‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 15 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

l'église catholique et l'état en RUSSIE

jusqu'à 1814

L Pierre P"". Tolérance et indifférence. — II. Catherine II. Le règlement de 1769. Les partages de la Pologne posent le problème catholique. L'Eglise asservie à l'État. — III. Paul P''. Le despotisme incohérent. Le département des Affaires catholiques. Hostilité et faveur. — IV. Alexandre P'. Le Collège ecclésiastique romano-catholique.

Pendant longtemps, le catholicisme n'a été en Russie qu'un hôte peu encombrant, qui n'inspirait ni préoccupations, ni craintes. Quel ombrage pouvait-on prendre d'une poignée d'étrangers, d'une . centaine de familles déracinées des quatre coins de l'Europe et cantonnées dans la Sloboda de Moscou, au milieu d'une population d'immigrés en majorité protestants? Les adeptes de Luther et de Calvin possédaient des pasteurs et des temples ; les fidèles de Rome n'avaient ni église, ni prêtres. De loin

(1) Les éléments de cette introduction sont empruntés, pour la plupart, au grand ouvrage du regretté P. Paul Pierling, La Russie et le Saint-Siège, t. IV et V, et à une série d'articles publiés par lui dans la Civiltà Cattolica, du 7 juin 1919 au 11 mars 1921, sous ce titre : « Il Cattolicismo in Russia e la sua condizione légale. » Il s'était réservé de publier ce travail en français en le complétant.

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en loin, ils étaient visités par les missionnaires qui allaient et venaient entre Rome et la Géorgie ou la Chine ; ou bien par les chapelains des ambassades accréditées auprès des tsars moscovites. En 1684, un premier rudiment d'organisation succède à cet abandon quasi complet. C'est l'aube du règne de Pierre le Grand, encore sous la tutelle de sa sœur Sophie. La bonne volonté de l'empereur Léopold F^, le dévouement intelligent d'un catholique écossais, le général Patrice Gordon, le zèle audacieux de quelques Jésuites parvinrent à fonder la mission de Moscou. Deux fois expulsés, les Jésuites cèdent au bout de trente-cinq ans la place aux fils de saint François, Capucins et Réformés. Les premiers s'établissent à Pétersbourg, les seconds à Moscou ; et bientôt ils se constituent en deux préfectures apostoKques.

L'Église catholique continua longtemps sur ce sol ingrat une vie pénible et obscure. Pierre I®^ proclame en principe une large tolérance. Elle est troublée de loin en loin par les sursauts d'un despotisme capricieux. En fait, les catholiques eux-mêmes ont trop souvent l'imprudence de recourir à l'État dans leurs démêlés : disputes des syndics des « quatre nations », sorte de marguilliers chargés de surveiller l'administration des biens de l'Église ; mésintelligence entre les missionnaires, dont les sphères d'influence sont encore mal délimitées. Les tribunaux civils et le Synode lui-même doivent, à la requête des plaignants, trancher les différends et rétablir la paix. Mais ces interventions ne décèlent aucune vue systématique, aucune hostilité ; elles sont et demeurent exceptionnelles, comme les circonstances qui les provoquent. Jusqu'au règne de Catherine II, les groupements catholiques des deux capitales végètent dans l'ombre et la paix. « La Propagande... con^espondait, soit directement, soit par les nonciatures de Varsovie et de Vienne, avec les missionnaires de Russie, délimitait les préfectures apostoliques, nommait et révoquait les supérieurs, se faisait adresser des rapports détaillés et tranchait en dernier appel les questions litigieuses. »

Au début du règne de Pierre le Grand, le problème catholique ne se pose pas encore pour la Russie. Par la

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fenêtre qu'il perce sur l'Europe, le tsar constate la place énorme que l'Eglise de Rome occupe clans le monde ; c'est une force qu'il serait maladroit et dangereux de négliger ; il tâche de la tourner à son profit. Il lutte à la fois contre le Suédois luthérien et contre le Turc mahométan. Uniquement préoccupé, au fond, de la grandeur politique de son empire, il se donne des airs de croisé, recherche l'appui de deux puissances catholiques, la Pologne et l'Autriche, escompte l'aide morale du chef religieux de la chrétienté d'Occident. Les papes ont de tout temps prêché la croisade contre les infidèles et contre l'hérésie : leur programme traditionnel semble être devenu celui du tsar; « les papes, afin d'atteindre leur propre but, n'auraient... qu'à seconder ses desseins ». De nouveau, les missions diplomatiques partent de Moscou vers Rome ; elles vont y raviver de vieilles espérances, assoupies à force d'être déçues. On reparle d'union : on retire des cartons les anciens projets ; on relit les correspondances des' missionnaires où certaines paroles, tombées fies lèvres du tsar, semblent autoriser les rêves les plus magnifiques. Pierre disait : « La réunion des Églises ne serait pas impossible. » « Elle n'est pas éloignée. » Les optimistes s'enflamment, tandis que d'autres, plus avisés dans leur défiance, rappellent les déceptions anciennes et soulignent les raisons d'en attendre de nouvelles : l'autorité du pape qu'il faudrait reconnaître, les rigueurs de la morale dont le jeune tsar n'a cure, l'usage capricieux et abusif du pouvoir qui exigerait une règle et un frein : « A moins d'un miracle de premier ordre, écrit un informateur, il n'y a pas d'espoir que le tsar Pierre se transeforme et s'entende avec le Vatican. » Avec la victoire de Poltava, la Russie se sent de force à se frayer sa voie dans le monde sans le secours d'aucun patronage. L'empereur laisse tomber ses belles promesses ; il ne renouvelle pas ses avances et il ne se soucie plus de répondre à celles cfue son attitude a provoquées (1).

(1) TiERLiNG.La Russie..., IV, 127-128,142-145,224-228; « Il Cattolicismo in Russia.,.», Civiltà Catlol, 8 juin 1919, 409-4t0,

Pierre resta éloigné du catholicisme. Il ne se fit pas non plus protestant. Mais c'est un fait que son goût personnel le portait plutôt vers la Réforme. Luther, paraît-il, était à ses yeux un grand homme qu'il fallait mettre au-dessus de tous les autres. Tout au moins, le monde protestant lui était plus familier que le monde cathoHque ; grâce à son séjour en Hollande et en Angleterre, il le connaissait mieux. Parmi les hommes qui eurent sur lui le plus d'influence, il faut signaler le calviniste genevois Lefort, ennemi juré de l'Église romaine. Son conseiller et son instrument dans la réorganisation de l'ÉgHse orthodoxe, l'archevêque Théophane Prokopovitch, copiait les théologiens de la Réforme et leur empruntait notamment leur enseignement sur le droit des princes en matière de religion. L'ÉgHse grecque regardait le basileus comme l'évêque du dehors, son défenseur-né, son soutien et son protecteur, mais non pas comme son chef, du moins en théorie. Théophane exagéra cette conception au point de la fausser. Le jus majestaticum circa sacra devint à ses yeux un pontificat véritable. Le monarque a le droit de commander à son peuple, non pas seulement ce qui importe au bien de la patrie, « mais encore tout ce qui lui plaît, pourvu que cela ne nuise point au bien du peuple et ne contredise point à la loi divine ». Il peut modifier comme bon lui semble « les usages civils et les rites religieux, les coutumes, les vêtements, la construction des maisons, les rangs et les cérémonies dans les banquets, les mariages, les enterrements, etc., etc. ». Dans la formule du serment imposé aux membres du Synode dirigeant, formule rédigée par Pierre en personne, on lit ces mots significatifs : « Je confesse... que le juge suprême de ce collège ecclésiastique est le monarque lui-même de toutes les Russies, notre très gracieux souverain. » Le protestant Christian Wolfî avait allégué, pour décHner l'invitation que lui adressait le tsar de se rendre en Russie, la crainte d'être combattu par le clergé orthodoxe, comme il l'était déjà par le clergé luthérien. On lui fit répondre de se rassurer : « En Russie, l'empereur luimême est le Supremus Pontifex; il ne gouverne pas comme

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il plaît au clergé, mais c'est le clergé qui est obligé de lui obéir. » Il ne s'agissait, pour l'instant, que de l'Église orthodoxe ; mais comment supposer que les Églises dissidentes jouiraient en paix de toutes leurs franchises, alors que l'Église dominante était si étroitement asservie? Le tour des cathoHques ne pouvait manquer de venir (1).

