‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 16 sur 38 · LE CONGRÈS DE VIENNE CONSALVI ET ST ACKE L B E R G · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DE VIENNE CONSALVI ET ST ACKE L B E R G

I. Le Saint-Siège et le Congrès. Consalvi. Sévéroli. — II. Les Russes au Congrès. Razoumovski. Nesselrode. Stackelberg. Alexandre P"". — III. Les demandes de Stackelberg. — IV. L'archevêque de Mohilev et la politique russe. — V. La réponse de Rome.

Les vainqueurs de 1814, après avoir renversé Napoléon, avaient encore à livrer une rude bataille autour de ses dépouilles, afin de se les partager. La question était en apparence fort simple. Ils avaient tant protesté contre les violences de l'usurpateur et tant déclamé contre ses rapines, son manque d'honneur et de loyauté ; il leur revenait donc à eux la tâche glorieuse de faire régner le droit et resplendir la justice, d'inaugurer une ère nouvelle, celle de la paix fondée sur l'ordre et le droit. La réalité devait être moins belle que ce rêve. Devant l'immense proie, ce fut, chez les copartageants, un immense déchaînement de convoitises, et l'équilibre européen fut surtout un équilibre d'appétits. « Ceux qui, à cette époque de la réunion de Vienne, avaient bien saisi la nature et les objets de ce Congrès, ne pouvaient guère se méprendre sur sa marche, quelle que fût leur opinion sur ses résultats. Les grandes phrases de « reconstruction de l'ordre social », de « régénération du système politique de l'Europe », de « paix durable fondée sur une juste répartition des « forces », etc., etc., se débitaient pour tranquilliser les peuples, et pour donner à cette réunion solennelle un air de

dignité et de grandeur, mais le véritable but du Congrès était de partager entre les (vainqueurs des dépouilles enlei^ées au vaincu. » Les quatre — Angleterre, Autriche, Prusse, Russie — devenus, bien malgré eux, les six, — les mêmes, plus Espagne et France, — puis les huit, avec le Portugal et la Suède, mirent de longues semaines à élaborer ces calculs. A l'empereur Alexandre, il fallait la Pologne ; au roi de Prusse, la Saxe ; à l'Autriche, une grande partie de l'Italie du Nord. Les autres, les battus, les États secondaires, les faibles victimes des prétentions et des conquêtes napoléoniennes, se contenteraient, en dédommagement, des miettes que les puissants seigneurs, assis autour de la table du festin en se serrant les coudes, voudraient bien leur abandonner. Leurs possessions, en tout ou en partie, constituaient comme une monnaie d'échange, un appoint dont on jouait pour équilibrer le jeu des combinaisons, et qu'on se passait au gré des convenances.

Le « droit public » avait fort peu à voir là-dedans. On s'en aperçut bien lorsque Talleyrand voulut faire exprimer que l'ouverture du Congrès serait faite « conformément aux principes du droit public ». « A ces mots, raconte-t-il, il s'est élevé un tumulte dont on ne pourrait que difficilement se faire d'idée. M. de Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaçant et criant comme il est ordinaire à ceux qui sont affligés de la même infirmité que lui, proférait ces paroles entrecoupées : « Non, monsieur, «le droit public, c'est inutile. Pourquoi dire cjue nous agi- « rons selon le droit public? cela va sans dire. » Je lui répondis c|ue si cela allait bien sans le dire, cela irait encore mieux en le disant. M. de Llumboldt criait : « Que fait ici « le droit public? » A quoi je répondis : « Il fait que vous y « êtes. » En réalité, pour les quatre, le droit public était un terrible gêneur, aussi fâcheux que ce grand sceptique de Talleyrand, qui leur jouait le vilain tour d'inviter ce convive inattendu (1),

Le représentant de la France eut la grande habileté de

(1) SoREL, VIII, 358-400. Metternich, MémoireSi II, 475. Talleyrand, Correspondance^ 35-36.

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prendre la position où il y avait pour elle, et pour lui, le plus d'honneur et de profit. La France, ramenée à ses frontières de 1792, ne nourrissait plus aucune vue de conquête. « Il faut espérer qu'en Europe on cessera de transformer la force en droit, et que l'on prendra pour règle non la convenance, mais l'équité. » Le droit demandait de démolir l'édifice napoléonien ; mais le même droit imposait le respect des faibles. La Saxe redoutait de se voir annexée ou dépecée par la Prusse ; le Piémont était menacé d'un archiduc autrichien ; les Légations apanageraient la reine d'Etrurie ou l'ex-impératrice Marie-Louise, au lieu de revenir à leur légitime propriétaire, le Pape. L'action de la France s'emploierait à soutenir les droits de ces faibles, à empêcher les grands Etats d'en faire fi, et de copier Napoléon après l'avoir abattu. Consalvi, parlant de l'insertion exigée par Talleyrand, dans la déclaration de Vienne, des mots : « Selon les principes du droit public », fait cette constatation : « Avec cette déclaration, la France en vient à s'opposer à l'occupation de la Pologne par la Russie, et de la Saxe par la Prusse, à celle de Naples par Murât, et à d'autres choses semblables (1). »

Parmi ces « autres choses semblables », il faut compter les Légations. Consalvi les revendiquait au nom du Saint- Père, et non seulement les Légations, mais les Marches, Bénévent, Pontecorvo, Avignon et le Comtat-Venaissin. Pour accomplir cette mission délicate et difficile, on ne dira jamais assez quel merveilleux ensemble de qualités déploya ce grand diplomate : énergie et souplesse, froide raison et passion ardente, parfois la « rage au cœur et sur les lèvres », qui lui inspirait un langage vigoureux et véhément, sans jamais cependant dépassçr la mesure. Donner la réplique à un Metternich, à un Talleyrand, é\dter leurs pièges, démêler leurs trames ; avoir sans cesse devant les yeux le détail de la négociation qui faisait l'objet premier de sa mission et lui tenait le plus à cœur ; ne pas négliger d'autres affaires d'une très haute importance, amorcer avec un succès inégal le règlement des affaires

(1) SoREL, VIII, 373. RiMEEi, Corrispondenza..., 50-51, 170.

ecclésiastiques d'Angleterre, de Bavière, de Prusse, de Wurtemberg, de Russie ; déjouer les plans perfides de Murât, débarrasser Rome des postes autrichiennes et les États romains des armées impériales : c'était une tâche énorme qui imposait à Consalvi un travail écrasant. Lecture des lettres venant de Rome, rédaction de dépêches presque toujours démesurément longues, de mémoires, de notes, de contre-notes ; conférences, audiences, dîners, réceptions, visites, cérémonies, bals de cour même où l'étiquette lui faisait un devoir de paraître, durant un Congrès oii l'on dansa beaucoup : telle fut pendant dix mois l'existence de Consalvi (1).

Personne autour de lui ne semble avoir été de taille à partager son fardeau. L'illustre secrétaire d'Etat de Pie VII, nerveux et impressionnable, s'accommodait assez mal d'un collaborateur. Devant les contretemps et les difficultés, sa patience et sa douceur se laissaient aisément déconcerter. Le nonce de Paris, Mgr délia Genga, en sut quelque chose. Le cardinal, à son passage en France, fit à ce prélat, pourtant remarquable, une scène si orageuse que celui-ci en tomba malade. Il eut affaire, à Vienne, à Mgr Antoine-Gabriel Sévéroli, qui gérait la nonciature d'Autriche depuis 1801. C'était un personnage d'une vie et d'un caractère exemplaires, un saint homme, modèle de zèle et des autres vertus sacerdotales. Mais son fait n'était pas la souplesse qui fait les bons diplomates. Ennemi de la dissimulation et tout d'une pièce, il cultivait peu les nuances et ne ouatait guère son langage de prudentes circonlocutions. La lutte contre le joséphisme autrichien l'avait passablement aigri ; il avait pris en grippe Metternich et tous les ministres de la monarchie. Les rapports officiels et leurs compliments de style pourraient faire illusion là-dessus ; mais les agents secrets de Vienne notaient malignement, à l'usage de leurs puissants patrons, les conversations où le nonce épanchait les reproches et les sarcasmes. Il se montait surtout contre le chancelier, ce « comte de la Balance », qui tantôt promet-

(1) RiNiERi, Corrispondenza..., 109, 235, 613.

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tait les Légations, tantôt prétendait subordonner leur sort aux convenances et aux exigences de sa politique ; ce « nouveau Stilicon », dont la chute serait l'unique remède aux malheurs prêts à fondre sur l'Eglise, vu sa toutepuissance et sa dangereuse influence dans les conseils de l'empereur. Cette animosité exagérée, ces propos peu discrets, même des menaces d'excommunication à propos des Légations, tout cela se répandait en haut lieu, et l'on ne s'étonne pas que le nonce eût fort peu d'influence à Vienne. Les courtisans roués et les diplomates, voltairiens pour la plupart, se gaussaient d'un prélat qui se réjouissait sans mystère du rétablissement des Jésuites : « Quels principes au dix-neuvième siècle ! » Selon eux, « le saint prélat » n'était pas un homme d'esprit, et Consalvi leur paraissait « autrement intelligent et éclairé ». Le nonce et le cardinal ne marchaient pas en plein accord ; cela se savait. A Rome même, les rapports embrouillés de Sévéroli causaient quelque impatience : « L'homme est saint, disait-on, mais il soutient une charge point du tout faite pour son dos. » Joseph de Maistre, pourtant son ami, croyait relever chez lui plusieurs indices d'un « esprit petit et entortillé ». Les hommes du métier trouvaient donc à redire, et peut-être justement, sur le compte de ce parfait honnête homme. S'il eut des torts envers les fonctionnaires autrichiens, il les expia plus tard. En 1823, le cardinal Sévéroli aurait été sans doute élu pape, si l'exclusive de l'Autriche ne l'eût impitoyablement écarté. Du reste, pendant le Congrès, il ne s'épargna guère, ni lui ni son personnel. Pourvu que Rome fût bien servie et exactement informée de tout, il ne se souciait point (d'autre chose, donnant lui-même jour et nuit l'exemple du travail, et ne se relâchait que pour s'écrier : « Oh ! quel maudit emploi est celui d'un ambassadeur, d'autant plus détestable dans les temps présents (1) ! »

(1) Weil, Les Dessous du Congrès de Vienne, I, 65-66, 59, 101, 108, 370 ; II, 58. August FouRNiER, £)te Geheimpolizei, 120-121 ; cf. Weil, I, 87. Remarque sur une dépêche de Sévéroli à Pacca, 20 juillet 1814, AV 242 : 1814. J. de Maistre au comte de Vallaise, 21 janvier /2 février 1815, Correspondance, V, 36.

