‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I. Les négociateurs officiels et officieux. Dmitri Bloudov. — II. Les vingt premières conférences. 1** Diocèses anciens et nouveaux. Arméniens. Uniates. — III. 2° Pouvoir des évêques. Consistoires, séminaires, académies. — IV. 3° Le mariage. Mariages mixtes. Causes matrimoniales. Tribunal prosynodal. 4^ Les réguliers et autres questions. — V. Interruption et conflit. Affaire Willim. Lois pénales. Serment de fidélité. — VI. Reprise des conférences et signature des protocoles.

Le négociateur que l'empereur Nicolas envoyait à Rome n'était pas un obscur fonctionnaire, comme jadis Fuhrmann (1). Bloudov avait géré le département des cultes étrangers; ancien ministre de l'Intérieur, puis de la Justice, il siégeait au Conseil de l'empire et y présidait le département des lois ; il dirigeait en outre la deuxième section de la chancellerie impériale : en un mot, il touchait aux plus hautes cimes de la bureaucratie et avait un vrai renom d'administrateur et de légiste. Mais il ne vivait pas confiné dans ses dossiers ; il se piquait d'être homme du monde, fréquentait les salons, voulait passer en quelque sorte pour Européen. Au début de sa carrière, il avait tâté de la diplomatie, en Hollande, puis en Suède où il fit la connaissance de Mme de Staël. On le trouve au nombre des fondateurs de la célèbre société nommée

(1) Sur Bloudov; cf. supra 161, 163. Brockhaus-Efron, Entsiklop. Slovar, VII, 103-104; Rousski biograf. Slcvar, III, 94-98; Nicolas Touhguénev, la Russie et les Russes, I, seconde partie, surtout 341. Kovalevski, Graf Bloudov, 175-186; Viazemski, Literaturnye... otcherki, Œuvres, VII, 412; S. M. SoLoviEv, Zapiski, Viestnik Evropy, ju-n 1907, 458-459.

« Arzamas », qui réunissait l'élite intellectuelle de Pétersbourg, écrivains et poètes, tels que Joukovski, Viazemski, Pouchkine, souriant aux idées libérales, si fort à la mode au temps d'Alexandre. Bloudov vécut aussi dans l'intimité de Karamzine, et l'amitié du grand historien, très puissant à la cour, fut pour lui un précieux patronage. On le jugea capable des plus grandes affaires. Au lendemain de la journée fatale du 14 décembre 1825, l'empereur Nicolas le nomma secrétaire de la Commission d'enquête chargée d'examiner et de juger les révoltés. Parmi les décembristes, comme on les appela, Bloudov comptait des connaissances et des amis. Sa situation était délicate, d'autant plus qu'il devait rédiger le rapport. On sait la sévérité des condamnations portées par le tsar. On accusa le secrétaire d'y avoir contribué de son côté par sa légèreté et même par ses mensonges. Tel est du moins le reproche, d'ailleurs passionné, que lui adressa plus tard l'un des prévenus, Nicolas Tourguénev, réfugié à l'étranger et condamné par contumace à avoir la tête tranchée.

On sait aussi le rôle de Bloudov dans l'affaire de l'Église uniate. Nous l'avons vu assister pour ainsi dire à la vocation de Siémaszko, l'architecte et l'entrepreneur de cette entreprise de démolition sacrilège. Bloudov y a collaboré : nous ne songeons pas à lui ôter sa part. Mais il la savait ardemment désirée par son maître ; il voyait s'agiter dans les sphères officielles un parti puissant, des convaincus, iJ y en avait, des intrigants, c'était le grand nombre, empressés à s'élancer au signal donné d'en haut, et à faire campagne pour le triomphe de l'orthodoxie et la satisfaction de leurs vues intéressées. Directeur des cultes étrangers, ministre de l'Intérieur, Bloudov devait marcher et se mettre à leur tête, sinon on lui passerait sur le corps. Orthodoxe convaincu lui-même, voire, dit-on, « un peu mystique à la façon des illuminés allemands et suédois », il marcha, d'ailleurs sans cet esprit de décision et d'implsicable énergie dont brûlait Siémaszko, et que le jeune prélat regrettait de ne pas constater chez lui. Le rôle de Bloudov lui valut un renom de sectarisme farouche, non seulement à Rome, mais dans le reste de l'Europe. Quand

on sut que l'empereur l'envoyait auprès du Saint-Siège en qualité de commissaire extraordinaire pour traiter des affaires catholiques de Russie et de Pologne, la presse catholique trouva ce choix malheureux. Si les dispositions du souverain étaient aussi favorables qu'on le prétendait, pourquoi faisait-il choix, en vue d'une mission aussi difficile, d'un personnage aussi compromis? Lui-même s'en rendit compte et voulut décliner ce périlleux honneur. Son nom seul, disait-il, suffirait à mettre en danger l'issue de la négociation. Mais l'empereur passa outre au scrupule d'un homme dont il appréciait les talents et le caractère élevé. Nesselrode le recommanda chaudement à Bouténev dans la grande dépêche où il le chargeait d'annoncer sa mission. De son côté, la grande-duchesse Hélène ne laissa pas ignorer au nonce de Vienne que si les idées de Pérowski et de son parti avaient eu le dessous au sein du comité « catholique », on le devait à l'influence du chancelier et à la bonne volonté de Bloudov. Dans ces conditions, un accueil favorable de la part de Rome ne pouvait faire de doute (1).