Au bout de vingt-deux ans de lutte, Pierre l^^ arracha enfin à la Suède, aux bords de la Baltique, un vaste lambeau de terre protestante. Pour ces nouvelles provinces, il créa un rouage administratif, le Collège de Livonie, d'Esthonie et de Finlande. C'était surtout une sorte de cour d'appel, où toutes les affaires ecclésiastiques et civiles, jugées en première instance par les consistoires et les tribunaux, étaient déférées avant d'aller en dernier ressort au Sénat. Ce Collège jouait le rôle d'un consistoire central des Églises luthériennes et réformées dans les pays baltes. Une importante décision de l'impératrice Anna loannovna étendit en 1734 sa compétence à toutes les affaires religieuses des protestants disséminés dans l'empire. Les six membres qui le composaient, y compris le président et le vice-président, étaient presque toujours protestants, parfois orthodoxes. Un procureur impérial, organe du gouvernement, surveillait et dirigeait toute la procédure.

Ce système avait été fait exprès pour des provinces protestantes. On devait y ajuster aussi l'Église catholique. Mais ni Catherine P^, née dans l'Église romaine, ni les deux Anna, l'impératrice Anna loannovna et la régente Anna Léopoldovna, deux femmes aussi sottes que méchantes, ni 1' « étincelle de Pierre le Grand », Elisabeth, ne s'en donnèrent la peine. Pour les affaires spirituelles et temporelles de leur ÉgHse, les cathoHques échappèrent presque toujours aux tribunaux d'État ; et la Propagande, en fin de compte, prenait toutes les décisions et tranchait tous les différends.

(1) Théophane Prokopovitch, Pravda voli monarcheî, 26 verso ; Ton- DiNi, Le Règlement ecclésiastique de Pierre le Grand, 10, 120, 185.

Avec Catherine II, cette situation ne pouvait pas durer. Égale de Pierre I^^ par le génie et le despotisme, elle le surpassait peut-être en astuce. Elle disait un jour : « Comme Dieu souffre sur la terre toutes les confessions, toutes les langues, toutes les religions, l'impératrice, suivant en ceci sa sainte volonté et ses préceptes, agit de même, demandant seulement qu'entre ses sujets jègnent toujours l'amour et la concorde. » C'étaient de belles paroles, mais elles sonnaient faux dans la bouchie de cette princesse, libertine et voltairienne. L'Église nationale, domestiquée au préalable, devint entre ses mains un instrument perfectionné de russification à outrance. A ce titre, elle ne trouva pas de plus ferme soutien et de défenseur plus vigilant que l'impératrice. Le jour viendrait où elle s'en servirait contre les populations uniates, ravies à la Pologne. Pour le moment, fidèle à son programme : « Prévoir, attendre, profiter », elle guettait l'occasion de mettre le grappin sur les catholiques de l'empire par une réglementation de son choix.

Les catholiques eux-mêmes la servirent à souhait. La communauté de Pétersbourg ne vivait pas dans la concorde et la bonne harmonie. C'était un problème assez délicat de maintenir la paix parmi les fidèles des « quatre nations », Allemands, Français, Italiens et Polonais. Ils se morcelaient en fractions rivales, dont chacune voulait imposer un supérieur et des syndics de son choix. Les religieux franciscains eux-mêmes ne s'entendaient guère mieux entre eux. Allemands et Italiens surtout se regardaient de travers et se renvoyaient à l'envi les reproches de mauvaise administration et de dilapidation des biens de l'Église. Les plaignants importunaient la Propagande de leurs volumineux mémoires. Un confiseur de la cour et un fabricant de porcelaine menaient la campagne. Rome ne semblait guère disposée à céder à leurs

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prétentions ; ils pensèrent aboutir en s'adressant à l'impératrice.

Celle-ci se garda bien de les renvoyer au Saint-Siège, comme elle l'aurait dû en bonne justice. De sa propre autorité, elle imposa aux catholiques le Règlement du 12 février 1769, date décisive dans l'histoire de leur asservissement. Les pouvoirs des syndics dans l'administration des biens de l'Église furent considérablement augmentés ; mais, de plus, les paroissiens, réunis en assemblée générale sous la présidence d'un magistrat civil, devaient dorénavant élire le supérieur des Franciscains à Pétersbourg et des Capucins à Moscou. L'élection devait être notifiée au Collège des Affaires étrangères en vue d'obtenir « uhi de jure la confirmation spirituelle ». Enfin, si des contestations s'élevaient à l'avenir, soit entre le clergé et les paroissiens, soit entre les syndics et les simples fidèles^ elles devaient être déférées au Collège de Justice pour les affaires de Livonie, d'Esthonie et de Finlande, vu que ce tribunal était déjà chargé de juger les causes spirituelles, ecclésiastiques et économiques des autres cultes chrétiens dits étrangers. Il était d'ailleurs entendu que le Collège s'interdirait toute ingérence dans les questions de pure doctrine : « Comme nos lois .et celles de nos prédécesseurs, disait l'impératrice, ont accordé depuis longtemps aux catholiques-romains qui habitent notre empire le libre exercice de leur foi, le Collège de Justice ne doit, sous aucun prétexte, dans l'examen des différends concernant l'administration ecclésiastique, s'ingérer dans les dogmes de la foi de la confession Romaine. »

Le seul énoncé de cette restriction fait comprendre l'étendue du danger qui menaçait désormais l'Eglise catholique en Russie. Aussitôt que Rome eut connaissance du Règlement, elle protesta, mais en vain. Il fallut non pas tolérer, mais subir l'ingérence des laïques dans la nomination du supérieur de la Mission, et l'étabhssement d'un for séculier pour les ecclésiastiques. « Peu à peu, la pratique suggéra et admit des accommodements. Le Règlement survécut à tous les arrangements conclus avec le Saint-Siège, même au Concordat de 1847. Les catho-

liques laïcs se réclamèrent toujours des dispositions financières qu'il contenait et qui étaient tout à fait à leur convenance. » Par cet acte, l'impératrice manifeste les principes dont elle entend s'inspirer dans sa politique avec Rome et avec les catholiques. Elle affecte d'ignorer le pape. Si elle veut bien s'adresser à lui pour obtenir, en certains cas, des concessions déterminées, elle donne à comprendre que c'est par grâce, par pure condescendance, et si on fait mine de lui opposer un refus ou des procédés dilatoires, elle déclare crûment que ce qu'on ne veut pas lui donner de plein gré, elle le prendra de force (1).