Le résultat répondit à tant de laborieux efforts, et le 12 juin 1815, Consalvi put envoyer à Paeca une lettre qui sonnait comnae un bulletin de victoire : « Le Seigneur a fini par couronner d'un heureux succès les sollicitudes du Saint-Père et récompensé même ici-bas ses grands mérites et ses vertus. » Huit provinces et une minuscule principauté étaient rendues au patrim.oine de saint Pierre ; c'était un triomphe magnifique, en des temps et des circonstances qui semblaient en rendre, humainement parlant, la réalisation à peu près impossible (1).

Consalvi avait affaire à des gens qui prônaient les grands principes et dissertaient sur la « légitimité » et le juste équilibre des gens, seul gage d'une paix durable », mais qui, au fond, n'avaient qu'un souci, satisfaire leurs ambitions. Les ambassadeurs de Louis XVIII, par une conséquence logique du point de vue qu'ils avaient adopté, devaient appuyer les revendications du Saint-Siège. Mais le pape réclamait aussi Avignon, que les alliés garantissaient à la France. Sur ce point au moins, il y avait donc une opposition d'intérêts qui ne laissait pas d'embarrasser le négociateur pontifical. De plus, la France subissait la paix ; elle ne la dictait pas. Grâce à l'habile Talleyrand, rien ne put se faire sans elle, mais les signataires du traité de Paris, les futurs vainqueurs de Waterloo se rapprochaient dans la défiance ou la haine que leur inspirait la nation vaincue. Ajoutons que le chef des négociateurs français, avec sa réputation équivoque et la tare d'un passé odieux, n'était pas fait pour, gagner la confiance du Sacré Collège.

L'Autriche servirait-elle mieux la cause du Pape? Elle pouvait parler haut. Elle était, par tradition, la puissance catholique par excellence, et Sa Majesté apostohque apparaissait comme le défenseur-né du pontificat romain. Les Habsbourg allaient se tailler en Italie un vaste domaine ; ils avaient un intérêt évident à se donner pour voisins les États romains, de tous les moins gênants : « Cette considération, écrivait Consalvi, a fait, dès le commencement,

(1) RiNiERi, Corrispondenza, 704-705.

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que je me suis attaché au clou autrichien de préférence à tout autre. » Ce clou n'était pas un point de suspension de tout repos. Metternich avait beau s'intéresser aux affaires du pape, les siennes le préoccupaient davantage, et si les circonstances le pressaient trop, il ne pousserait pas l'héroïsme jusqu'à subordonner ses intérêts à ses sympathies et à ses amitiés. La raison d'État fait accomplir tant de sacrifices ! On en avait eu un exemple fameux lors du mariage de l'archiduchesse avec l'usurpateur. Si Murât détenait les Marches, c'était avec le consentement de l'Autriche. Quant aux Légations, celle de Ferrare était destinée par le traité de Paris à l'Autriche ; bien des raisons s'opposeraient sans doute à ce qu'elle s'en dessaisît. La convoitise datait de loin déjà. En 1800, l'empereur François s'était obstiné à garder les Légations; les prières de Pie VII, ses protestations, ses menaces, rien n'y avait fait, et pour faire justice de cette prétention, il avait fallu le coup de tonnerre de Marengo. Consalvi ne l'avait pas oublié ; Metternich lui inspirait des inquiétudes. Rentré à Rome, il ne lui épargna pas les compliments : « Depuis mon ai^ivée à Vienne jusqu'à mon départ, lui écrivait-il, Votre Altesse m'a donné trop de preuves de son vif intérêt d'assurer dans le Congrès le bon succès des affaires du Saint-Siège, pour que je [ne] me sois vu en devoir, à mon arrivée à Rome, de dire au Saint-Père que c'est principalement à Votre Altesse et aux soins particuliers qu'Elle s'est donnés que le Saint- Siège doit ce qu'il a obtenu. » Mais à Vienne, l'entourage du cardinal ne ménageait pas, tant s'en faut, Metternich et ses collègues. Son secrétaire, Evangelisti, les honorait « des titres d'ignorants, d'irréligieux et de franc-maçons ». Le cardinal, racontait-il, avait demandé à être admis aux conférences du Congrès ; il était même appuyé par les ministres des différentes cours ; mais Metternich, « impitoyable ennemi de la cour de Rome », s'y était opposé avec tant d'ardeur et d'artifice, qu'il avait obtenu l'exclusion de Consalvi. Et il concluait : « Nous avons à faire à des monstres pis que Bonaparte. Le doigt de Dieu signera aussi leur condamnation. » Dans ces propos pleins

de rage et d'amertume, le dépositaire des secrets du cardinal distillait l'excès de son zèle et renchérissait beaucoup sur les sentiments de son maître ; mais celui-ci avait des soupçons, sinon des certitudes, et cela n'était pas fait pour apaiser ses inquiétudes. Tout en comptant surtout sur le « clou autrichien », il ne négligea pas de s'accrocher à quiconque lui promettait sympathie et protection (1).

Un jour qu'il s'escrimait contre Talleyrarid après un dîner chez l'ambassadeur d'Espagne, il laissa échapper cette plaisante boutade : « Le Saint-Père a remis la défense de ses droits au sultan des Turcs et au roi de Suède. » Pouvait-il négliger le vainqueur de 1812, le tsar orthodoxe? Depuis 1804, il y avait rupture entre la Russie et le Saint-Siège. L'occasion en avait été l'affaire Vernègues. « Je ne sache pas, note Consalvi dans ses Mémoires, qu'il y ait eu une plus désolante affaire que celle de ce Vernègues. Elle fut malheureuse dans son principe, dans tout son cours et jusque dans son issue. » Conflit avec Bonaparte, qui exigea impérieusement l'arrestation de cet émigré, aventurier obscur, mêlé à une foule d'intrigues centre le premier Consul ; conflit avec Alexandre, furieux qu'on eût osé mettre la main sur ce personnage, qui s'était fait naturaliser Russe, et se promenait dans Rome avec la cocarde russe, bien convaincu qu'on n'aurait jamais l'audace de le jeter en prison. Le Saint-Siège « pouvait se comparer à un faible agneau placé entre deux gros dogues ». Le droit semblait favoriser les prétentions du premier Consul. Après bien des hésitations, il avait fallu se résigner à arrêter et extrader Vernègues. Le 13 juin 1804, il se trouvait à Paris, en prison. Le mécontentement d'Alexandre fut très grand : il congédia le nonce, Mgr Arezzo, et rappela son ministre à Rome, Cassini. Trois mois après le départ d'Arezzo, son auditeur, Alvisini, dut le suivre à son tour dans sa disgrâce. Boutourline, destiné à représenter Alexandre auprès de

(1) RiNiERi, Corrispondenza, 125. Van Duerm, Correspondance..., 95-96. FouRNiER, Die Geheimpolizei^ 396 ; 115 et note 3. Weil, II, 222, n. 2.

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Pic VII, s'apprêtait à rejoindre son poste : il vit son rêve d'ambassade s'évanouir.

A l'occasion du sacre de Napoléon, le pape demanda et obtint la grâce de Vernègucs ; il fut remis en liberté le 18 décembre 1804. Pie VII profita de l'occasion pour écrire au tsar. Il lui annonça la mesure de clémence dont son protégé avait été l'objet, puis le pria instamment de rétablir les communications avec Rome et de renouer les liens d'ancienne amitié qui les unissaient tous deux. L'empereur Alexandre fut touché de cette démarche. « Il y répondit même, et l'on sut indirectement que le projet de réponse était tel qu'on pouvait le désirer » ; mais de réponse directe à la lettre du pape, il n'y en eut jamais, et les communications de la Russie avec Rome ne reprirent non plus leur cours. Pie VII ne se découragea point. Jusqu'au jour oii il fut détrôné et emprisonné, il continua ses avances. Elles furent inutiles. Le 11 novembre 1805, Alexandre passa par Dresde ; Arezzo, C|ui guettait toujours si la porte de l'empire russe ne se rouvrirait pas, lui demanda une audience ; le tsar refusa. Les catholiques soumis à son sceptre ne pouvaient se passer de s'adresser à Rome pour leurs besoins spirituels ; c'était la nonciature de Vienne qui servait d'intermédiaire. Mgr Sévéroli essaya plusieurs fois de gagner à sa cause le prince Kourakine, mais ces tentatives ne détendirent pas sensiblement la situation (1).