Quand l'envoyé de l'empereur Nicolas s'y présenta, en octobre 1846, il n'y trouva pas le vénérable pontife à qui les affaires de Russie avaient coûté tant de soins et de préoccupations. Grégoire XVI était mort le 1^^ juin, frappé dans sa quatre-vingt-unième année, au terme d'une vieillesse vigoureuse et presque sans déclin. « Je veux mourir en moine, et non pas en souverain », dit-il à ses derniers moments. Il avait vécu en pape, modèle de vie sainte, de pureté d'intentions, de patience et de courage. « Tu dois, tout autant que moi, regretter le pape, écrivait la comtesse de Nesselrode à son mari. Il est mort trop tôt pour nous, il aurait dû attendre que nos affaires fussent terminées. » Ce fut à son successeur. Pie IX, que Bouténev annonça la décision prise par son gouvernement. Le chancelier, dans sa dépêche du 4/16 mai, définissait en ces termes la mission de Bloudov : « Jouissant de l'entière

(1) Voir Ami de la religion, 11 mai 1847 (n^ 4374), CXXXIII, 360-361 ; cf. 27 avril 1846 (n» 4264), CXXX, 486 ; l^r septembre (n» 4266), ibid., 523- 525. Viale Prelà à Gizzi, iP 143, 17 octobre 1846, AV 268 : 1846.

confiance de notre Auguste Maître, il sera muni de pouvoirs assez étendus pour donner non seulement au Cabinet Pontifical toutes les explications et informations nécessaires sur l'état actuel de l'Église catholique en Russie et en Pologne, mais encore pour régler définitivement avec Lui toutes les mesures organiques propres à établir cette Église sur des bases solides et conformes aux loix canoniques qui les régissent. » Le pape se déclara « satisfait et consolé » d'une déclaration aussi agréable (1).

Bloudov ne tarda pas à en avoir lui-même l'assurance, dès la première audience qui lui fut accordée le mardi 3 novembre, au Quirinal. Pie IX l'accueillit avec cette noble simplicité et cette grâce captivante dont il avait le secret. Il s'exprima en termes sympathiques au sujet de l'empereur, reçut avec un contentement marqué la nouvelle d'un septième diocèse à ériger dans l'immense Russie, et dit son regret d'y voir prononcer tant de divorces. Ce fut pour Bloudov l'occasion d'insinuer son projet de tribunal prosynodal. Naturellement aucune de ces questions ne fut approfondie dans cette audience d'étiquette ; mais les égards et la bienveillance du pape et le désir sérieux de part et d'autre d'arriver à une entente permettaient de bien augurer de l'avenir.

L'envoyé de Nicolas I®^ se laissait aller d'autant plus volontiers à cet espoir, qu'une faction politique s'appliquait à représenter le nouveau pontife comme un pape épris de libéralisme. Il allait prendre la contre-partie des mesures de Grégoire XVI et suivre une direction opposée à la sienne. On était au lendemain de l'amnistie, accordée le 17 juillet aux proscrits du règne précédent, et ce décret avait inauguré une série d'actes de clémence, de concessions et de réformes, qui soulevaient un enthousiasme universel. Le cardinal Gizzi, successeur de Lambruschini à la secrétairerie d'État, passait lui aussi pour un des chefs du parti libéral et participait à la popularité du nouveau pape, dont on disait qu'il inspirait la conduite. Bou-

(1) Comtesse de Nesselrode au chancelier, 11 juin 1846, Archives Nessel- RODE, VIII, 321-322. Nesselrode à Bouténev, 4/16 mai 1846, AE, Russia, IX, 154-158.

ténev notait avec satisfaction les indices de sa largeur d'esprit et de son humeur conciliante, et s'en promettait des relations agréables. Aussi y eut-il d'abord quelque déception lorsque Gizzi déclara, avec force ménagements, qu'il ne pourrait conduire en personne les négociations. Sa santé était délicate ; le poids des affaires l'accablait : il serait donc remplacé par le cardinal Lambruschini, parfaitement instruit des affaires à traiter. Avec lui rentrait en scène, pour le seconder, Mgr Corboli Bussi, très en faveur auprès du nouveau pape (1).