Le premier partage de la Pologne, en 1772, incorpora à l'empire la Russie Blanche, avec 100 000 Latins et 800 000 Uniates. On se hâta de proclamer à leur profit la tolérance et une parfaite liberté de conscience : chacun pourrait tout à son aise pratiquer sa religion suivant les lois de son culte particulier. Mieux encore, le 18 septembre 1773, Catherine garantit, par un traité en règle, aux catholicjues-romains utriusque ritus, « le libre exercice de leur culte et discipline, avec toutes et telles églises et biens ecclésiastiques qu'ils possédaient » au moment de leur passage sous la domination russe ; et de plus, elle promit, au nom de ses successeurs comme au sien propre, qu'on ne se servirait jamais des droits du souverain au préjudice du statu quo de la religion catholique -romaine dans les pays annexés.

Telle était la théorie ; voici maintenant la pratique. Les Uniates incorporés à l'empire formaient encore un diocèse, un archevêché, celui de Polotsk, dont le titulaire résidait désormais en Russie. Mais les Latins n'avaient plus de hiérarchie. Ils appartenaient aux lambeaux de trois diocèses demeurés polonais, dont les chefs se voyaient interdire tout ministère dans les nouvelles provinces russes. De sa propre autorité, l'impératrice décrète l'érection d'un nouvel évêché. Elle lui adjuge généreusement, outre les fidèles de la Russie Blanche, tous les catholiques répandus dans l'empire. La juridiction du nouvel évêque

v(l) Waliseewski, Le Roman d'une impératrice, 265 ; Pierling, V, 6-16.

s'étendra de la Dvina aux frontières de Chine, et de la Baltique à la mer Caspienne. L'exemption des réguliers est abolie ; l'évêque aura pleine autorité sur les moines et les monastères ; il décidera les affaires spirituelles « conformément à la foi et aux rites de l'Eglise )>. Quant aux affaires administratives et économiques, il devra se conformer au Règlement de 1769. En cas d'appel des sentences de l'évêque, on s'adressera d'abord au Collège de Livonie, puis au Sénat. Le diocèse créé, l'impératrice y installe avec la même désinvolture un prélat de son choix, Stanislas Siestrzencewicz, évêque in partibus de Mallo et suffragant ou auxiliaire de Vilna. En 1773, un oukase le fait évêque de Russie Blanche. En 1782, un autre oukase le proclame archevêque de Mohilev et métropolitain de toutes les églises catholiques de Russie. Enfin, la souveraine, toujours poussée par la « législomanie » dont elle se dit atteinte, prescrit à l'archevêque de constituer un Consistoire où siégeront des chanoines et, dans certains cas, un représentant du pouvoir civil. Les affaires de l'Église catholique, portées jusque-là au Collège de Livonie, lui sont soustraites et elles sont dévolues à ce nouveau tribunal. Les appels sont réservés au Sénat.

Le nouveau diocèse, organisé au mépris de toutes les lois canoniques, ne devait avoir avec le Saint-Siège que le strict minimum de dépendance et d'union sans lequel il y aurait eu schisme. « Pour le spirituel, disait l'un des conseillers de Catherine, comme c'est le point essentiel de la religion catholique-romaine et des Grecs-Unis, [l'archevêque] relèvera du pape. Cet article est nécessaire, puisque sans cela il cesserait d'être catholique-romain, et un tel archevêque ne pourrait jamais compter sur l'obéissance de ses ouailles. En attendant, il faut prendre des précautions même dans son serment de fidélité, afin qu'il ne puisse jamais abuser de cette dépendance du pape. » Cet avis fut suivi à la lettre. Dès la première audience, Catherine ne laissa aucun doute à Siestrzencewicz : « Monsieur, lui dit-elle (c'est lui-même qui le raconte en son français bizarre), je ne gêne pas l'exercice d'aucune

religion dans mon empire, ni votre relation avec Rome. Mais comme je sais que cette cour a des prétentions fortes, je veux que vous ne partagiez pas votre obéissance. Je le veux. » Le prélat n'avait aucune velléité de révolte. Il répondit qu'il fallait « obéir aux souverains non seulement tant par crainte que de conscience, et qu'il obéirait exclusivement à Sa Majesté impériale ». Cette parole fut bien tenue. Siestrzencewicz s'en expliqua plus tard luimême sans le moindre embarras : « On parle sur la Neva, écrivait-il plus tard, avec la même précision comme sur

( la Seine et le Mansanara (le Mançanarez) : Je le veux ; et

' on répond : Oui, Votre Majesté sera obéie. »

L'impératrice interdit à nouveau le prosélytisme. Dé-

l| fense fut faite aux évêques, chanoines, prêtres séculiers, à tout le clergé en général, de propager la doctrine catholique, soit publiquement, soit en secret. Toute atteinte portée par le catholicisme à l'orthodoxie aurait blessé l'unité nationale et marqué un progrès du polonisme, dont la souveraine avait juré la destruction. De plus, sous couleur de protéger la liberté de l'Église catholique dans

\ son empire, Catherine édicta l'interdiction absolue de y publier les bulles ou ordres quelconques, en matière spirituelle, émanant soit du pape directement, soit des congrégations romaines. Tout document de ce genre devait être remis aux autorités civiles et soumis à l'approbation impériale. Du même coup, les religieux sont soustraits à la juridiction de leurs supérieure généraux, établis hors de la Russie : « Pour vos Carmes, écrit l'impératrice à son ami Grimm, je n'ai rien à faire, parce qu'il est défendu aux miens d'avoir communication avec d'autres Carmes que ceux de mon pays, et point de général hors de mon pays. Nous devenons très entêtés et nous voulons garder notre ménage pour nous, et des nez étrangers n'ont absolument rien à faire là-dedans. »

Les prétentions arrogantes de Catherine trouvèrent, comme c'était inévitable, les plus vives résistances du côté du Saint-Siège. Pendant longtemps, Rome ignora le nouveau diocèse de Russie Blanche et son titulaire : elle ne connut que l'évêque de Mallo, administrateur délégué

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des trois tronçons de diocèses enclavés en Russie et inaccessibles à leurs pasteurs. Le conflit s'envenima loi-sque l'impératrice voulut transformer son évêché en archevêché, et faire de Siestrzencewicz un métropolitain revêtu du pallium. Ce prélat n'avait rien fait pour mériter ce surcroît d'honneurs, et sa servilité envers le pouvoir civil ne pouvait qu'exciter les vives inquiétudes du Saint- Siège. En 1773 parut le bref qui supprimait les Jésuites. Le document devait être publié et intimé par chaque évêque aux Jésuites de son diocèse et dans chaque maison delà Compagnie. Tant que l'Ordinaire du lieu n'avait pas procédé à ces formalités, les religieux ne devaient et ne pouvaient se regarder atteints par l'acte de suppression et dégagés de leurs obligations. Or, Catherine voulut à tout prix garder chez elle Tordre dont les Cours Bourbonniennes avaient tramé la ruine. Elle défendit à Siestrzencewicz de publier le bref de Clément XIV, et le bref demeura lettre morte. Elle exigea l'ouverture d'un noviciat, et r évêque de Russie Blanche, par une interprétation audacieuse des pouvoirs extraordinaires C|u'on lui avait accordés sur les réguliers, donna dans ce but les permissions nécessaires par un mandement d'un éclat scandaleux (1).