Cette vive rancune d'Alexandre contre la cour romaine devait s'atténuer et fmir par disparaître. Au rapprochement avec Napoléon, scellé à Tilsitt, succédèrent là rupture, puis les tragiques événements de 1812, les angoisses de l'invasion, les sombres jours de l'occupation et de l'incendie de Moscou, les émotions joyeuses de la poursuite, l'ivresse de la victoire et du triomphe de 1814. Alors que tout avait plié devant le vainqueur d'Iéna et d'Austerlitz, seul le pape, menacé, dépossédé, exilé et prisonnier, avait tenu bon et proclamé qu'au-dessus de la force il y a

(1) L'affaire Vcrnègues est racontée en détail par le P. Pierlinc, La Russie et le Saint-Siège, V, 401-445. Cf. Consalvi, Mémoires, édit. Crétineau-Joly. Drochon, 553-580.

le droit. Alexandre le savait. Il avait lui-même trop souffert de Napoléon pour ne pas se rapprocher de sa victime la plus noble et la plus innocente. La diplomatie pontificale se rendait compte de ce retour de faveur ; elle eut à cœur de le mettre à profit. Dès 1813, Sévéroli multipliait- à Vienne ses efforts auprès de Stackelberg et le poussait à gagner sa cour à la cause romaine en vue du futur Congrès. « N»08 affaires, écrivait-il, celles de notre Saint-Père, des cardinaux et du Saint-Siège, ne m'ont pas laissé oisif. A chaque nouveau désastre, à chaque nouvel espoir, j'ai renouvelé mes démarches auprès des ministres de Russie, de Prusse, d'Angleterre et d'Espagne. » De l'Autriche, il n'en parlait point, car il avait « ennuyé ces bons messieurs jusque par-dessus les yeux ». Assurément le saint homme n'y épargnait pas sa peine (1).

En avril 1814, l'empereur Alexandre reçut à Paris un bref pontifical, apporté par le comte Magawly-Cerati, où le pape lui demandait de le rétablir dans ses possessions. Un mois plus tard, Consalvi venu à Londres sollicita une audience du tsar. L'accueil fut bienveillant et de bon augure pour l'avenir. « L'empereur, écrivait le cardinal à Pacca, est véritablement le plus bel homme qui se puisse voir, grand, bien fait, majestueux et aimable ; il m'a reçu avec une extrême bonté, et m'a gardé trop peu à mon gré, mais longtemps, vu les circonstances, car il y a ici pour lui tant à faire, tant à voir, tant à jouir, que chaque minute lui vaut une heure. » Consalvi le complimenta de la part de Pie VII, et lui dit que le Saint-Père, dans sa lettre, lui exprimait le vœu de le recevoir à Rome. L'empereur parut accepter cette invitation avec plaisir, et promit de s'intéresser de san mieux aux affaires du Saint-Siège. Le pape, dans cet écrit, manifestait le « très ardent désir » de rétablir avec la Russie les anciennes relations qu'un malheureux accident avait fait rompre, au grand détriment des catholiques de l'empire ; il voulait

(1) Tolstoï, Le Catholicisme romain en Russie, II, S95-398. Diversi articoli di Lettere di Mg. Severoli, 24 décembre 1813 ; AE, Russia, I, 338.

avoir, disait-il, un ministre auprès du plus grand des monarques de l'Europe, et recevoir à Rome un de ses représentants. Puis il lui recommandait sa cause, en vue du Congrès oîi allaient se fixer les destinées de l'Europe.

Les princes de la terre, dans leur sagesse, tâchent d'imiter dans leurs œuvres la justice de Dieu. Le Tout-Puissant abaisse sur les faibles et sur les forts, sur les petits et les grands un même regard. Tout ce que les augustes Alliés ont promis et annoncé, tout ce qu'ils ont déjà fait pour les autres princes, nous espérons le voir se réaliser pour nous. Nous ne réclamons pas d'égards particuliers, nous n'exigeons pas de compensations pour les immenses dommages subis ; nous ne demandons que la restitution de ce que la violence et la rapine la plus injuste ont ravi au Siège apostolique. Nous l'obtiendrons sûrement, si Votre Majesté daigne y consacrer une spéciale protection.

Ces paroles flatteuses, et le désir délicatement exprimé de faire la connaissance personnelle de l'empereur, contentèrent Alexandre : « J'ai envisagé, répondit-il, la délivrance du chef de l'Église catholique comme un des plus beaux résultats des succès que la divin* Providence a accordés à nos armes. » La glace était rompue et l'atmosphère rassérénée. A travers les compliments de style et de circonstance, des espoirs s'étaient déclarés, des promesses encore bien vagues, il est vrai, avaient été formulées. Cet agréable prélude permettait d'envisager avec plus de confiance la partie qui allait se jouer à Vienne (1).

Les représentants de la Russie au Congi'ès furent d'abord le prince Razoumovski, le comte de Nesselrode et le comte de Stackelberg. Plus tard se joignirent à eux

(1) Pie VII à Alexandre, AV 244 : 1815 ; cf. Tolstoï, II, 396-397. Rinieri, Il Congresso di Vienna, 130.

Pozzo di Borgo, l'ambassadeur de Paris, Capo d'Istria et Anstett, ainsi que le prince Adam Czartoryski, qui ne prit point part aux délibérations : un seul Russe authentique, Razoumovski, puis trois Allemands, un Corse, un Grec et un Polonais. Razoumovski, l'ex-ambassadeur de Vienne, Stackelberg, ambassadeur en fonctions, et le sous-secrétaire d'État Nesselrode, étaient des personnages un peu minces à opposer à un Metternich, à un Talleyrand, et, le cas échéant, à un Consalvi. Le public de Vienne le sentait. Talleyrand, Humboldt et Stein étaient considérés comme des hommes éminents, tandis qu'on n'avait qu'une « assez piètre idée » des talents des trois Russes. André Razoumovski devait conquérir dans cette campagne diplomatique le titre de prince et d'Altesse Sérénissime. Etabli définitivement dans la capitale autrichienne, il y menait un train fastueux de grand seigneur et ne frayait qu'avec la plus haute noblesse, où on l'appelait familièrement, parfois avec un sourire, 1' « archiduc André». Il s'était bâti aux bords du Danube un véritable palais, dont on vantait les serres et la magnifique bibliothèque. Épris d'art et surtout de musique, il était l'ami et le protecteur de Haydn, de Mozart et de Beethoven. Qui eût dit que cet homme aux goûts raffinés était le fils d'un simple cosaque, promu hetman et feld-maréchal? Son oncle Alexis avait fait la fortune inouïe de la famille, en devenant, par un singulier enchaînement de circonstances romanesques, le favori et l'époux de l'impératrice Elisabeth, Razoumovski promit au nonce Sévéroli d'aider le Saint-Siège à recouvrer les objets d'art enlevés par Napoléon. Vers la fin de sa vie et, quoi qu'on en ait dit, en pleine lucidité d'esprit, il abjura l'orthodoxie et entra dans l'Église catholique. « Le bon Dieu, écrivait Mme Swetchine, lui aura fait la grâce d'y passer douze années avant sa mort. Des gens qui l'ont vu dans ses dernières années m'ont assuré qu'il était devenu très pieux et tous ses sentiments conformes à sa foi. » Sa seconde femme, une ardente catholique, ne fut pas étrangère à cette conversion (1).

(1) Weil, I, 600. Sur Razoumovski : Rousshi Blogr. Slovar, 443-444 ; Vasil-

A côté de Razoumovski, le comte de Nesselrode faisait plus modeste figure. Il débutait à peine dans la carrière où il devait tenir le premier rang pendant près d'un demisiècle. Son père, cadet d'une vieille famille westphalienne et catholique, avait cherché fortune un peu partout, et servi tour à tour l'Autriche, la Hollande, la France, la Prusse et enfin la Russie. Sa mère, juive d'origine, avait passé au luthéranisme. Pour lui, il naquit à Lisbonne, où il n'y avait d'autre église protestante que la chapelle anglicane de l'ambassade d'Angleterre : « J'y fus baptisé, dit-il lui-même, et devins anglican pour le reste de mes jours. » Les historiens russes lui reprochent de s'être inféoda à la politique autrichienne. « Petit et malingre, avec sa myopie, sa démarche furtive, ses manières courtoises et avenantes, son goût pour la musique et les fleurs, il était insignifiant, comme tête et comme caractère. » Le portrait tourne trop à la caricature ; mais il est sûr que Metternich fut l'astre autour duquel gravitait ce satellite. « Je l'aime malgré ses défauts, disait de lui le chancelier, car ceux-ci ne sont que des faiblesses. » Si l'empereur Alexandre marche « d'enthousiasme en enthousiasme et de culte en culte », son ministre marche « d'illusion en illusion ». Il « n'appartient pas aux hommes d'une forte croyance : il sait aimer et espérer. Il n'a ainsi pas ce qui constitue les conducteurs de barques au milieu des tempêtes ». Il sut cependant fort bien piloter la sienne. On veut voir en lui le type du tchinoi^nik, qui sait échapper à tous les écueils et à toutes les intrigues de cour à force de souplesse et d'effacement. Bref, Razoumovski et lui, disait-on, c'était « la médiocrité en deux volumes ». Rendons-lui pourtant cette justice : grâce à son bon sens et à sa clairvoyance, à son caractère modéré et ennemi des extrêmes, il s'appliqua à faire prévaloir en faveur du catholicisme des principes d'équité et de tolérance. Lorsque sous Nicolas les démêlés avec Rome s'envenimèrent et tournèrent au conflit aigu, il prêcha la conciliation et s'employa à créer

TCHiKov, Séméislvo Razoumovskikh, IV, 509-558, 596-597 ; Mme Swet- CHiNE, Lettres, I, 491. Rinieri, Il Congresso di Vienua, 313, n. 2.

une atmosphère pacifique de bienveillance mutuelle. Le Concordat de 1847 fut pour beaucoup son œuvre, et il regretta le premier les infidélités de son maître à sa propre signature (1).