A côté des négociateurs officiels, il y en avait aussi d'officieux, paraît-il, deux surtout, un Polonais et un Allemand. Depuis 1844, le prince Czartoryski entretenait à Rome un agent, Louis Orpiszewski, qui se remuait activement. Sous Grégoire XVI, sa position était plutôt difficile ; le cardinal Lambruschini l'avait reçu avec une froideur marquée, mais il avait fait la connaissance de Mgr Corboli, le bras droit du secrétaire d'État. Sous le nouveau pape, la situation avait changé à son avantage. Grâce à son amitié avec un neveu de Pie IX, le comte Gabriel Mastaï, il avait accès dans la haute société romaine, et il ne contribua pas peu à y entretenir un esprit de froideur et de défiance envers la Russie. Hors de là, on ne voit pas qu'il ait exercé la moindre influence sur la marche des négociations. L'AHemand était l'Oratorien Augustin Theiner, déjà connu par ses savants travaux et plus encore par son livre sur les Vicissitudes de V Eglise catholique en Russie, traduit eïi français avec une préface de Montalembert. Dès le 6 décembre 1845, Theiner s'était donné la peine de mettre le Saint-Père et le cardinal Lambruschini en garde contre les manières séduisantes de l'empereur Nicolas. Il redoutait par-dessus tout des concessions politiques : « Il est plus que probable, écrivait-il, que l'Empereur cherche artificieusement à arracher à Sa Sainteté une approbation quelconque, non seulement du démembrement de la Pologne accompli en 1733, mais aussi et plus encore de

(1) Bloudov à Nicolas, 26 octobre/7 novembre 1846, Popov, Snochéniia..., 108-112, 113.

l'incorporation ou suppression totale du Royaume, qu'il a exécutée en 1832 arbitrairement, et contre la foi solennelle du traité de Vienne de 1815. » Qu'on se gardât bien de donner dans le piège ! Une approbation dans ce sens, « même la plus légère », serait un très grand malheur, « au delà de toute expression » : La Pologne, dès quelle en serait informée, serait capable de se porter à la dernière extrémité. Il ne s'agissait pas de cela ; rien ne motivait l'affolement de cet érudit égaré dans la politique. Bouténev se préoccupait de Theiner, mais il pouvait se rassurer. L'influence du docte Oratorien sur la genèse de l'accord de 1847 se réduisit pratiquement à zéro (1).

De son côté, Bloudov amenait de Russie, outre son fils et le prince Volkonski, un jurisconsulte de valeur, Romuald Hubé, qui servait sous ses ordres dans la deuxième section de la chancellerie particulière de l'empereur. Hubé était Polonais et catholique. Son frère fut l'un des fondateurs de la congrégation de la Résurrection. Lui-même donna en certaines circonstances des preuves non équivoques de son attachement au Saint-Siège. Mais le véritable collaborateur de Bloudov fut Bouténev, qui le seconda de son mieux, tout en s' effaçant courtoisement devant lui, avec sa modestie accoutumée : « Le comte Bloudov, mandait le ministre à Nesselrode, dirige l'affaire à merveille ; et moi, je suis son chef d'état-major... Je tiens la plume et je rédige les rapports après chaque séance... » Il rendait pleine justice à l'habileté et aux connaissances juridiques de son collègue. Tous les deux correspondaient assidûment avec Pétersbourg, d'où leur parvenaient, trop souvent en retard, les encouragements du chancelier et les ordres de l'empereur (2).

Les conférences se tinrent toutes au palais de la Consulta, situé sur le Quirinal, et affecté au ministère des Affaires étrangères. Inaugurées le 19 novembre 1846, elles se continuèrent sans interruption jusqu'au 1^^ mars de l'année suivante. Elles furent alors suspendues : nous

(1) Popov, 106, 142. Henry Lisicki, Le marquis Wielopolski..., I, 232- 233. Theiner à Lambruschini, 6 décembre 1845. AE, Russia, VIII, 72-73.

(2) Popov, 138.

aurons à dire dans quelles circonstances. Reprises le 15 juin, elles aboutirent le 3 août à leur ternie définitif. Il y régna toujours une courtoisie parfaite, bien que la discussion fût trop souvent d'une stérilité énervante, et menaçât parfois de tourner à l'orage. Des questions imprévues, comme celle des immunités ecclésiastiques, ou d'autres auxquelles on s'était juré de ne toucher en rien, comme celle des Grecs-unis, risquèrent de provoquer des heurts. Bloudov se plaignit à Nesselrode de trouver chez ses adversaires une insistance obstinée sur des points qu'il traitait de vétilles sans importance ; il maugréait contre ce qu'il appelait des « scrupules de conscience ecclésiastique ». Apparemment l'ancien ministre n'avait trouvé rien de tel chez des hommes tels que Siémaszko, Luzynski, Zoubko, pour ne rien dire des autres, tous prompts à se plier en deux au moindre signe de la « Volonté Suprême ». Des diplomates toujours prêts à invoquer la constitution divine de l' Église, à se réclamer de ses droits surnaturels et à s'y retrancher en vue d'une résistance irréductible, c'était un phénomène sans précédents pour un homme dont l'horizon ne s'était jamais élevé si haut. A la vingtième conférence, c'est-à-dire au 1®^ mars 1847, le programme de la négociation se trouva à peu près épuisé. La suivre par étape, et pour ainsi dire pas à pas, serait fastidieux ; contentons-nous de relever les principales discussions et d'en marquer l'issue (1).