Catherine couvrit toute cette conduite. C'était son bon plaisir : le prélat ne faisait cjue son devoir de sujet fidèle, et les résistances de Rome irritèrent la souveraine jusqu'à l'exaspérer :

Je ne me suis Jamais départie, écrivit-elle à son ministre de Varsovie, des principes d'humanité et de tolérance qui ont été constamment la base de ma conduite, permettant à chacun une entière liberté de conscience, sans gêner qui que ce soit sur la manière de chanter les louanges de Dieu selon les rites de la Religion qu'il a reçue de ses pères, ou qu'il a adoptée ; j'ai permis sans restriction dans mon Empire le culte public de toutes les religions, cans excepter celle de Rome ; mais si des combinaisons particulières, ou des vues intéressées ou entièrement étrangères au

(1) PiERLiNG, V, 19-22, 31, 107; Catherine à Grimm, 26 janvier 1782, Sbornik, XXIII, 226.

vrai Christianisme se trouvaient en contradiction avec les principes du Gouvernement civil et l'autorité légitime qui doit en faire la base, ou si même l'indulgence dont j'ai usé jusqu'à présent était si peu sentie et appréciée par celui-là même qui ne doit qu'à ma modération l'influence qu'il a conservée sur ceux de sa Religion dans mes États, je me croirai alors obligée de prouver par les effets que je ne suis pas indifférente au peu d'égards qu'on a pour mes demandes, et les moyens ne me manqueront certainement pas pour cela.

L'impératrice a soin de préciser sa menace. Les Uniates sont le point le plus vulnérable de l'Église catholique en Russie : c'est à eux qu'elle s'en prendra.

Le Pape lui-même ne peut ignorer que la plupart de ceux qui professent la Communion romaine dans mes gouvernements de la Russie Blanche ont été de notre Religion orthodoxe et qu'eux ou leurs ancêtres n'ont adopté la Communion romaine qu'à cause des persécutions qu'ils ont éprouvées en Pologne, et par les artifices des prêtres romains. Dans cet état de choses, la plupart d'entre eux n'attendent que le moindre signal pour embrasser notre Religion orthodoxe, qu'ils ont quittée à regret, et dont il reste beaucoup de traces et de vestiges dans leurs cœurs, Religion dont les dogmes sont d'autant plus précieux à l'humanité qu'ils ne se sont jamais trouvés en contradiction avec les principes de l'autorité et du pouvoir civil, non plus qu'avec le bien-être et la police des États. . ,j^

Cet éclat de fureur révéla tout à coup la triste position de l'Église catholique de Russie. Ce n'était pas en vain que l'impératrice menaçait les Uniates. Rome le comprit. On céda sur les questions secondaires de formes et de personnes, tout en évitant avec soin de reconnaître une valeur quelconque à l'œuvre abusive du pouvoir civil. Le nonce Archetti parut en 1783 à Pétersbourg, porteur d'une bulle pontificale, dont il était chargé d'exécuter les dispositions. Il érigea le nouvel archevêché, installa le métropolitain, organisa le chapitre et passa entièrement sous silence tout ce qui avait été fait sans l'aveu et le concours du Saint-Siège.

Catherine persista jusqu'à sa mort dans cette politique arbitraire et violente. Les nouveaux partages de la Pologne

firent passer sous sa domination six diocèses latins et trois uniates. Il eût été facile et logique d'ouvrir une négociation avec Rome au sujet des retouches à faire subir aux limites de ces diocèses. Mais la tactique de l'impératrice était de méconnaître l'autorité du pape et de la braver. Elle bouleversa de nouveau la hiérarchie catholique, réduisit à trois les six diocèses latins, mit la plus grande partie des biens de l'Église au pillage, imposa aux évêques et au clergé ses règlements anticanoniques. Quant aux diocèses uniates, elle les abolit et les fondit dans l'archevêché de Polotsk. Ce fut l'époque des célèbres missions où popes et gendarmes parcoururent les campagnes habitées par les Uniates et ramenèrent à coups de trique au bercail orthodoxe les brebis récalcitrantes. Rome s'inquiéta de nouveau. On négociait l'envoi d'un nouveau plénipotentiaire pontifical à Pétersbourg, lorsque l'impératrice mourut subitement. Elle avait ouvert et tracé la voie malheureuse où le gouvernement russe marchera désormais sans revenir presque jamais en arrière. Les lois ecclésiastiques de Catherine devieridront des dogmes d'État, des principes fondamentaux proclamés intangibles.

L'empereur Paul I®^ était tout aussi despote que sa mère ; mais il n'avait hérité ni de son génie et de son esprit de suite, ni de ses préjugés luthériens contre Rome. Lui aussi se montra, à l'occasion, partisan de l'omnipotence de l'État dans le domaine religieux ; mais, dans la pratique, il fut capricieux et incohérent, au gré des lubies qui le hantaient et des influences qui le dominaient. Il rêva de restaurer l'ordre souverain de Malte ; il s'en déclara le protecteur et il se fit élire grand-maître ; mais le pape, justement choqué d'une prétention aussi exorbitante de la part d'un prince non catholique, condamna les compromissions et dissipa les équivoques en déclarant la nullité d'une élection aussi étrange. L'irritation de

l'empereur fut extrême. Avant de congédier brutalement le nonce Laurent Litta, il enjoignit, le 17 mars 1799, au métropolitain « unique » de Russie et à tous les évêques de gouverner à l'avenir leurs diocèses « uniquement » d'après les lois de l'empire. Une note ministérielle du 9 avril répondit aux observations du nonce en affirmant que l'empereur se bornait à défendre les principes d'une sage administration, « lesc|ueis rejettent toute influence d'une juridiction étrangère sous cjuelque forme et dénomination qu'elle puisse se présenter ». Suivaient les quatre « axiomes » suivants, « confirmés et irrévocablement arrêtés » :

1° Le temporel de l'Église catholique en Russie est assujetti sans restriction aux juridictions civiles.

2^ « La suprématie du pontife romain doit uniquement se borner au spirituel, c'est-à-dire au maintien des observances, rites et dog-mes de son Église, d'où dépend l'unité parfaite entre le chef et les membres. »

3° Les bulles du pape doivent se rapporter « aux objets seuls de cette espèce ».

4° Pour demander une bulle, il faut obtenir le consentement préalable de Sa Majesté. Les bulles qui seraient envoyées doivent être présentées à l'empereur et pourvues du i^isa.