Quant au troisième plénipotentiaire, Stackelberg, il devait jouer à Vienne les seconds rôles. Ni lui, ni Razoumovski n'avaient la sympathie d'Alexandre ; il les trouvait « trop autrichiens ». Amis et adversaires s'accordaient à constater chez l'ambassadeur russe un caractère ombrageux et malheureux. Nesselrode avait fait sous sa direction, à la Haye, ses premières armes dans la carrière diplomatique. « Le début avec lui, note-t-il, était assez difficile. Il aimait à faire sentir le poids de son autorité à ses subordonnés. » Sentiments, élevés, cœur chaud, caractère bizarre et plein d'orgueil, tel est le tableau mêlé d'ombre qu'en devait laisser le futur chancelier. Les adversaires, Gentz, Metternieh, foncent les nuances défavorables. Celui-ci déclare rondement : « Il est faux comme un jeton, non parce qu'il est mauvais, mais tout simplement parce qu'il est fou. » Celui-là dénonce sa « pédanterie )), ses détours minutieux, sa défiance déplacée : « Je ne trouve en lui que des idées confuses, des raisonnements sans liaison, et un malheureux penchant à la méfiance, qui fait qu'il est sans cesse travaillé et déchiré par des soupçons chimériques contre tout le monde. » C'était un homme intelligent et spirituel, dont on n'appréciait pas toujours les bons mots, mais dont on recherchait la table, la meilleure à Vienne, tout le temps du Congrès. Il se disait bien l'admirateur des vertus de Pie VII, mais il affligeait le nonce Sévéroli en lui faisant entendre que c'était à Rome qu'on devait attribuer la première cause de l'agrandissement de Napoléon et tous les désastres qui s'en suivaient (2).

(1) Autobiographie de Nesselrode, dans Archives Nesselrode, II, 17, 18. Grand-duc Nicolas, Lebzeltern, 323 ; Mikhaïlovski-Danilevski, Roussk. Starina, XCVIII (1899), 645-646.

(2) Weil, II, 158; Fournier, 38i ; Archwes Nesselrode, II, 41, 42, 71 ; II, 134; Arkhw Vorontzova, XXIII, 315; Grand-duc Nicolas, Lebzeltent, 213; Mikhaïlovski-Danilevski, Roussk. Starina, XCVIII, 647. Rinieri, Il Congresso di Vienna, 313, n. 3.

Mais les dispositions des représentants que l'empereur de Russie envoyait à Vienne importaient, en somme, assez peu. Il prétendait tout faire lui-même, et il était décidé à être son propre ministre des Affaires étrangères. De sa main, il rédigea le programme de ses plénipotentiaires. Les diplomates, comme les généraux, il les employait non pas comme conseillers, inais comme exécuteurs de sa volonté. Aussi était-il craint d'eux « comme le maître de son domestique «. Il n'a pas de ministres, disait le duc de Serra Capriola ; ceux qui portent ce titre ne sont en réalité que des secrétaires. Alexandre se garda bien d'afEcher cette volonté de tout diriger lui-même. Lui parlait-on d'affaires ayant trait aux négociations, il croyait habile de se retrancher derrière cette phrase : « Je ne suis qu'un soldat, et ne comprends rien à la politique. » « Je déteste les scribes, répétait-il à qui voulait l'entendre ; je suis militaire, je n'aime que les militaires. )> On ne tarda pas à pénétrer cette attitude. Lorsqu'il parut à Vienne, on le vit tout d'abord avec admiration, tout auréolé de gloire. Il eut son heure de popularité. Une curiosité sympathique s'attachait à ses faits et gestes ; « un véritable talent pour siffler )) lui valut de petits triomphes en société ; on notait jusqu'à ce détail, qu'on lui apportait tous les matins un grand morceau de glace avec lequel il se débarbouillait.

Bientôt cette vogue pâht ; il y eut un revirement. Le ton de l'empereur parut affecté. On se défia de ses extrêmes politesses, qu'on trouvait de commande. Ses originalités, son inconstance, sa légèreté pouvaient cacher des desseins dangereux. Bientôt on l'accusa de dissimulation et d'entêtement. « Alexandre est un homme léger, avait dit Napoléon, mais on n'imagine pas combien il est faux. » Avec cela, fier et orgueilleux, passant sans transition d'un extrême à l'autre, impatient des conseils de ses meilleurs serviteurs, tout en se laissant dominer facilement, même par les femmes. « Il sera éternellement, disait un diplomate, la dupe de quiconque voudra le tromper. » Cet impulsif, d'ordinaire doux et même caressant, avait des crises de violence, à faire croire, avouait Talleyrand, qu'on se trouvait devant un second Napoléon.

On épiloguait enfin sur le genre de vie qu'il avait mené à Paris et à Londres et qu'il continuait à Vienne. A se comporter en libertin, « tout en parlant de religion comme un saint et en conservant avec affectation toutes les apparences », il récolta le mépris. Ses revendications au sujet de la Pologne et son obstination à les soutenir le brouillèrent avec Metternich ; mais leur mutuelle animosité sembla provenir de raisons qui n'avaient rien d'honorable ni pour l'un ni pour l'autre. Le prince de Ligne, dans son mot célèbre : « Le Congrès ne marche pas, il danse », visait surtout Alexandre, qui en fut profondément blessé. Sans tant de façons, le nonce apostolique flétrissait la conduite du « héros des freluquets » en termes d'une verdeur peu diplomatique. Telle est l'idée que les cercles viennois se formèrent bientôt de l'empereur de Russie. On n'aurait voulu voir qu'un héros, on fut choqué de constater souvent les faiblesses et les passions d'un simple mortel. Physionomie en somme décevante que celle de ce prince ; des traits généreux et chevaleresques y font ressortir des côtés obscurs, énigmatiques et indéchiffrables (1).

Le cardinal Consalvi, une fois rétabli à Vienne et spectateur de cette grande kermesse qu'était le Congrès, entendit toutes ces médisances. Il était trop réservé, trop prudent, pour s'en faire l'écho, et surveillait étroitement sa langue et sa plume. Mais on comprendra qu'il ait réservé son jugement sur l'aide qu'il pouvait se promettre de la Russie. En résumant la situation, il pensait pouvoir compter beaucoup sur l'Autriche, un peu sur l'Angleterre et point du tout sur la Prusse. Quant au plus grand des quatre, malgré l'impression favorable que lui avait laissée l'audience de Londres, il notait : « De la Russie, je ne sais encore que dire, mais je ne suis pas sans crainte. » Alexandre n'était pas encore conquis. Pour y réussir, il faudrait de nouveau se mettre en frais de souplesse, d'amabilité et de courtoisie. Les éminentes qualités de Consalvi rendaient

(1) Grand-duc Nicolas, U Empereur Alexandre 1^^, I, 144-145. Weil, I, 384, 534, 561 ; II, 217, 638; 251-252; I, 612; II, 244; Id., « Autour du Congrès de Vienne », Revue de Paris, 15 juin 1913, 828, 844.

CONSALVI ET STACKELBERG (iSl'f-lSlS) 45

son commerce extrêmement séduisant ; c'était une « sirène » enchanteresse. Il avait le droit d'espérer que le tsar et ses ministres se laisseraient charmer et convaincre ; et pour y parvenir, il était résolu à les approcher le plus près et le plus souvent possible. Les événements se chargèrent de déconcerter ce programme (1).

Consalvi arriva à Vienne le 2 septembre. Le 25, Alexandre y fit son entrée. Cérémonies officielles, bals, fêtes, banquets, deux voyages, l'un aux champs de bataille de Wagram et d'Essling, l'autre en Hongrie vers la fin d'octobre, lui laissèrent peu de loisirs. Vers le 20 octobre, le cardinal s'adressa à Nesselrode afin d'obtenir une audience de l'empereur. Il devait l'inviter de la part du Saint-Père à recevoir lors de sa visite à Rome l'hospitalité au Quirinal, dans le palais même du pape. Nesselrode lui fit savoir, le 1^^ novembre, c|ue son maître le recevrait le 3, à midi. Tout promettait c[ue l'accueil serait favorable. L'invitation faite à Londres avait été acceptée avec plaisir ; la nouvelle et délicate attention du Saint-Père achèverait de toucher et de gagner l'empereur. Un événement bien inattendu assombrit tout à coup ces riantes perspectives et menaça de tout gâter (2).

Le 2 novembre, presque au moment où le cardinal allait faire partir son courrier, Stackelberg vint le voir à l'improviste. Il le prévint, en confidence, qu'il allait lui adresser une note sur une série de demandes. Il en avait sur lui la liste et il la lui montra : « L'empereur, dit-il, m'a ordonné de vous adresser à vous-même la note et de traiter avec vous, puisque vous voilà ici. » Consalvi parcourut cette liste, et aussitôt, suivant son expression, « le cœur lui tomba par terre ». De quoi s'agissait-il donc? On deman-

(1) RiNiERi, Il Congresso di Vienna, 355.