Fidèles à la consigne donnée par Nesselrode, les négociateurs impériaux, dès le premier jour, exposèrent la situation précaire des colonies allemandes, en grande partie

(1) Sur les négociations de Rome, Popov donne de longs fragments des dépêches de Nesselrode, Bloudov et Bouténev (chap. v-vii). Comme source principale, nous suivons les rapports des 20 premières séances, rédigés au fur et à mesure par Corboli {AE, Russia, X, 40-141). Nous donnons en appendice le texte des deux protocoles du 3 août 1847.

catholiques, établies dans la Russie* méridionale, et la résolution généreuse qu'avait prise l'empereur de leur venir en aide. Il y fallait un clergé de même race et de même langue, et pour cela, un évêché et un séminaire. On ne pouvait traiter de l'érection du nouveau diocèse sans parler des modifications qu'on voulait faire subir aux anciens. Cette dernière question, à entendre Bloudov, formait même l'objet principal de sa mission ; et il insistait avec complaisance sur « l'utilité pratique » qui en reviendrait à l'Église. Il aurait même voulu qu'on la discutât avant tout le reste. On eût dit qu'elle passionnait étrangement le gouvernement russe : depuis 1815, sous une forme ou sous l'autre, on y revenait pour la cinquième fois. Rome avait, jusque-là, discerné l'intention cachée : tantôt on voulait supprimer un diocèse et préparer un centre qui deviendrait l'unique métropole de toutes les Églises catholiques de l'empire et du royaume ; tantôt c'étaient les sufîragants que l'on jugeait en partie superflus. De toute façon on aboutissait au résultat désiré, à l'amoindrissement de l'Église catholique. Rome, par sa patiente ténacité, avait déjoué le complot. Mais cette fois il n'y avait, semblait-il, rien de pareil. On ne touchait ni aux sufîragants : ils resteraient tels que Mgr Litta les avait établis en 1798 ; ni aux diocèses de Pologne, érigés par la bulle de 1818. On voulait seulement dans l'empire faire cadrer les limites des diocèses avec celles des gouvernements qu'ils englobaient. Ainsi il y en aurait deux, la Courlande et Kovno, pour le diocèse de Samogitie ou de Telsze ; deux, Vilna et Grodno, pour le diocèse de Vilna ; Minsk aurait le gouvernement de ce nom ; Loutsk-Jitomir aurait Kiev et la Volhynie ; Kaménets, la Podolie. Quant au nouveau diocèse de Kherson, on lui attribuerait la Bessarabie, Kheison, Ékaterinoslav, la Tauride, Saratov, Astrakan et la vice-royauté du Caucase. Tout Je reste revenait à l'archidiocèse de Mohilev, dont la juridiction s'étendait sur un territoire immense, sur la Grande-Russie et la Sibérie jusqu'au Kamtchatka et aux rives de l'océan Pacifique. Bloudov ne prévoyait pas la moindre difficulté ; dès le premier jour, il apporta triomphalement

la carte géographique où était figuré le nouveau projet.

La question était cependant plus complexe qu'il ne l'imaginait. Lambruschini lui exposa la procédure longue et compliquée exigée par le droit. Le Saint-Siège devait consulter les évêques intéressés. Chaque ordinaire avait à lui fournir un ensemble de renseignements précis et détaillés, que les indications sommaires des plénipotentiaires russes ne pouvaient suppléer. Ainsi, il fallait, pour chaque futur diocèse, la liste nominative des paroisses et des autres églises ; on devait l'insérer dans la bulle de circonscription, ou tout au moins dans les décrets d'exécution. En 1798, Mgr Litta n'avait pas pris cette peine : omission bien fâcheuse, car elle privait le Saint-Siège d'un moyen très facile de constater les fermetures arbitraires d'églises, de paroisses ou de couvents et de légitimer ses réclamations. De plus, l'œuvre accomplie par l'ancien nonce était encore récente, et Rome répugnait à la remettre en question : à cinquante ans de distance, il était peu probable que les conditions eussent changé au point de rendre une transformation désirable. Si le gouvernement insistait, c'est qu'il avait peut-être la prétention de faire dépendre les limites diocésaines des divisions administratives de l'empire ; chaque fois qu'il toucherait à celles-ci, il faudrait bouleverser celles-là, et le droit canonique repoussait formellement cette dépendance. Mais les explications des plénipotentiaires russes furent pleinement rassurantes, et le 7 janvier 1847, en terminant la dixième séance, Bloudov eut le plaisir de conclure « que l'on pouvait regarder comme arrangée l'affaire de la circonscription » (1).

Le nouveau diocèse à fonder dans la Russie méridionale souleva deux problèmes : il était immense, et il comprenait non seulement des Latins, mais des Arméno-géorgiens. Les diplomates russes crurent avoir résolu le premier en annonçant qu'il y aurait, outre l'évêque en titre, résidant à Kherson, un suffragant installé à Saratov. Qu'allaient devenir les Latins perdus à l'extrémité de l'empire, dans

(1) Séances 1, 8, 10, 11. Popov, 120.