C'étaient les principes du règne précédent, formulés avec plus de netteté, sinon avec plus de vigueur. A leur lumière, on s'étonne de voir l'Église catholique sortir du chaos sous le règne de Paul, et recevoir une organisation qui eût été en somme tolérable, si cjuelques points importants n'étaient restés dans le vague, ou n'avaient reçu des solutions inadmissibles. Après des négociations difficiles, dont nous n'avons pas à raconter les péripéties, Mgr Litta, d'accord avec le gouvernement impérial, érigea les nouveaux diocèses et détermina leurs limites. L'archevêché de Mohilev, déjà si vaste, s'agrandit encore. Le reste des pays annexés fut réparti entre les diocèses de Vilna, de Samogitie, de Loutsk-Jitomir, de Kaménets et de Minsk. L'Église uniate, relevée en partie de ses ruines, eut trois diocèses : l'archevêché de Polotsk et les évêchés

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de Loiitsk et de Brest. Les anciens évêques furent confomés, et les sièges vacants pourvus de nouveaux titulaires. « L'autorité de ces prélats était reconnue conformément aux règles du droit canonique. Chefs suprêmes de leurs diocèses, ils disposent des bénéfices : abbayes, prélatures, canonicats, paroisses ; ils exercent sans partage leur droit de nomination ; l'État ne s'y ingère en rien. De même les séminaires, les écoles et les autres établissements ecclésiastiques dépendent d'eux seuls. A l'intérieur de son diocèse, l'évêque jouit d'une entière liberté. »

Ces dispositions étonnent par leur largeur ; mais le despotisme prenait ailleurs sa revanche. La nomination des évêques aurait dû être. tirée au clair. Le nonce n'avait pas manqué d'en parler dans un mémoire où il résumait les propositions du Saint-Siège ; il désirait voir déterminer la marche à suivre, de façon à concilier les justes désirs du gouvernement et les prérogatives du Souverain Pontife. L'empereur écarta rudement cette demande, et fit noter en marge cette réponse : « Dans ce cas, le souverain ordonnera de faire ce qui lui paraît le plus utile. » En pratique, Paul nomma les évêques par un oukase, sans entente préalable avec Rome. On laissait ainsi la porte ouverte aux conflits les plus dangereux, d'où faillit plusieurs fois sortir la ruine de l'Église catholique en Russie. Les ordres religieux furent traités avec moins d'égards encore. Afin de les fortifier, le nonce voulait les remettre sous la dépendance de leurs supérieurs généraux, qui résidaient presque tous en dehors de l'empire et ne pouvaient communiquer avec leurs subordonnés. Il suggéra à ce sujet tout un projet de réformes. Tout fut repoussé avec hauteur : « Le souverain, fit noter l'empereur, ne manquera pas de s'occuper lui-même de ces points. Puisque ce n'est pas son affaire [au pape], laisser sans réponse. » Il y eut en fait une réponse : les religieux furent complètement assujettis aux évêques, et on leur interdit de nouveau de communiquer à l'étranger avec n'importe cjuelle autorité. Pareille défense fut renouvelée aux évêques et à tout le clergé : aucune bulle, aucun bref, aucun document de n'importe quelle nature ne pouvait être reçu sans la per-

mission et le çisa du gouvernement. Enfin, toujours au mépris du droit canonique, apparut l'ébauche du futur Collège ecclésiastique catholique-romain, qui devait recevoir sous le règne suivant son nom et son organisation définitive (1).

L'empereur, désireux de rendre au Collège de Livonie son ancienne importance, en confia la présidence à un gentilhomme luthérien, originaire de Courlande, le baron Heyking, avec la mission de surveiller de près le clergé protestant : « Je vous donne, lui dit Paul, pleins pouvoirs sur messieurs vos prêtres. Vous tiendrez les yeux ouverts et vous m'adresserez vos rapports. Je sais, ajouta-t-il, que plusieurs de vos pasteurs luthériens sont imbus de l'esprit de nouveauté, et manifestent des opinions qui procèdent des nouvelles doctrines françaises. Je protégerai toujours les religions légalement établies dans mon empire, ainsi que leurs adeptes ; mais cju'ils ne s'écartent pas de la juste obéissance qu'ils doivent aux lois, ou bien je les punirai d'une façon exemplaire, car ils sont doublement coupables. » A peine le nouveau président fut-il installé, que l'empereur lui confia une nouvelle mission : « De tous côtés, lui dit-il, je reçois des plaintes contre les évêques et les supérieurs des couvents. Cela me décide à ajouter au Collège un second département, uniquement pour les catholiques. Vous aurez donc encore plus de peine. D'ailleurs, il y a dans le clergé polonais et lithuanien des têtes turbulentes, qui s'entêtent encore dans l'ancien esprit d'insubordination et d'anarchie. Il faut surveiller ces messieurs avec soin. — Mais, Majesté, observa Heyking, les catholiques verront avec peine un non-catholique, un laïc, à la tête de ce département. — Tant pis pour eux, répliqua l'empereur. J'ai moi aussi l'honneur d'être laïc, et je vous communique mes pleins pouvoirs : je suis pourtant bien maître de le faire, je pense. Du reste, vous pourrez prendre des catholiques pour former le département ; mais c'est vous qui répondrez en personne de ces messieurs. — Votre Majesté me permettra de lui

(1) PiERLiNG, V, 108-29; Sbornik, I, 525-527.

présenter des personnes de mon choix, sans quoi je ne saurais prendre de responsabilité. — Cela va de soi. Arrangez-vous avec le procureur général. » Par un oukase du 26 février 1797, l'empereur réalisa son projet, destiné, disait-il, « à donner satisfaction à ses sujets catholiquesromains » (1).

Lorsque le nonce Litta parut en Russie, il se trouva en face du fait accompli ; il ne put qu'en gémir. Les principes étaient violés d'une manière absurde ; les membres du département, à qui les catholiques allaient avoir affaire, étaient mal disposés. Mais le plus fâché de l'innovation impériale, ce fut l'archevêque Siestrzencewicz. Il était extrêmement jaloux de son autorité, fier de son titre de métropolitain unique, et il accusait volontiers les papes d'usurper sur la juridiction des évêques. Il lui fallait baisser pavillon devant un comité de légistes, mis naguère (^e côté par Catherine, dont il se vantait d'être la créature. Le prélat dressa aussitôt ses batteries contre cette innovation malencontreuse. Ses premières manœuvres furent vaines et lui valurent même un blâme officiel que le département lui inffigea sur l'ordre du tsar. Mais Siestrzencewicz était tenace ; en roué courtisan, il changea de tactique et fit si bien, qu'un an plus tard il se trouvait maître de la place. Le 26 janvier 1798, un nouvel oukase prescrivit de détacher du Collège de Livonie le département qui devenait autonome et n'avait plus audessus de lui que le Sénat. La présidence en fut ôtée à Heyking et attribuée à l'archevêque. Quatre membres ecclésiastiques et quatre membres laïques composèrent le nouveau tribunal ; on le pourvut en outre d'une chancellerie particulière avec un procureur et deux secrétaires.