(2) Consalvi à Pacca, l*'"^ novembre 1814 (la lettre partit le 3). Rinieri, Corrispondenza, 56-57.

dait pour l'archevêque de Mohilev le pouvoir d'accorder l'institution canonique aux évêques, en se contentant d'adresser au Saint-Siège un simple avertissement, de dispenser des empêchements au mariage dans les degrés les plus strictement réservés, sans parler d'autres privilèges exorbitants, inouïs, qu'une simple lecture ne permit pas à Consalvi de préciser davantage. Il se hâta de répliquer que parmi ces demandes, quelques-unes contrevenaient aux principes et aux règles du Saint-Siège. « Sauf dans quelques pays de mission, dit-il, on ne voit rien de tel dans toute la catholicité, et des concessions pareilles entraîneraient les plus grands désordres. » — « L'empereur le veut absolument, répéta Stackelberg ; lui résister est tout à fait impossible. Vous devez faire droit à ses demandes par reconnaissance, puisque c'est grâce à lui que le Saint-Père est remonté sur son trône ; vous devez le faire aussi par calcul, car si l'empereur Alexandre n'intervient pas, vous n'aurez jamais les Légations. » Le pape, ajouta-t-il, avait tant fait pour Napoléon en allant le couronner solennellement à Paris, à l' encontre des intérêts de la religion et des égards dus aux autres souverains : il était donc juste de faire à présent quelque chose pour l'empereur de Russie. « Si vous refusez, conclut-il, vous l'irriterez extrêmement, car il n'est pas habitué à des refus, et surtout vous finirez par voir la Russie se détacher complètement de l'Église romaine comme l'Angleterre. L'empereur est en Russie le chef de l'Eglise grecque ; il s'y déclarera aussi le chef de l'Église catholique. »

A toutes ces raisons, Consalvi fit aussi courtoisement que possible les réponses qu'elles méritaient. Pour traiter une affaire aussi grave, il fallait des pouvoirs spéciaux, il n'en avait aucun. Tout ce qu'il pouvait faire, la note reçue, c'était de l'envoyer à Sa Sainteté. Quel accueil ferait-Elle à ces demandes, il n'était pas en mesure de le dire, tojitefois il pouvait affirmer à coup sûr que le pape ferait en toute sincérité ce qui serait possible, par égard et déférence envers l'empereur à qui il désirait vivement d'être uni. « Quant à ce que nos devoirs nous défendent, déclara le cardinal, nous sommes dans l'impossibilité

CONSALVI ET SïACKELBERG (1814-1815) 47

absolue de le faire. » Il allégua, pour le prouver, l'attitude du pape dans son conflit tragitjue avec Napoléon. L'empereur des Français exigeait beaucoup moins que ce qu'énumérait la liste russe ; l'alliance que Napoléon voulait imposer au pape ne nuisait à la religion que d'une manière indirecte, en faisant courir le danger de voir les puissances en guerre contre l'empereur défendre aux catholiques de communiquer librement avec le Saint-Siège, devenu son associé. Pour beaucoup moins, le Souverain Pontife avait dû perdre tous ses États temporels, afin de ne pas trahir ses devoirs de chef de l'Église. Comment espérer maintenant que pour en recouvrer une partie, il se prêterait à des concessions plus exorbitantes? « Le pape est pape avant d'être prince temporel, disait Consalvi, et pour des intérêts temporels, il ne peutj quelque grave que soit le dommage du même ordre qui en résulte, se prêter à ce que ses devoirs et ses principes lui défendent. » Quant à la perte des Légations dans l'hypothèse d'un refus, l'empereur Alexandre était si raisonnable, si équitable, qu'il se rendrait certainement aux arguments de Rome. « Je n'aurai, assurait le cardinal, aucune difficulté à les faire valoir devant Sa Majesté elle-même, dans l'audience que j'aurai demain, si Elle m'en parle, mais je ne crois pas que dans un entretien, dont le but est de lui adresser une aimable invitation, il convienne que je soulève moimême une affaire désagréable. »

Puis il s'attacha à justifier la conduite du pape vis-à-vis de Napoléon dans l'affaire du sacre. Toutes les puissances, hormis l'Angleterre, l'avaient reconnu comme empereur, bien c|u'elles eussent des armées pour se défendre. De quel droit prétendre que le pape, sans armes et le plus faible de tous, devait résister, en une chose non illicite, à celui à qui presque personne n'osait tenir tête? Les intérêts de la religion avaient seuls décidé Pie VII à cette concession. Napoléon lui avait promis d'effacer les dernières traces du schisme constitutionnel et de révoquer les lois organiques. La résistance opposée en ces derniers temps prouvait assez qu'on n'avait acquiescé, alors ni par crainte ni par faiblesse, car « Sa Sainteté

aurait su alors affronter la perte de son temporel, le détrônement, la prison et les risques mêmes de la mort, comme Elle vient de les affronter maintenant, si les devoirs de la religion l'avaient alors exigé, comme ils l'ont en effet exigé plus tard ».

A toutes ces raisons, l'ambassadeur de Russie fit la sourde oreille.

Voyant que de mon côté je ne me rendais pas, annonçait Conaalvi, il s'est fatigué à me bien faire connaître (et à m'engager à bien faire connaître au Saint-Père) l'extrême danger, bien plus, la certitude de la ruine définitive qui résultera du refus. L'empereur, m'a-t-il dit dans la plus stricte confidence (et la voix publique, ainsi que l'expérience de ce qui se passe ici, dans la grande bataille contre toutes les autres puissances au sujet de la Pologne et de la Saxe, sembleraient montrer qu'il n'a pas exagéré), l'empereur n'est plus ce qu'il était auparavant : gonflé par le succès, il n'écoute plus la raison. Et sur ce sujet, il s'est étendu plus longuement que je n'oserais le faire par écrit.

Ces confidences furent très impressionnantes, car le cardinal recommanda à Pacca de garder là-dessus le plus profond silence et d'imposer à tous un secret absolu. Si on venait à savoir ce que Stackelberg avait dit, il courait le risque d'être ruiné.

Consalvi déplora devant l'ambassadeur la fatalité de l'infortuné Pie VII : à peine exalté, il avait commencé de souffrir ; il avait continué de souffrir sans trêve pendant quinze ans ; et après la chute de Napoléon et le grand changement qui s'en suivait, alors qu'on devait croire qu'il passerait en paix les dernières années de sa vie, de tous côtés surgissaient pour lui de nouvelles tribulations et de nouvelles angoisses ! Il fallait pourtant conclure. On convint que la note de Stackelberg reçue, le cardinal répondrait dans le sens qu'il avait indiqué, c'est-à-dire qu'il l'enverrait à Rome. Si l'empereur dans l'audience du lendemain lui parlait de cette affaire, il lui en dirait lui-même les difficultés. Mais dès ce jour il allait écrire à Rome et exposer la situation dans toute sa gravité, tout en sollicitant une prompte réponse, et à Vienne même, car

GONSALVr ET STACRELBERG (1814-1815) 49

l'empereur voulait l'avoir vue avant son départ. On se figurait encore que le Congrès durerait quinze jours, trois semaines au plus (1).

Le contretemps était fort fâcheux. Consalvi n'était guère à son aise à la pensée de se trouver, le lendemain, face à face avec l'autocrate, avec une complication aussi grave et aussi inattendue. Il devait cette fois en être quitte pour la peur. L'audience si redoutée se passa à merveille. Le cardinal dit à l'empereur que Sa Sainteté lui avait commandé de lui faire connaître son ardent désir de le voir à Rome. Au cas où ce vœu serait exaucé, le pape lui offrait l'hospitalité dans son palais et le priait d'oubher en cette occasion les magnificences de la cour impériale et de celles qui l'avaient déjà reçu ; de ne pas dédaigner la pauvreté avec laquelle on le traiterait, mais de considérer seulement de quel cœur on le recevrait. Alexandre se déclara touché et témoigna la reconnaissance qu'il en avait au Saint-Père ; mais l'exécution de son projet de voyage à Rome dépendait du Congrès. Les choses n'allaient pas aussi vite qu'on l'aurait désiré. Si le Congrès durait un peu trop, aller à Rome lui serait impossible. Il désirait ce voyage, non pas tant pour voir la ville que pour faire la connaissance de Sa Sainteté : « Mais si je n'y vais pas cette fois, ajouta-t-il, je ne renonce pas à mon idée, car je suis suffisamment coureur, pour que ce voyage ne soit pas le dernier que je ferai. J'aurai plus d'une occasion de revenir de ce côté, et dans ce cas je ferai sûrement le voyage de Rome. » Consalvi lui demanda s'il lui permettait d'écrire au Saint-Père qu'à sa venue à Rome, cette fois ou plus tard, il ferait à Sa Sainteté l'honneur de loger dans son palais, comme Elle osait l'en prier. Il répondit que oui ; et comme le cardinal répétait qu'il lui faudrait oubher l'éclat des autres cours ainsi que de la sienne, vu la pauvreté du Saint-Père, il répliqua : « Je suis un soldat, et tout me contente ; quand on me donnerait dix chambres, je n'en occuperais c|u'une. »

(1) Sur cette affaire, v. Rinieri, Il Congresso di Vienna, 621-623. Consalvi à Pacca, 2 novembre, AE, Russia, I, 1-10.

L'audience se termina comme elle avait commencé, par des compliments ; elle avait été courte, mais gracieuse et pleine de bonté. De la négociation entamée par Stackelberg, pas un mot. Consalvi se garda bien de toucher, même de loin, à un sujet qui aurait gâté tout le miel d'une aussi agréable entrevue. L'empereur lui avait fait espérer qu'il lirait la note remise à Nesselrode, où étaient exposées les revendications du Saint-Siège. Le cardinal, au moment de prendre congé, le lui rappela. Alexandre, sur le seuil de la porte, lui répondit : « Je l'ai déjà lue, et de mon côté je ferai tout mon possible. » « Je l'ai remercié, écrit-il à Pacca, et je suis sorti de l'audience heureux comme un roi, que l'affaire ait marché ainsi. » Tout le monde s'aperçut de cette satisfaction, dont il ne faisait pas mystère, sans qu'on se doutât de la raison qui la lui rendait si vive (1).

Le 4 novembre au soir, Consalvi reçut par la poste la note de Stackelberg, passée au préalable par le cabinet noir autrichien. A sa teneur, on verra c{ue le cardinal n'en avait pas exagéré l'importance. Elle rappelait d'abord le désir que l'empereur avait de voir s'accroître la prospérité de l'Eglise catholique dans ses États, « au moment où le triomphe de la grande cause de l'Europe avait, en rendant à celle-ci son ancienne assiette, replacé de même le Saint-Père sur son Siège ». Pour y réussir. Sa Majesté était « convaincue de la nécessité de l'établissement d'un évêque principal en Russie », d'une extension des prérogatives du haut clergé. Depuis longtemps déjà, dès 17S2, la cour de Russie s'efforçait d'obtenir pour l'archevêque de Mohilev des pouvoirs calculés de manière à lui épargner Ja nécessité de recourir à Rome dans toutesles occurrences. Il n'était cependant pas question, on avait la précaution de le faire remarquer, « d'altérer les rapports vis-à-vis du Saint-Siège ».