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les régions montagneuses du Caucase, récemment enlevées aux Turcs? Les négociateurs pontificaux voulaient, eux, trois centres : l'un en Crimée, l'autre à Saratov aux rives de la Volga, et le troisième à Tiflis, où il y aurait un second sufîragant. Déjà, en 1842, le gouvernement impérial, qui n'avait alors en vue que les Arméniens, proposait de former pour eux un diocèse à Tiflis avec un suffragant. Le Saint-Siège voulait pour eux à cette époque deux vicariats apostoliques, l'un pour la Podolie, l'autre pour le Caucase. A présent qu'il s'agissait aussi des Latins, étaitce trop d'un évêque et de deux sufïragants? Bloudov multiplia les objections. Il s'agissait d'un diocèse allemand, pour des catholiques en grande majorité de race et de langue allemande. Où prendre tant d'évêques? On avait bien, disait-il, l'intention de chercher en Bavière un bon prêtre, qui consentît à s'exiler dans ces régions lointaines ; mais on aurait de la peine à en trouver même un seul ! Lambruschini le rassura. Il loua plusieurs fois la pensée de faire appel au clergé bavarois. Mais il ne faut pas, lui dit-il, douter de la Providence. Les évêques catholiques se sont multipliés et se multiplient tous les jours dans des pays bien autrement inhospitaliers et pleins de dangers, et on ne manque jamais de prêtres disposés à quitter leur patrie et toute chose au monde pour obéir à la mission apostolique. Devant les bonnes raisons du cardinal, les diplomates russes atténuèrent leur refus, parlèrent d'atermoyer, finirent enfin par prendre la proposition ad référendum (1). Nesselrode, informé, en écrivit au vice-roi du Caucase, le comte Michel Vorontsov, pour avoir son opinion, qu'on avait lieu d'espérer favorable et l'affaire semblait marcher à souhait, quand un incident inattendu vint tout compromettre.

De Constantinople parvinrent soudain à Pétersbourg d'inquiétantes nouvelles. Le ministre russe Oustinov y avait découvert un complot, tramé par la « propagande polonaise » avec les missionnaires lazaristes dans la capitale ottomane. Les conjurés, mandait Nesselrode à Bou-

(1) Séances 1 et 8.

téneVy « travaillent d'une part à fomenter la sédition dans les provinces chrétiennes de la Turquie, de l'autre à instiguer contre nous les montagnards du Caucase ». L'émigration polonaise avait su faire passer sa haine dans le cœur des missionnaires : « Dans le but de nous créer des embarras, ces religieux n'ont épargné ni or, ni séductions pour exciter contre nous les tribus du Caucase et souffler le feu de la guerre acharnée, qui depuis tant d'années déjà ensanglante cette contrée. » Le vaste complot étendait au loin ses ramifications jusqu'en Géorgie. Oustinov, et après lui le chancelier, en faisaient le tableau terrifiant :

Nul' sacrifice pécuniaire, nul artifice, nul moyen de séduction n'arrête les Lazaristes dans la poursuite de leurs desseins : sur tous les points du littoral de la mer Noire, ils possèdent des agents actifs, entretiennent des connivences avec les préposés ottomans, avec les employés des différents consulats européens. Le missionnaire qui, la croix à la main, va porter au loin les paroles de l'Evangile ; l'aventurier qui, sur un navire interlope, traverse la mer pour pénétrer en Circassie, sont autant d'émissaires que la Congrégation emploie pour le service de la correspondance et des relations clandestines qu'elle entretient dans des vues hostiles à la Russie.

Les fils de Loyola, mis en scène par Eugène Sue, n'auraient pas mieux fait. Ces coupables menées furent dénoncées au Saint-Siège ; on l'invita à sévir, et en quels termes !

Nous aimons à espérer que le Chef de l'Église Catholique, dans sa sollicitude pastorale, ne tardera pas à adresser une admonestation sévère aux Lazaristes de Constantinople, qui ont poussé l'oubli de leur sainte vocation au point de convertir leur couvent en un foyer d'intrigues incendiaires, et qui, s'inspirant aux passions d'une émigration polonaise, se prêtent à couvrir sa politique haineuse du manteau de la religion.