Mgr Litta, témoin passif de cette transformation, s'en réjouissait. A force d'évoluer, l'institution, espérait-il, deviendrait tolérable, et on pourrait l'approuver, tout comme Benoît XIV avait approuvé le tribunal mixte établi dans le royaume de Naples. Pour le moment, il se

(1) PiERLiNG, V, 275-282, 22^1-2^8, 222-223.

tint sur une prudente réserve, et bien lui en prit. Le jour approchait où il devait voir clair dans le jeu de l'archevêque, qu'il ne pénétrait pas encore. Siestrzencewicz n'avait livré bataille que dans son propre intérêt ; quant au droit canonique et aux prérogatives du Saint-Siège, il s'en moquait. Bientôt il introduisit son frère, un calviniste, dans le département, et il invita un représentant du Synode à y siéger pour juger les affaires où les catholiques uniates étaient aux prises avec les orthodoxes. Rome ne pouvait compter sur lui : « Sire, disait-il un jour à l'empereur, si les évêques avaient leur ancien pouvoir, s'ils avaient les mains déliées, quoique même aujourd'hui on ne nous les tient pas trop serrées, alors ils pourraient plus promptement exécuter les ordres de leurs souverains, étant naturellement attachés comme sujets. Ce surcroît de pouvoir n'augmenterait pas le mien, car je le déposerais aux pieds de Votre Majesté (1). »

En dépit de sa servilité, vers la fin du règne de Paul I^^, l'archevêque tomba en défaveur. L'empereur prit en amitié le Jésuite autrichien Gruber, « homme véritablement extraordinaire, disait de lui Joseph de Maistre, théologien, médecin, chimiste, mécanicien, opticien, etc., homme d'Etat de plus, et fait peut-être pour être le ministre d'un grand prince ». Au cours des entretiens fréquents et prolongés que le monarque accordait à Gruber, celui-ci lui révéla les intrigues de Siestrzencewicz et le désordre où se trouvaient les affaires catholiques. Loin de remédier aux abus, le département les compliquait en vendant aux plus offrants ses faveurs et ses arrêts, surtout dans les causes matrimoniales. L'archevêque-président, rendu responsable de ce honteux trafic, dut donner sa démission et fut exilé hors de la capitale. Son coadjuteur, Mgr Benislawski, le remplaça, et ses premiers soins furent d'épurer le personnel du département. Chaque évêque latin devait être représenté par un assesseur nommé pour trois ans. Deux des membres au moins devaient être

(1) PiERLiNG, « Il Cattolicismo in Russia », Cw. CatL, 17 octobre 1919. 149- 151 ; La Bussie..., V, 229-231 ; Heyking, .4ms den Tagen Kaiser Pauls, 25, 38-39 ; Siestrzencewicz, Journal, I, 90 {Starina i novizna, XVI).

T/ÉGTJSE CATHOLIOUE et l'état jusqu'à 1814 19

laïques. « Pour les Uniates, disait l'empereur, puisqu'ils sont unis, ou bien à nous ou bien aux catholiques, et n'existent pas à part, ils ne peuvent pas avoir de membres. »

Toujours sous l'influence du père Gruber, l'empereur devint de plus en plus favorable aux catholiques. Après les oukases de 1799, funestes au clergé régulier, on vit paraître le règlement du 11 décembre 1800, publié sous le titre de « Points approuvés par l'empereur pour le clergé catholique-romain ». L'exemption des religieux y est à peu près rétablie. D'importajites dispositions anticanoniques restent en vigueur ; le département des affaires catholiques conserve ses prérogatives de tribunal suprême ; il reste l'intermédiaire obligé entre le Sénat et les administrations diocésaines. Mais il y a là une intention sincère de respecter les lois de l'Eglise et un efîort, maladroit, il est vrai, dans le but de leur adapter les institutions de l'empire.

Ces dispositions bienveillantes percent de plus en plus. Le 11 août 1800, Paul écrit à Pie VII une lettre autographe pour lui demander, comme il dit, « le sanctionnement formel » des Jésuites en Russie. Le 11 octobre, il leur confie l'Université de Vilna et la paroisse de Sainte-Catherine à Pétersbourg. Quelques semaines plus tard, plein d'intérêt pour le nouveau pape, à qui les terribles épreuves de son prédécesseur semblent réservées, il lui fait savoir qu'il trouvera l'hospitalité en Russie, avec toutes les facilités désirables pour gouverner l'Eglise : « Si le pape a besoin d'un asile sûr, déclare-t-il au père Gruber, je le recevrai comme mon propre père, et toutes les forces seront employées à sa défense, et ce ne sera pas comme l'ont fait d'autres princes qui, en lui promettant de l'aider, ne voulaient en réalité que le dépouiller et le priver de ses meilleures provinces. » Il parle enfin, lui aussi, de l'union de l'Église orthodoxe avec l'Église romaine ; elle lui semble possible et désirable : « Je suis catholique de cœur, avoue-t-il plus d'une fois ; tâchez par vos discours de persuader mes évêques. » De son côté, le religieux notait que l'empereur était ex corde Religioni nos-

trae addictus. De telles déclarations, dont on ne pouvait suspecter l'authenticité, ouvraient aux regards de Pie VII et de Consalvi les perspectives grandioses de l'Orient et de l'Occident chrétiens, oubliant leurs dissensions séculaires et réconcihés dans la paix et l'unité du Christ. Une ère nouvelle pour l'ÉgHse de Russie semblait sur le point de commencer. C'étaient des rêves sans lendemain. Dans la nuit du 11/23 mars 1801, Paul Fr fut assassiné, victime d'une conjuration de palais. Par son incohérence, sa versatilité morbide et ses rigueurs insensées, il avait été l'artisan de sa propre ruine (1).

Les catholiques de Russie ne devaient pas gagner à la disparition tragique de Paul pr. Le 26 août 1801, le nouvel empereur Alexandre I^r déclarait au pape qu'il aurait « en particulier » pour eux «une tendre sollicitude ». Il n'y parut guère. Lorsque Mgr Arezzo vint remplacer Mgr Litta dans l'ingrate mission de représenter le Saint- Siège à Pétersbourg, il y trouva Siestrzencewicz réintégré dans ses fonctions et dans son ancienne faveur. De plus, le département des affaires cathoHques avait fait place à un tribunal indépendant, le Collège ecclésiastique catholique-romain.

Un décret du 16 juillet 1801 institua un comité chargé de réorganiser la législation du culte cathoHque. On lui assignait pour tâche d'étudier les oukases de Catherine en 1795 et ceux de Paul 1er en 1798 et 1800, et d'en tirer un nouveau règlement qui réconcilierait le droit canonique avec les lois de l'État. Ce serait la charte « en vertu de laquelle les affaires de l'ÉgHse romaine seraient gérées et administrées, sans aucune influence d'une autorité étrangère ». Autant valait chercher la quadrature du cercle, et les canonistes les plus retors n'auraient pu réahser ce

(1) PiERLiNG, V, 289-334.

programme chimérique. Le comte Potocki, le comte Wielhorski, l'abbé Masclet, ex-Minime français, que les hasards de l'émigration avaient fixé en Russie, et le prélat mitre Byszkowski, sous la présidence du procureur général Békléchov, général d'infanterie, vétéran des guerres de Catherine, se mirent à la besogne, avec la confiance que l'ignorance seule pouvait leur donner. L'ex- Jésuite Byszkowski avait quelque compétence en fait de sciences ecclésiastiques ; les autres, y conipris Masclet, n'en avaient aucune et se préoccupaient avant tout de faire œuvre de courtisans. En quelques semaines, le comité eut expédié sa tâche et mis au jour le Po/o/e^iie (ou décret) «pour le gouvernement spirituel et ecclésiastique de la religion catholique-romaine ». Présenté au Sénat par Békléchov, le 13 août 1801, il fut confirmé par Alexandre le 13 novembre et promulgué le 9 décembre. Le titre de ce règlement surprend par sa bizarrerie et son obscurité ; les huit articles qui le composent sont à l'avenant. Six d'entre eux concernent le Collège, et cette institution fait à peu près tout l'intérêt de ce document.