Cet évêque principal aurait son siège à Vilna. L'empereur désirait « voir le Saint-Père conférer à perpétuité aux évêques de cette ville et attacher à ce siège les pou-

(1) Consalvi à Pacca, 1" (3) novembre, Rinieri, Corrisp., 68-70. Weil, Les Dessous du Congrès de Vienne, I, 467.

CONSALVI ET STACRELBERG (1814-1815) 51

voirs spirituels, dont jouirent en général et de to-ut temps les archevêques métropolitains et primats des États catholiques, et les revêtir du titre d'archevêque de Vilna, primat du grand -duché de Lithuanie et de toutes les Éghses romaines en Russie, de même que celui de Legatus natus avec les attributions en ressortant ». A cet évêque « principal », on voulait tailler une juridiction d'une ampleur déconcertante. On formulait pour lui les demandes suivantes :

1° De pouvoir examiner et confirmer ceux d'entre le clergé qui seront nommés par Sa Majesté Impériale, évêques diocésains, suffragants et titulaires ; et ensuite d'en faire le rapport au Saint-Siège.

2" Affermir les évêques qui seront transférés par S. M. I. d'un diocèse dans un autre, et ensuite d'en faire de même un rapport au Saint-Siège.

jP Absoudre du vœu des Moines et des Religieuses d'après des raisons valables en laissant les Prêtres (qui portent îe titre de Hiéromonacs) dans le Clergé séculier.

4° Permettre en cas de nécessité de joindre les- bénéfices simples à ceux de la Paroisse.

5° Absoudre le mariage du premier et second degré de parenté, savoir la faculté d'épouser la sœur de la première femme, de même qu'à la mort du mari la femme peut épouser le frère de ce dernier, ainsi que le mariage de l'oncle avec la nièce et du neveu avec la tante.

6° Absoudre la parenté spirituelle de ceux qui tiennent sur les fonts de Baptême.

7° Absoudre les prêtres qui se trouvent sous l'interdiction spirituelle.

8^ Avoir le droit d'inspection des couvents des deux sexes pour ce qui regarde l'exécution des devoirs spirituels.

9° Employer les Moines dans la charge de Prêtres et de Vicaires en cas de manque de Prêtres séeuHers, avec la jouissance des revenus qui pourront y être afîectés, et la permission de porter l'habit du clergé séculier. Les moines tant qu'ils resteront dans les paroisses seront sous la dépendance immédiate des Évêques diocésains et de leurs Administrateurs.

10° Permettre la Sainte Onction aux prêtres séculiers dans les Églises, qui, vu l'étendue de l'Empire de Russie, ne pourront à cause de leur éloignement être visités par les Évêques ; — et

11° Munir les Évêques diocésains suffragants de l'Archevêque Métropolitain, quand il le jugera à propos, de pareils pouvoirs spirituels.

« Le mérite et les vertus » de l'archevêque Siestrzencewicz l'appelaient à occuper le siège de la future primatie, rehaussée de titres et de pouvoirs aussi insolites. L'évêque diocésain de Loutsk, Gaspar Cieciszewski, deviendrait archevêque de Mohilev ; et Stroynowski, coadjuteur de Loutsk et administrateur de Vilna, remplacerait Cieciszewski en qualité d'évêque diocésain de Loutsk (1).

Tel était le programme que Stackelberg soumettait à Consalvi, en exprimant l'espoir qu'il contribuerait de son mieux à le faire accepter. La « légitimité » de ces réclamations, les titres personnels que le caractère généreux de l'empereur devait lui avoir valus auprès de Sa Sainteté, lui paraissaient garantir le succès. Comme il l'avait promis, le cardinal s'empressa d'accuser réception par une note « obligeante », mais prudemment réservée. Le Souverain Pontife se prêterait à satisfaire en toute circonstance aux désirs de l'empereur dans tout ce que ses deçoirs sacrés lui permettaient; il désirait vivement trouver les occasions où il lui serait possible de prouver les sentiments dont son cœur était rempli envers lui. Ainsi était marqué, en quelques mots discrets, l'écueil où les prétentions exorbitantes de la Russie viendraient de nouveau se briser (2).

Exorbitantes, elles l'étaient plus encore que Consalvi ne se l'était figuré après son entrevue avec l'ambassadeur d'Alexandre. On ne se contentait plus de concessions de détail et provisoires, on voulait faire du définitif. Un

(1) Note russe du 4 novembre, AE, Russia, I, 10-14. Elle est signée Stackelberg. Quand Consalvi parle du « Ministro di Russia », il désigne Siackelberg et non pas Nesselrode. Voir le résumé de la note dans Rinieri, Il Congresso..., 622, n. 1, d'après Raccolta dei Rapporli de la Congr. des Afî. eccl. extr., I (1814), 233-234. Les noms y sont défigurés : Cieciszewski devient

Ciecieszevvosling, et Stroynowski, Strognevvlig. Weil, I, 472.

(2) Consalvi à Stackelberg, 5 novembre 1814, AE, Russia, I, 14-15.

regard en arrière montre dans les demandes russes une persistance et une gradation de nature à inspirer pour l'avenir de grosses inquiétudes. Elles marquaient comme le faîte d'une ascension où s'évertuait une ambition démesurée, celle d'un personnage dont les idées et le caractère s'accordaient trop bien avec l'esprit de son temps et de son milieu, avec les principes appliqués sous Catherine II et enracinés de plus en plus profondément dans les traditions du gouvernement russe. Ce personnage est l'étrange archevêque de Mohilev, Siestrzencewicz. Il ne manquait pas de talent, ni même de zèle, à sa façon, et son épiscopat de cinquante-quatre ans aurait pu être des plus féconds pour l'Église catholique de Russie. Au lieu de cela, il ne devait guère s'illustrer c{ue par sa vanité et son joséphisme. Autoritaire à l'excès, son désir de tout dominer et de tout réglementer croît avec les années jusqu'à la manie sénile. Avide, il ne recherche pas seulement l'éclat des honneurs, il en veut aussi le solide : qu'il s'agisse d'un bénéfice à concéder, d'un empêchement de mariage à lever, le métropolitain sait se montrer facile et se laisser convaincre par certaines raisons. Dissimulé et retors, il cache si bien son jeu que deux nonces s'y laissent prendre, et cju'il faut au troisième, Litta, deux ans d'amère expérience pour laisser échapper cet aveu : « L'évêque de Mallo est notre adversaire. » Quant au dernier, Arezzo, il l'appelle « un vrai fléau » donné par Dieu à la malheureuse église de Mohilev (1).

Converti du calvinisme, et d'abord officier, puis devenu ecclésiastique sans grande préparation, il avait acquis, au hasard de ses vastes lectures, une science disparate, hétéroclite, assez à l'image de la célèbre Encyclopédie. Il pratiquait le mépris, alors à la mode, pour la philosophie et la théologie scolastique. « La théologie monastique, disaitil, mérite à peine ce nom, parce qu'elle est une science de syllogismes et de paralogismes : on ne la comprend point si l'on n'y est pas préparé de longue main par une logique à part, et par la -iiiétaphysique, qui méritent aussi la

(1) PiERLiNG, V, 17-30. Arezzo, Relazione, c. ii, § 10.

même estime. » Le dogme selon le grand catéchisme de Montpellier ; la morale, nettoyée de questions inutiles ; le droit canon « tel qu'il est approuvé par le souverain pour l'Église catholique qu'il daigne protéger dans son empire » ; l'histoire puisée à bonne source, dans « l'extrait de l'extrait de Fleury » ; l'éloquence, la géograpliie, l'hygiène, la physique, autant qu'il en faut « pour remplir le terrible vide qui environne le célibataire ignoi^ant », telle est sa pédagogie cléricale, désireux qu'il est de former ses prêtres comme il s'est formé lui-même.

Sur la hiérarchie ecclésiastique, le pape, les évêques, les rapports du pouvoir spirituel et du pouvoir civil, Siestrzencewicz, on le pense bien, ne retardait pas sur son siècle et professait le plus pur joséphisme. L'oint du Seigneur, le souverain, possède, selon lui, dans son empire « la suprématie de toutes les églises et de tous les clergés chrétiens ». L'empereur concède à l'Eglise catholique la dépendance du pape, comme son chef, « pour tout ce qui regarde les dogmes ». La discipline et le gouvernement intérieur de l'Église dans les États, il les confie aux évêques ses sujets, « étroitement subordonnés au métropolitain ». Celui-ci dépend de Rome, il est vrai ; mais il faut exténuer cette dépendance et la réduire à un fil, à de simples marques d'honneur et de déférence, rendues dans de rares occasions au pontife romain. « Les évêques sont autorisés par leur sacre à conduire leurs ouailles au salut éternel. Ils peuvent employer toute la juridiction et la vertu de leur caractère épiscopal pour gouverner leur diocèse en tant que les lois du pays le leur permettent. C'est ainsi qu'en ont usé les évêques pendant les dix premiers siècles avant que le pape Grégoire VII le leur eût ôté. » Quant à l'archevêque, il jouit de « tous les droits ecclésiastiques usités dans les premiers siècles, nonobstant les limitations et réformations qui ont été faites par les papes dans les temps postérieurs ».