Cette période tortueuse enveloppait dans ses plis hypocrites un amer dépit. Les prêtres de la Mission se signalaient entre tous dans le Levant, en Asie Mineure, et jusqu'en Perse, par leur zèle intelligent. Leurs hôpitaux, leurs écoles, leurs collèges prospéraient. Un illustre savant, Eugène Bore, collaborait à leurs œuvres, avant même de

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prendre rang parmi eux. Dès 1838, il leur avait ouvert la Perso. Les missionnaires s'y heurtèrent à l'hostilité jalouse du ministre de Russie à Téhéran, Alexandre de Médem. Protestant balte de vieille souche, il ameuta contre eux les Arméniens dissidents, dont l'évêque, sujet du tsar, avait dû rentrer dans son pays d'origine ; il accusa leur supérieur de prosélytisme auprès des musulmans et le fit chasser. Ces faits, et bien d'autres, montrent combien la plainte portée contre eux à Rome était intéressée et suspecte. Si le Saint-Siège leur demanda des explications, ils eurent beau jeu pour se justifier. Mais c'en était fait du projet d'un second sufîragant pour le nouveau diocèse de Kherson. Nesselrode en prévint le comte Vorontsov : « ...Nous avons malheureusement reçu des informations tellement alarmantes sur les menées des Lazaristes en Orient, que nous avons dû renoncer à l'idée d'établir un sufîragant romain en permanence dans les provinces du Caucase, de crainte de fournir peut-être par la suite à la propagande religieuse et politique un point d'appui et de mire dans la personne d'un évêque latin à Tiflis. » Dans la conférence du 15 juin, Bloudov le signifia sans réticences. Il mit en avant les Lazaristes et leurs missions « occultes et ouvertes ». Lorsque le Caucase serait pacifié, on verrait : « pour à présent, non. » C'est « l'ordre positif de l'empereur de le déclarer » (1).

Il fallait aussi pourvoir aux Arméniens-géorgiens. Bloudov n'avait pour eux aucune instruction. Des vicariats apostoliques, des missionnaires, il ne fallait pas y songer. Le gouvernement russe ne tolérerait pas qu'on traitât une de ses provinces en pays non chrétien. En réalité, vicaires apostoliques et missionnaires étaient à ses yeux les agents trop immédiats et trop dépendants du pape et surtout de la Propagande si détestée. C'est pour cela qu'on venait d'expulser les Capucins de Géorgie et qu'on cherchait querelle aux Lazaristes en pays turc et persan. Plus tard, promettait le négociateur russe, on pourrait donner

(1) Nesselrode à Bouténev, 28 mars 1847. AV 268 : 1847. Id. à Vorontsov, 24 avril 1847, Arkhiv Vorontsov, XL, 342-345. Bray et Touzé, La Perse, dans Piolet, Les Missions catholiques, I, 199-204.

aux Arméniens une juridiction spirituelle à part ; le viceroi du Caucase s'intéresserait à l'affaire et ne manquerait pas d'en parler à Pétersbourg. En attendant un définitif problématique, Lambruschini voulut faire du provisoire. Les négociateurs pontificaux ne manquaient ni d'arguments ni de textes. « On en a toujours beaucoup en réserve à la Cour de Rome », observait Bloudov ; et il ajoutait : « Ils ont déterré une vieille constitution du concile de Latran, au temps des Croisades (1215) et renouvelée ensuite dans une bulle au pape Benoît XIV, qui, au dire du cardinal Lambruschini, pourrait résoudre pour le moment la question des Arméniens catholiques et des autres chrétiens dépendant du Saint-Siège. » La décision formulée dans le neuvième canon du quatrième concile de Latran n'avait rien de suranné, et elle témoignait du respect que l'Église romaine a toujours professé à l'égard des rites orientaux. Bloudov ignorait les applications qu'on avait faites de ce décret, par exemple en Hongrie, oii de nombreux Grecs-unis vivaient disséminés parmi les Latins. Quoi qu'il en soit, l'idée soumise à Pétersbourg y rencontra l'agrément de l'empereur : « Nous sommes prêts, mandait Nesselrode, à accueillir la proposition du Saint- Siège, en stipulant que les Arméniens catholiques relèvent de l'évêque du diocèse latin respectif dans lequel ils sont domiciliés (1). »

On l'aura remarqué, Lambruschini et Corboli ne se préoccupaient pas seulement des Arméniens :»il y avait encore d'autres chrétiens qui se trouvaient dans le même cas. C'étaient les Uniates. Question souverainement douloureuse pour le Saint-Siège, et qu'à Pétersbourg on aurait voulu ensevelir dans un éternel silence. Le pape, au contraire, avait formellement recommandé à ses représentants d'en parler. Nicolas proclamait le fait accompli ; sa consigne était de faire croire que Rome le reconnaissait, au moins tacitement. Non, Rome ne s'inclinait pas devant cette iniquité ; l'ancien secrétaire d'Etat de Gré-

(1) Séances 8, 9, 10. Popov, 124-125. Nesselrode aux plénipotentiaires, 28 mars 1847 AE, Russia, X, 321-327.

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goire XVI le savait mieux que personne. Aborder directement la question, c'était de toute évidence courir à un échec assuré. La discussion sur les Arméniens fournit l'occasion désirée. Ce qu'on avait fait pour eux, dit le cardinal, on pourrait tout aussi bien le faire pour les Grecs-unis : on n'avait jamais manqué de s'occuper de ces derniers, chaque fois qu'on avait touché à la délimitation des diocèses en Russie.