L'article premier a pour objet de définir le Collège : « La Cour judiciaire ecclésiastique, composée d'ecclésiastiques et de séculiers, connaît des affaires communes conformément aux lois civiles ; mais pour les affaires spirituelles et ecclésiastiques, qui ont trait aux dogmes de la foi et aux droits canoniques, et qui ne relèvent pas du jugement des laïcs, il reste des consistoires ecclésiastiques institués dans les diocèses, et au-dessus d'eux le consistoire principal ou Collège ecclésiastique, qui remplace le département du Collège de justice. » Plus tard, en 1872, l'agent diplomatique du gouvernement russe auprès du Vatican, Pierre Kapnist, faisait cet aveu : « La rédaction de cet article est si peu claire et sa construction grammaticale si incorrecte, que sa véritable portée est fort difficile à saisir. »

L'article 2 détermine la composition du nouveau dicastère. L'archevêque de Mohilev en est de droit membre président ; les deux autres membres sont un évêque et un abbé mitre, choisis par le Collège, qui présente deux can-

didats pour chaque poste au Sénat, et le Sénat lui-même soumet ce choix à la confirmation impériale. De plus, six assesseurs sont élus parmi les chanoines ou les prélats, pour un mandat de trois ans, par les chapitres des diocèses latins. Quant aux Uniates, ils sont exclus du Collège. Cette injustice devait être réparée par l'oukase du 12 juillet 1804, qui institua dans le Collège un second département des affaires uniates.

Le Collège, les évêques diocésains, les consistoires et en général tout le clergé catholique-romain doivent, dans l'expédition des affaires et l'exercice de leurs fonctions, « se conformer aux lois et aux règles de leur Eglise ». Mais d'abord en ce qui concerne « les rapports avec une autorité étrangère et la communication ecclésiastique extérieure », il faut observer rigoureusement tout ce qui a été prescrit ou défendu par les oukases impériaux. De plus, il faut « sauvegarder, conformément au serment de fidélité, les droits du pouvoir autocratique, les lois de l'État et l'intérêt suprême du souverain ». Tel est le principe qui doit, aux termes de l'article 3, diriger l'activité du Collège et de toute la hiérarchie. Que fera le Collège, que feront les évêques, si les lois de l'empire se dressent contre les lois de l'ÉgHse? L'hypothèse d'un conflit de ce genre a sans nul doute paru absurde aux membres du comité. Le droit canonique, tel quil est approuvé par le souverain pour VÊglise catholique quil daigne protéger dans son empire, voilà pour eux comme pour l'archevêque Siestrzencewicz le droit sans épithètes, dont la volonté autocratique pourra toujours s'accommoder.

Le nouveau tribunal recevra les plaintes contre les évêques et les appels contre les consistoires diocésains. Pour les affaires de divorce, où il faut deux décisions conformes, dès qu'un consistoire diocésain a jugé l'affaire en première instance, le Collège la renvoie à un autre consistoire, choisi à l'amiable par les deux parties, ou déterminé d'office par le Collège lui-même, si les plaideurs n'arrivent pas à s'entendre. La nouvelle décision est-elle conforme à la première, elle devient exécutoire ; lui est-elle opposée, le Collège statue lui-même et

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porte une sentence définitive (article 4). II intervient encore dans les conflits entre les supérieurs religieux et leurs inférieurs, dont les plaintes doivent lui être transmises par les évêques, dans les nominations aux postes d'archimandrites, d'évêques sufïragants, d'abbés mitres.

Enfin le Collège doit être un rouage administratif, intermédiaire entre le pouvoir civil et la hiérarchie catholique. D'une part, il centralise tous les renseignements de nature à intéresser le gouvernement et les porte à sa connaissance. De l'autre, il notifie aux intéressés les volontés souveraines, reçoit les oukases et rend des arrêts conformes, destinés à en assurer l'exécution.

Le Collège, dit l'article 8, en qualité d'administration ecclésiastique principale, doit recevoir de la part des évêques diocésains des informations complètes et suffisamment détaillées sur les couvents, les églises et le clergé ; sur tous les établissements ecclésiastiques, sur les biens et les capitaux du clergé ; sur tous les événements dignes d'attirer l'attention et sur toutes les exigences imprévues ; de tout cela, le Collège rendra compte au Sénat. Du reste, le Collège doit expédier et décider ses affaires selon les règles ecclésiastiques, en observant du reste {sic) la procédure commune prescrite aux Collèges par le règlement général et les autres ordonnances de l'État (1).

Ces articles, rédigés en termes vagues, embrouillés et contradictoires, laissaient au Collège ecclésiastique une grande latitude dans ses attributions judiciaires et administratives. Elles ne tardèrent pas à subir une restriction importante. En 1810, on vit apparaître les directions principales ; il y en eut une pour les affaires ecclésiastiques des cultes étrangers. La direction elle-même fit place en 1817 au ministère des Cultes, avec un département spécial, dont la deuxième section concentrait les affaires catholiques. Sept ans plus tard, en 1824, Alexandre supprima le ministère des Cultes et rétablit la direc-

(1) PiERLiNG, « II Cattolicismo in Russia », Cw. CaW., 26 février 1920, 411 417 ; La Russie..., V, 344-349. Mémoire de P. Kapnist (non daté, 1872 ou 1873j, AE, Russia, XXI, 2^ part., 488.

tion en la rattachant au ministère de l'Instruction publique. Enfin Nicolas F^ la fit passer au ministère de l'Intérieur, où elle devint le département des cultes étrangers.

Ainsi organisé, le Collège ecclésiastique, on le croira sans peine, était anticanonique au premier chef. Le consistoire diocésain n'était, lui, que le tribunal ou Fofficialité de l'évêque ; il recevait de lui sa juridiction et jugeait en son nom, de sorte qu'il eût été impossible d'appeler des sentences du consistoire à l'évêque, ni de celles de l'évêque au consistoire. Mais le Collège, qui devait être comme le consistoire suprême de l'Eglise catholique en Russie, prétendait lier par ses décisions les évêques et le métropolitain lui-même ; ce dernier n'était que le président et le premier membre du Collège ; il ne communiquait aucune juridiction et les sentences n'étaient pas rendues en son nom. Ce tribunal avait beau se composer d'ecclésiastiques : évêques, prélats, chanoines, il était d'institution purement laïque, et par lui le pouvoir civil s'ingérait dans les causes spirituelles et dans la discipline de l'Eglise.

Le Saint-Siège ne pouvait approuver une intrusion aussi audacieuse du gouvernement civil dans un domaine qui lui était inaccessible. Bien entendu, à Pétersbourg, on ne fit aucune démarche en vue d'obtenir une approbation. Rome ne fut point consultée, elle ne fut point avertie. De son côté, le Saint-Siège garda le silence. En 1867 seulement, les circonstances s' étant aggravées. Pie IX se décida à condamner le Collège et défendit aux évêques d'y envoyer des assesseurs. Jusqu'à cette date, on se contenta d'éviter toute démarche, toute parole d'où on aurait pu conclure que le Collège était l'objet d'une tolérance positive. Cette attitude passive était commandée par l'intransigeance du gouvernement russe ; elle était aussi conseillée par les membres du clergé catholique les plus dévoués au Saint-Siège et les mieux placés, semblaitil, pour apprécier la situation que le nouveau règlement faisait à l'ÉgHse : tels le prélat Szantyr, le chanoine Schlick, le chanoine Lochmann de Multz ; tous les trois,

ils avaient siégé au Collège et en savaient mieux que personne le fort et le faible.