A la lumière de ces principes qui se réclament de la vénérable antiquité, les titres de l'archevêque de Mohilev, ceux qu'il porte et ceux qu'il convoite, prennent leur vraie signification. Il s'intitule déjà « archevêque métro-

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politain de toutes les Eglises «atholiques en Russie ». Il veut, de plus, être « primat », avec « les droits, privilèges et pouvoirs dont jouissaient les métropolitains Grecs-unis de Kiovie ». Il veut être légat-né du Saint- Siège, c'est-à-dire, dans sa pensée, « avoir la juridiction ordinaire sur les catholiques dans l'empire de Russie, en sa qualité de président du Collège catholique ». II n'ose pas aller jusqu'au titre de patriarche, mais il prétend au cardinalat. Pie Via fort à faire pour rejeter ses demandes obstinées et il n'accorde que le privilège de « l'habit rouge », comme disait Siestrzencewicz, c'est-à-dire les insignes cardinalices, moins la calotte de pourpre, qu'il usurpe pourtant. Il reviendra à la charge auprès de Pie VII avec la même persévérance, tout en appHquant aux pouvoirs accordés par Rome les règles d'une herméneutique étrangement compréhensive. Tel est le serviteur aux gages de la chancellerie impériale. Elle n'en pouvait souhaiter de plus complaisant et de mieux disposé à entrer dans ses vues (1).

L'ambition du prélat faisait bien le jeu du gouvernement russe. En rehgion comme en politique, le tsar entendait être chez lui le maître absolu «t jouir d'une autonomie parfaite. Depuis longtemps il avait pris l'habitude de mener despotiquement les affaires de l'Église dominante. Malheur aux dignitaires qui eussent osé faire mine de résister ! L'administration impériale s'inspirait du même esprit, des mêmes principes et des mêmes méthodes dans les affaires de l'Église catholique. Pas plus que les oppositions locales, elle ne comprenait les résistances et les refus de Rome ; elle s'en étonnait comme d'un anachronisme. De là naissait une gêne permanente, une irritation sourde, et à la moindre occasion, la colère et le conflit. Catherine, se plaignant du pape qui ne voulait point céder, écrivait à Grimm : « Je vous avoue qu'à la

(1) SiESTRïTENCEwicz, Mémoire 1798 (Tolstoï le reproduit, avec quelqufB différences, II, appendice, VIII, 20-33). Id., De l'élection des papes, 1^ septembre 1798. Pro memoria, « Demandes soumises au Saint-Siège », 11 avril 1811, AE, Russia, I, 164-166. Juin 1803 : « Demandes transmises à Arezzo », cf. Relazione, c. xn, §§ 2 «t 3.

fin Pie VI m'obligera à avoir recours à des moyens, pour me défaire de ces embarras, c{ui ne nie feront pas plaisir à employer ; je suis très lasse de tous ces délais et pauvretés ; ma foi, s'il avale des couleuvres, il n'a qu'à s'en prendre à lui-même. » Le nœud résiste-t-il, on le tranche. D'ailleurs Catherine^ Paul et Alexandre n'avaient qu'à regarder autour d'eux. Les princes catholiques de l'Europe administraient l'Église sans trop se mettre en peine des plaintes et des protestations romaines. Joseph II donnait à sa redoutable voisine de Russie un exemple qu'elle ne laissait point perdre. L'ambassadeur Golitsyne tenait le compte exact des mesures vexatoires que ce prince « éclairé » décrétait contre la liberté de l'Eglise et l'autorité du pape, et en informait au jour le jour sa souveraine. Ainsi se formait peu à peu l'esprit dont devaient s'animer les relations de la Russie avec Rome. Tous les précédents vont s'empiler sur le même plateau de la balance et la faire pencher toujours davantage vers la défiance et l'hostilité.

Mieux que personne, Consalvi connaissait cette situation. A peine devenu secrétaire d'État, il avait suivi les dilBcultés sans nombre qui assaillirent le nonce Arezzo au cours de sa mission en Russie. Siestrzencewicz et ses protecteurs étaient d'anciennes connaissances dont il avait pénétré les desseins. Dans la note du 4 novembre 1814, il aurait pu reconnaître le style et le vocabulaire de l'archevêque. Lue à loisir, elle lui présenta l'affaire dans une étendue plus grande, et féconde en plus graves conséquences, qu'une simple conversation et une lecture rapide ne lui avaient fait entrevoir. « Dans la personne de cet évêque principal, écrit-il à Pacca, on en vient à établir, sinon quant au nom, du moins quant à la substance de ses attributions, un véritable patriarche, qui tranche pour ainsi dire du pape, et cela dans une étendue de territoire si vaste que tous ces pays échappent presque totalement à toute influence et à toute juridiction du chef de l'Église. » A quoi se réduirait en effet pour lui la communication avec le Saint-Siège? à lui notifier la création ou la translation des évêques ; démarche qui, en

réalité, n'implique aucune dépendance, mais n'est qu'une simple notification faite au Souverain Pontife, tout comme faisaient les trois évêques jansénistes de Hollande, après leur élection schismatique et sacrilège. « En somme, dans ces contrées, la dépendance du chef de l'Église ne tiendrait qu'à un fil, à l'institution donnée par le pape aux archevêques de Vilna, toutes les fois que ce siège viendrait à vaquer. » Un exercice aussi ample de pouvoirs strictement réservés à l'autorité suprême établie par Dieu dans l'Église apparaissait à Consalvi comme monstrueux en lui-même, et plus encore dans ses fatales conséquences (1).

A Rome autant qu'à Vienne, l'émotion fut vive. Le récit de l'entrevue avec Stackelberg jeta le cardinal Pacca « dans un océan d'afïliction ». A son avis, les prétentions du tsar préparaient au pape une tempête d'où il ne pouvait échapper que « grâce à l'ancre de la fermeté et de la résignation à la sainte volonté de Dieu ». Céder à ces demandes, c'était « transférer à ce métropolitain les prérogatives de la primauté apostolique » ; c'était par là-même « autoriser tous les autres souverains à prétendre aux mêmes concessions ; et par là, réduire Sa Sainteté à n'être à Rome un pape que de nom, puisque chaque pays étranger aurait aussi le sien. « Comment prétendre, disait-il, cjue pour obéir à des considérations humaines ou en vue d'échapper à l'infortune, le pape fasse ce cju'aucun pape n'a fait, ce que le pape actuel ne peut faire, et ce que ne fera certainement pas le pape à venir? » Une question aussi grave et aussi complexe fut traitée avec toute la diligence possible. L'abbé des Camaldules de San Silvestro, dom Mauro Capellari, le futur Grégoire XVI, alors consulteur de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, eut mission de l'étudier à fond, et de préparer la réponse.

(1) Consalvi à Pacca, 5 novembre 1814. AE^ Russia, I, 15-28.

Consaivi, avec sa promptitude ordinaire, avait déjà indiqué de Vienne la marche à suivre, les documents à préparer, et jusqu'au plan d'un mémoire détaillé qui devait servir à justifier le rejet des demandes jugées inacceptables. Ce labeur absorba deux grsinds mois, et pas moins de trois séances de la Congrégation. Pacca tenait le négociateur de Vienne au courant de la tournure que prenait l'affaire russe et cherchait à calmer son impatience : « Plût à Dieu, lui manda-t-il le 5 décembre 1814, qu'on pût adhérer sans scrupule et sans remords à tout ce que la Russie demande ; mais le mal est que presque toutes les demandes sont inadmissibles (1). »

Ce mot alarma Consaivi, déjà inquiet. Le 27 décembre, Stackelberg l'aborda et le questionna sur les réponses de Rome. L'empereur lui avait ordonné de lui demander où on en était. — « On s'en occupe, répliqua le cardinal, et je recevrai sous peu les décisions du Saint-Père. — Je vais donc, reprit Stackelberg, rapporter à l'empereur que la réponse arrivera dans quelques jours. » Consaivi le pria d'éviter cette expression trop précise, l'assurant que la réponse viendrait au plus vite, et se hâta de couper court à la conversation, de peur de s'entendre interroger sur l'impression que la note russe avait faite à Rome. Aussi en prit -il sujet de dire et redire à Pacca C[u'il fallait prendre tous les ménagements possibles afin d'adoucir l'amertume des refus qui semblaient inévitables. Il priait le ciel que le quasi tutte inammissihili ne se réalisât point, car il le voyait bien, l'empereur Alexandre ne perdait pas de vue son affaire et il l'avait à cœur. Si on lui refuse presque tout, il y aura de grands malheurs, saranno grossi guaiJ Surtout qu'on ne commette pas la faute de finir par des concessions après avoir débuté par des refus, cela s'est vu quelquefois, et il rappelle le mot que répétait souvent l'ex-roi d'Italie, Murat, au cardinal Brancadoro : « Rome commence presque toujours par refuser, et puis, si on bat fort le tambour, elle finit par donner plus qu'on

(1) Pacca à Consaivi, 13 novembre {n9 133), AV 242 : 1814 ; cf. Riniebi, Il Congresso,..^ 621-622 ; 5 décembre, Rimieri, Corrisp.^ 180.

CONSALVI ET STACKELBEHG (1814-1815) 59

ne lui demandait ! » Qu'on y ait l'œil « autour des taçoloni des congrégations » !