Le choc fut rude pour les négociateurs impériaux et ils manifestèrent une grande surprise. Des Grecs-unis? Mais il n'y en avait plus en Russie. Comment donc le gouvernement aurait-il pu prévoir que le Saint-Siège présenterait quelque demande à ce sujet? Il n'y avait point d'instruction là-dessus, et par conséquent, point de discussion possible. Pas d'Uniates en Russie ! On s'imagine avec quel scepticisme fut accueillie cette audacieuse dénégation. Où et quand avait-on jamais vu deux millions d'hommes abandonner soudain, librement et à l'unanimité, leur religion pour en embrasser une autre? Il y aurait fallu bien sûr autre chose que la simple persuasion. Mais, afïifmaient les diplomates russes, le mouvement datait de loin, de Catherine. Entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe, cette Église uniate qui se tenait au milieu, « ni chair ni poisson », était fatalement vouée à l'absorption. De l'une, elle avait le dogme, de l'autre, le rite ; elle irait à l'une ou à l'autre, suivant que l'une ou l'autre prédominerait dans l'empire. Au lieu de se demander pour combien la malice humaine entrait dans ces nécessités historiques, ils se donnaient le ridicule d'appeler à leur secours le concile de Florence. On y avait déclaré, assuraient-ils, que ce qui séparait l'Église grecque et l'Église latine n'était pas du tout essentiel pour le salut éternel. La conclusion était : rien à faire pour les Unis. Le grand nombre était allé à l'Église dominante ; beaucoup s'étaient faits Latins ; si quelques-uns hésitaient encore, il y en avait si peu qu'il ne valait pas la peine de s'en occuper : trente ou quarante peut-être, dispersés dans tout l'empire. Allait-on pour eux ériger des diocèses ou des paroisses? Si tout au plus Rome voulait permettre aux

évêques de les admettre au rite latin, ou de régpilariser la position de ceux qui y étaient déjà passés, soit : on prendrait cette proposition ad référendum.

Il était trop aisé de déchirer ce tissu de sophismes. Si Catherine travaillait à détruire les Uniates, elle leur laissait du moins la liberté de devenir Latins. Sous Nicolas, on les traquait jusque dans ce dernier refuge : témoin les odieuses revisions des registres paroissiaux, où les popes disputaient aux curés catholiques toutes les familles qui, passé 1798, étaient encore uniates. Qu'il en restât maintenant peu ou beaucoup, n'importe : leur nombre fût-il infime, le Saint-Siège n'en était pas dispensé de tout essayer pour leur assurer leur salut. « Une seule âme, disait notamment Lambruschini, partout où elle se trouve abandonnée, a droit à toutes les sollicitudes paternelles du Chef de l'Église. » Quant à en faire des Latins, comme on s'y offrait, c'était un expédient inefficace. « Mille exemples, observa le cardinal, et en Italie même celui du rite ambrosien, montrent combien les gens demeurent attachés au rite dans lequel on les a élevés. » Puis leur nombre pourrait croître : il y avait des Uniates en Pologne, à Chelm ; des familles émigreraient de là en Russie. Qu'y deviendraient-elles? Qui s'en occuperait? Tant qu'il n'y aurait pas d' évêques de leur rite, il fallait faire pour eux ce qu'on consentait à faire pour les Arméniens. Bouténev dit alors qu'au moins cette disposition ne devrait pas être mentionnée dans la bulle- de circonscription, mais qu'elle ferait l'objet d'une note secrète. Mais si elle restait cachée et ignorée des fidèles, quelle utilité en retireraientils? La bulle n'en parlerait pas, mais on l'annoncerait aux évêques dans un bref à part, ce qui marquerait mieux le caractère transitoire d'une semblable mesure. Bloudov, moins conciliant que son collègue, se borna à redire que tout cela lui paraissait extrêmement difficile et qu'il n'avait aucune instruction.

Dans une nouvelle séance, le 14 janvier, les deux négociateurs revinrent à la charge, demandant avec instance qu'on ne s'occupât plus de cette question. Pour les Arméniens, passe encore ; mais vouloir traiter comme eux des

LE COINGORDAT DE 1847; 523

gens qui n'existaient plus, c'était blesser gratuitement le gouvernement impérial, sans l'ombre d'un profit. En demandant un régime à part pour trente ou quarante individus, on donnait à entendre qu'on prétendait en faire le noyau d'une communauté, dont on escomptait la formation. Or, c'était une erreur profonde, affirmait Bloudov, en exorcisant de son mieux le fantôme d'une Église uniate ressuscitant de la tombe où il avait aidé à l'ensevelir. Si c'était là l'espoir de Rome et le secret de sa persistance à lier cette affaire à la circonscription des diocèses, elle devait se détromper. Jamais le gouvernement ne reviendrait en arrière, et plutôt que de le remettre en question, il n'hésiterait pas à renoncer au nouvel évêché et à rompre toute négociation.

