alarme à la police du Souvernement, M, Petitjean leur fixa Un rendez-vous dans une Montagne du voisinage où il put se rendre Compte à loisir, de ce qu'ils avaient conservé de la religion catholique. Ils adminis. traient le Baptème, vénéraient la Croix et priaient les Saints. D'après leurs souvenirs, :. réussit à reconstituer le texte de plusieurs prières, telles que le Pater, l'Ave, Je Confiteor, l'acte de contrition, etc. Plus tard, les missionnaires constatèrent l'existence d’autres prières lesquelles s'adressaient surtout à Marie, comme Je Salve Regina, l'O gloriosa virginum, et les Litanics de la Sainte Vierge, en latin, que leurs héroïques ancêtres — on se le rappelle — chantaient avec tant de ferveur et d'allé. gresse, dans leur suprême combat pour la foi. Dans certaines localités, notamment à Kitsuki, Île située à 25 lieues environ, au nord de Nangasaki, les descendants des anciens chrétiens avaient conservé la pratique de réciter Je Rosaire qu'ils appelaient Osario où Osairo. Suivant une coutume transmise scrupuleusement dans les familles, ils devaient en réciter un tiers, chaque jour, et méditer, le lundi et le jeudi, sur les mystères joyeux ; le mardi et le vendredi, sur les mystères douloureux : le mercredi et le samedi, sur leg mystères glorieux. Le dimanche, ils le récitaient en entier Une image représentant les quinze mystères du Saint Rosaire, est actuellement conservée et vénérée dans la nouvelle

église de Shittsu, — diocèse de Nangasaki — village où elle a été retrouvée,

Ils célébraient de nombreuses fêtes, entre autres Noël, Pâques, la S. Jean-Baptiste. Certains chefs de village en dressaient, chaque année le calendrier, d'après des règles religieusement conservées ct qu'ils tenaient des premiers apôtres du pays. L'année s'ouvrait par une fête de la Vierge, Sancta Maria no mamori, Notre Dame de la Garde, Comme ce beau ütre allait bien à la tendresse confiante de ce troupeau de fidèles laissés sans pasteurs. Ce que la Sainte Vierge garde est bien gardé: durant 250 ans, elle garda intacte, la pureté des croyances religieuses de ses enfants. Quel éloquent commentaire des recommandations de Léon XTIT, de voir dans la dévotion

à la Vierge du Rosaire, la sauvegarde toute puissante de la foi, parmi nous.

Avant lui, Pie IX reconnaissant, à l'examen de ces faits extraordinaires, une éclatante faveur de Marie, accordait le privilège de célébrer dans tout l'empire du mikado, une fête spéciale sous le titre de Notre-Dame du Japon, le 17 mars de chaque année, date anniversaire de la mémorable découverte que nous venons de résumer.

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