Or, sous le règne d'Alexandre F', les meilleurs esprits s'effrayaient de l'ambition du métropolitain Siestrzencewicz. Toute autorité étrangère à la sienne, que ce fût celle d'un nonce et du Saint-Siège, ou bien celle du Collège, lui était insupportable. Nous l'avons vu sous Paul P' évincer le baron Heyking et lui enlever le département des Affaires catholiques. Président de droit du Collège, il se hâta de lui déclarer la guerre.

L'archevêque, disait le chanoine Schlick en 1817, a un intérêt trop évident à meubler le Collège de ces remplisseurs de fauteuils, dont les opinions lui soient soumises et qu'il puisse remuer à son gré comme des automates. Les élections [des assesseurs] dans les chapitres sont donc très souvent influencées par lui ou ses agents. Il arrive cependant que des ecclésiastiques bien pensants, bons juges et fidèles à leurs devoirs, se trouvent, par un heureux hasard, placés au Collège. L'archevêque, ne pouvant les séduire, fait alors jouer ses ressorts secrets pour noircir aux yeux du ministre et de l'empereur même l'honnête assesseur, qu'on chasse comme un coupable, sans lui laisser le temps de demander de quel crime on l'accuse.

C'est ainsi que furent éliminés d'abord l'évêque Benislawski, le prélat Szantyr, le prélat Skerniewski, et plus tard Schlick, Lochmann, Onoszko. L'archevêque trouvait infiniment plus commode de juger à son gré, dans sa chancellerie, de concert avec sa créature Szerpinski, les affaires les plus importantes ; et la puissante amitié d'Alexandre Golitsyne lui assurait l'impunité.

Voilà pourquoi Lochmann écrivait en 1814 au nonce de Vienne, Mgr Sévéroli : « J'en conviens avec Votre Excellence, l'institution de ce Collège n'est pas du tout conforme à la discipline commune des Églises catholiques. Mais alors qu'on ne peut pas avoir ici un nonce en permanence, et qu'on ne peut même pas avoir la moindre communication avec le Saint-Siège, quel autre moyen canonique et plausible peut-on trouver d'équilibrer et

de tempérer l'autorité ecclésiastique, afin que, dans les mains d'un homme plein d'audace et d'ambition, elle ne devienne pas exorbitante et exclusive? » Lochmann ajoutait cette réflexion fort juste : « Je le dirai à Votre Excellence, on ne peut faire aucun fond sur les plus fortes assurances, sur les règlements les plus équitables, sur les ordonnances les plus solonnelles de ce pays : tout cela est incertain et éphémère. » Pour consolider ce sable mouvant et lutter contre les caprices de l'autocrate et les intrigues de Cour et de bureaux, il fallait, concluait-il, établir « un principe public et inébranlable dont on pourrait se réclamer en toute occurrence : ce grand principe est le projet d'un Concordat solennel à conclure entre la Cour et Sa Sainteté ». A cette occasion, on reviendrait sur le Collège ; on discuterait son organisation ; on en ferait toucher du doigt les vices anticanoniques et on s'arrangerait de manière à le rendre tolérable. En attendant, on devait bien se garder de l'approuver : la moindre parole favorable recevrait l'interprétation la plus funeste : « On fait tout déjià pour se rendre indépendailt, disait Lochmann au cardinal Litta, préfet de la Propagande ; figurez- vous ce qu'on ferait, si on avait en main une approbation conçue en termes généraux où s'appuyer. Donc, quoad Collegium satius erit vel nulliter çel adiafore se habere. » En 1827, Mgr Bernetti, à son retour de Rome, résumait ainsi le jugement des zelanti, dévoués au Saint- Siège : 1° le Collège est anticanonique ; 2^ il a procuré certains avantages, par sa résistance au despotisme « juridictionnel » de Mgr Siestrzencewicz ; 3° la source de ces avantages est si impure que, si la main du Saint-Père ne remédie à cette situation, on ne saurait en attendre rien de bon (1).

En réalité, le Collège ecclésiastique devait faire plus de

(1) ScHLicK, Notices sur le cler gé catholique romain en Russie..., AE, Russia, I, 361-374 (annexe à une dépêche de Mgr Leardi, nonce de Vienne, à Consalvi, 9 décembre 1817, AE, Russia, II, 161-162). Lochmann à Sévéroli, 30 août 1814, AV 242 : 1914 ; à Litta, 30 novembre, AE, Russia, I, 192-203 ; 8 mars 1818, ibid., II, 192-205 (annexe A, § 11) ; Bernetti, Relazione, ibid., III, 821 B...

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peur que de mal. Calqué sur le Synode de l'Église dominante, muni d'un procureur laïque et d'ordinaire hétérodoxe, il avait pour mission d'isoler et d'asservir l'Eglise catholique. Il devait en assurer le gouvernement « en dehors de toute influence étrangère », autant vaut dire en dehors de toute action du po-ntificat romain, foyer vital du catholicisme. Si cette mission eût été exactement remplie, l'Église catholique de Russie aurait dû périr. Le Collège grec-uni, d'abord second département du Collège ecclésiastique, puis Collège autonome, fut fatal à l'Église uniate. Mais il y avait pour le diriger l'habileté, la perfidie et l'implacable volonté de Siémaszko. L'Église latine ne trouva pas son Siémaszko pour la conduire au schisme et à l'apostasie, et le Collège ecclésiastique brilla surtout par son inertie. C'est d'ailleurs un triste spectacle que celui de ce conseil d'évêques, de hauts dignitaires, de chanoines qui, pendant près de soixante-dix ans» contresignent et transmettent au clergé les oukases les plus funestes, sans jamais oser une remontrance, sans esquisser un geste de résistance et de réprobation. Ils auraient dû laisser cette odieuse besogne tout entière au pouvoir civil, à son département des cultes étrangers, à sa bureaucratie et à sa police. Grâce à l'intervention du Collège, l'Église catholique de Russie sembla forger elle-même ses propres chaînes.

A la veille du Congrès de Vienne, elle se trouvait dans une situation affligeante. Elle avait subi le contre-coup des crises politiques où la Pologne avait sombré ; les guerres napoléoniennes, avec leur triste cortège de désordres économiques et moraux, l'avaient désolée. Pour comble de malheur, en 1804, le nonce Arezzo est brusquement congédié ; pendant dix ans, les catholiques n'entretiendront avec Rome que des relations précaires et furtives ; le nonce de Vienne se voit obligé de conférer au métropolitain de Mohilev les pouvoirs les plus amples, qui font provisoirement de lui un vrai pape russe. Sous ce chef aux intentions équivoques végète un épiscopat amoindri : des vieillards infirmes, des valétudinaires sans énergie, comme Cieciszewski à Loustsk, Joseph Giedroye

en Samogitie, Dederko à Minsk, exilé et mis à la retraite au fond d'une abbaye dans son propre diocèse ; Kossakowski à Vilna, bientôt remplacé par Stroynowski, un ambitieux et un intrigant. A Kaménets, le siège longtemps disputé par un intrus à son pasteur légitime est devenu vacant par la mort des deux compétiteurs, et le nouvel évêque ne doit recevoir ses bulles qu'en 1815. Presque tous ces prélats sont « gens d'hôpital et peu en état de défendre la cause de la religion et les intérêts du clergé ». Le plus lourd de cette tâche revient au Saint- Siège, dans des conditions particulièrement difficiles. Comment il l'a accomplie, c'est ce que nous essaierons de montrer.

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