Il allait être servi, bien autrement qu'il ne l'espérait. Le 9 janvier 1815, Pacca transmit enfin les réponses attendues avec tant d'impatience et tant d'anxiété. Un mémoire étendu les accompagnait, œuvre de Mauro Capellari ; il justifiait les refus auxquels le Saint- Père, en conscience, avait dû se résoudre. L'institution et la translation des évêques ainsi que le pouvoir de déléguer les concessions de Rome étaient mis hors de cause ; c'était demander manifestement l'irupossible. Consalvi s'accordait tout à fait là-dessus avec les consulteurs de Rome. Mais les titres de primat, de légat-né, devenus purement honorifiques ; les sécularisations, les dispenses matrimoniales et autres faveurs de ce genre, ne pouvait-on pas les accorder d'une main plus généreuse? Il fallait, croyait le cardinal, tenir compte de la position exceptionnellement délicate où le Saint-Siège se trouvait placé vis-à-vis de la Russie. Il s'agissait de l'empire le plus puissant de la terre, où les catholiques n'avaient c|u'une situation fort précaire ; d'un monarque fier et orgueilleux outre mesure, conscient qu'on lui devait beaucoup et qu'on lui devrait plus encore. Tout cela ne faisait-il pas un devoir, une nécessité de ne pas rester cantonnés dans la région sereine des principes, mais de descendre dans la réalité? Consalvi le pensait ; il le répétait, multipliant sans se lasser les arguments dans ses lettres, véritables consultations juridiques d'un canoniste retors et d'un politique avisé. Dans sa mauvaise humeur, il ne niénage pas les consulteurs qui, eux, s'attachent au quid juris et laissent le quid facti. Il s'aperçoit enfin que lui du moins, pour employer son expression, a battu inutilement le tambour, et son désappointement s'exhale en plaintes où perce l'iiTitation. Il se croit « dans une impasse si douloureuse, qu'il ne sait quel parti prendre ».

Placé, dit-H à Pacca, dans la position la plus dure qui puisse s'imaginer, et portant le fardeau d'une très dangereuse responsabilité, je n'en finirais jamais, Eminentissimo mio, si je devais

60 LE SA[iNT-SlEGE ET LA RUSSIE

dire tout ce qui, sur cette affaire, se présente à mon esprit. Je conclurai en vous disant qu'après avoir de mon côté fait tout mon devoir, il ne me reste plus qu'à me recommander ardemment au Seigneur, et puis prendre le parti le moins ruineux. Je ne le vois pas pour l'instant, mais le Seigneur, je l'espère, voudra m'inspirer ; et je me consolerai (mais l'immense attachement que j'ai pour le Saint-Siège en tout ce qui le concerne rend bien faible cette consolation), je me consolerai, dans les amertumes qui vont suivre, par la pensée que ni le manque de diligence et de soin, ni quelque autre tort que ce soit, ne permettra de m'en attribuer la faute (i).

Ces objurgations pathétiiques demeurèrent à peu près inutiles. Le pape et ses conseillers tinrent bon. A voir les événements de plus loin et de plus haut, on les pénétrait mieux. Adviendrait que pourrait, on ne sanctionnerait par les usurpations du Mohilopiese, on ne lui en faciliterait pas de nouvelles. Pie VII n'avait pas plié devant Napoléon, il ne capitulerait pas aux premières sommations d'Alexandre, dût le retour des Légations en être compromis. L'insistance tenace de Consalvi obtint quelque adoucissement, quelques concessions de détails, mais le 20 février, Pacca lui signifia que sur ce sujet il n'avait plus rien à lui dire, et c|u'on avait atteint l'extrême limite de la condescendance. II fallut s'exécuter et communiquer aux Russes les réponses de Rome, c{ue le cardinal gardait depuis deux mois dans son portefeuille. La note expédiée le 6 avril fut rédigée en français ; car l'empereur ignorait l'italien, et il devait être en mesure de la lire lui-même et de goûter dans toute leur étendue les raisons qu'on lui exposait.

En tête venait le chapitre des concessions. Vilna serait métropole ; à sa tête il y aurait un archevêque qui porterait le titre de primat, « avec les attributions dont jouissent en général les autres primats d'Occident ». II instruirait et jugerait les procès de nullité des professions religieuses, exercerait un droit de surveillance sur les monastères, pourrait employer, au besoin, les réguliers dans les pa-

(1) Consalvi à Pacca, 28 et 29 novembre, AV 242 : 1814; 28 janvier et 4 février 1815 ; ibid., 1815. Pacca à Consalvi, 9 janvier, AE, Russia, l, 28-32.

CONSALVI ET SÏACKELBERG (1814-1815) . 61

roisses, avec le consentement de leurs supérieurs respectifs. En dehors de ces points et de quelques autres, tout le reste était refusé, au nom des principes fondamentaux de l'Église catholique :

Si Sa Majesté veut la religion catholique dans ses Etats (comme le Saint-Père voit avec tant de satisfaction qu'Elle le désire réellement), Elle ne peut la vouloir que telle que sa Constitution l'exige. Cette constitution renferme la nécessité d^un centre auquel les Pasteurs et les Fidèles aient recours, et dont ils dépendent. Ni les Pasteurs par conséquent, ni les Fidèles ne doivent être mis hors du cas de recourir directement à ce Centre : ils le seroient cependant, et ils le seroient par un acte du Souverain Pontife lui-même, s'il se prêtoit à investir le Prélat de Vilna de tous les pouvoirs qu'on demande. Le Samt-Père désire donc que Sa Majesté daigne se contenter qu'il donne à ce Prélat les pouvoirs les plus étendus qu'il pourra, pour prouver par là sa considération envers Sa Majesté, mais qu'au même tems il s'en réserve la partie indispensable pour ne pas couper cette communication directe, qui tient à la constitution de l'Eglise catholique.

De longues explications complétaient cet exposé et justifiaient les réponses négatives dans les moindres détails

Tel était le résultat où cinq mois de réflexions et d'études avaient abouti. Quantité et qualité, c'était « vraiment très peu », en regard des formidables exigences qu'on avait affichées. Consalvi ne tenait pas à constater de ses yeux le dépit que le tsar ne manquerait pas de ressentir. « Respectant les grandes occupations dont Sa Majesté Impériale doit se trouver accablée dans ces moments, écrivait-il à Stackelberg, je me suis abstenu, à mon regret, de demander une audience pour porter personnellement à la connaissance de Sa Majesté les sentiments dont le Saint-Père est animé. » Le regret était sincère, et plus grand qu'on ne soupçonnait, mais pour un tout autre motif. Il avait fallu gagner du temps, beaucoup de temps pour attendre les réponses de Rome, et surtout pour y faire introduire les améliorations impitoyablement refusées. En attendant, le cardinal avait dû faire le mort, « s'abstenir d'approcher l'empereur et de le cultiver, lui et ses

ministres », ce qui eût servi infiniment, disait-il, et pour le présent et pour l'avenir. Oui, cette malencontreuse négociation était bien regrettable (1) !

Les éclats tant redoutés ne se produisirent pas. L'ambassadeur de Russie se contenta d'accuser réception de la note de Consalvi et d'annoncer qu'il en avait communiqué le contenu à l'empereuF. Qu'en pensaient le souverain et son ministre? On en fut réduit longtemps aux conjectures. Le cardinal, passant dans Vienne, en carrosse, rencontra à deux reprises Alexandre qui se promenait en ville à pied, en bourgeois. L'empereur, au témoignage des gens de Consalvi, le salua chaque fois en ôtant son chapeau, sans que lui-même l'eût vu ou reconnu : c'était sans doute une preuve « qu'il n'était pas trop en colère ». Il y eut pourtant du mécontentement et quelque bouderie, (( Avec de très belles paroles, constatait Nesselrode, on a tout refusé ; on n'a accordé que des fadaises fort banales, des choses déjà accordées à la Russie, ou bien qu'on ne refuse à personne. »

Peut-être faut-il voir un effet de cette mauvaise humeur dans le refus que l'empereur signifia de son côté, quand il fut prié de seconder les démarches du grand artiste Canova envoyé à Paris pour revendiquer les œuvres d'art dont Rome avait été dépouillée. Pie VII écrivit lui-même au tsar, comme il avait écrit à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse. Il lui recommanda instamment « l'émule d'Apelle et de Phidias » dans sa mission. Alexandre, à son tour, rejeta cette demande r

Uniquement occupé de rendre la paix à l'Europe et à la France, répliqua-t-il au pape, je crois devoir rappeler à Votre Sainteté les sacrifices qu'Elle a précédemment portés au Dieu de paix et de concorde, pour assurer au monde cet inestimable bienfait. Les motifs qui la déterminèrent autrefois à une constante abnégation de tout intérêt passager, au milieu des plus pénibles épreuves, subsistent encore ; et j'aime à me persuader que Votre Sainteté, qui,, selon le précepte de Notre-Seigneur Jésus- Christ, bénit ceux

(1) Lettre de Consalvi à Stackelberg, 6 avril 1815, AV 242 : 1815, et note même date, AE, Riissia, I, 62-82. Id., à Pacca, 22 mars, 4 avril, AV 242 : 1S15.

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qui la haïssaient et pria pour ses persécuteurs, rendra justice aux motifs qui m'imposent de ne point appuyer des réclamations dont l'objet multiplie les difficultés inhérentes à la prompte conclusion d'une paix équitable. A ces considérations fondées sur la règle qui prescrit d'abandonner le manteau à celui qui coudrait nous enlever la robe, se joint la conviction intime qu'il n'y a que l'oubli le plus absolu qui puisse, en ce moment, consommer la réconciliation des peuples chrétiens, cicatriser les plaies qui les affligent, et acquitter en partie la dette immense que les égarements de l'espèce humaine lui ont fait contracter envers le Rédempteur.

On reconnaît ici les idées et le style de Tacte fameux de la Sainte-Alliance. Quoi qu'il en soit de ces refus et de ces froissements, la conversation de Vienne avait rompu la glace, et on ne devait pas tarder à reprendre les négociations (1).

(1) Consalvi à Pacca, 12 avril, AV 242 : 1815 ; 30 avril, Rinieri,, Corrisp., 548-549 ; 15 mai, Rinieri, Il Congresso..., 632„ n. 2. Pie VII à Alexandre, 12 août 1815, AE 244 : 1815. Rép. d'Alex., Paris, 15 septembre, ibîd. L'acte de- la Sainte-Alliance est du 14/26 septembre.

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