Mais Lambruschini ne se laissa pas démonter. Le fait à ses yeux était hors de conteste : il y avait en Russie des Grecs-unis, ou échappés au désastre de 1839, ou immigrés de Pologne, sans compter ceux qui s'étaient faits Latins par force, afin de conserver leur foi. Tous avaient le droit de vivre librement en catholiques, en suivant leur rite. Donc il fallait y pourvoir, et dans ce but, ou bien les soumettre à l'évêque ruthène de Chelm, qui recevrait juridiction sur les diocèses grecs-unis de l'empire en qualité de vicaire ou délégué apostolique ; ou bien les confier aux évêques latins, qui les gouverneraient selon le décret du concile de Latran. Les négociateurs russes ne voulurent pas entendre parler de la première hypothèse. La seconde, par conséquent, s'imposait. « Car nous aussi, ajouta le cardinal, nous avons reçu de Sa Sainteté des instructions trop précises pour que nous puissions passer ce point sous silence. » Tout avait déjà été dit et rebattu. Bloudov et Bouténev n'apportèrent qu'un nouvel argument : le péril qu'encourraient les évêques latins si on leur confiait les Uniates. L'un d'entre eux, quelque jour, voudrait faire du zèle, ériger peut-être une paroisse, nommer un curé pour les Grecs-unis. Cela, le gouvernement ne le souffrirait jamais, et une lutte s'engagerait, dont l'issue ne pouvait . faire aucun doute. Avouons-le, ce raisonnement était assez juste : il n'en faudrait même pas autant

524 LE SAINT-SIEGE Eï LA RUSSIE

pour compromettre l'évêque ; ce serait assez d'une absolution, d'une communion donnée aux Uniatcs. Les négociateurs pontificaux se bornèrent à observer qu'il n'était point question de paroisses : « Il suffira que l'Évêque assigne pour les Grecs un autel dans l'église même des Latins. » — « Mais où prendra-t-on les prêtres pour les Grecs? » demandèrent les Russes. — A Chelm, si c'était nécessaire ; en Russie, un bon nombre de prêtres uniates avaient refusé de passer à l'Église dominante. — Ils répliquèrent alors sans détour que ceux-ci n'auraient jamais la permission de célébrer en public. Que dirait le clergé orthodoxe, s'il voyait pratiquer ses cérémonies sans qu'on partageât ses doctrines? — On leur représenta vainement l'injustice d'une violation aussi manifeste des droits de la conscience : rien n'y fit. — « Tout au plus, disaient-ils, pourrait-on permettre à l'évêque de les faire célébrer en secret, dans sa chapelle privée. » Il fallait écarter tout péril de séduction pour les orthodoxes. — Mais l'Église dominante a pour elle les lois pénales ; elles la protègent et la défendent de reste. — « Mieux vaut prévenir que punir », telle fut la réponse, et l'on dut s'en tenir là (1).

Les deux points de vue inconciliables furent constatés plus tard par écrit dans la liste des points restés en suspens et réservés à des négociations ultérieures. Le Souve rain Pontife se crut en conscience obligé de passer outre. Dès le 3 juillet 1848, le bref Ubi inscrutabili, adressé à l'archevêque de Mohilev et à chaque évêque de l'empire, leur rappela les prescriptions du concile de Latran et en ordonna l'exécution, s'ils avaient dans leur diocèse des Arméniens, des Grecs ou Ruthènes, et autres fidèles des rites orientaux, privés de pasteurs catholiques de leur propre rite, tant que le Saint-Siège n'en disposerait pas autrement. Il insista aussi, en les renouvelant, sur les mesures édictées par Urbain VIII, Benoît XIV, Clément XIV et Pie VII en faveur des rites orientaux, et il déclara que sa volonté formelle était de voir les évêques latins mettre tous leurs soins, omnem operam, à les main-

(1) Séances 9, 11. Popov, 121-124, 142-144.

tenir et à les défendre. Il est passé en lieu commun, chez les hétérodoxes, d'accuser l'Église romaine d'hostilité à l'égard des rites des Églises de l'Orient. Des catholiques ont parfois réédité, à la légère, le même reproche. On a même dit qu'à la suite de la visite impériale, Rome avait sacrifié les Uniates de Russie. Il n'en est rien, et on s'en doutait de reste ; mais il fallait montrer à l'évidence que, par ordre du pape, les négociateurs de 1847 ont tenté, pour les sauver, tout ce qu'il était humainement possible de faire (1).

La question de juridiction, soit territoriale, soit personnelle pour les divers rites, était épuisée. Celle de la nomination des évêques et des sufîragants ne se posait plus ; l'empereur avait déjà décidé avec Grégoire XVI qu'elle aurait lieu chaque fois « d'après un concert préalable ». Il restait à définir les pouvoirs de l'évêque dans son diocèse, surtout relativement au consistoire et aux séminaires. Le gouvernement voulait à tout prix garder les consistoires ; car, disait Bloudov, c'est un axiome reçu en Russie, que toute juridiction doit s'exercer par des juges réunis en collège, et non pris isolément. Mais on posait en principe que l'évêque est seul juge et administrateur des affaires ecclésiastiques de son diocèse, sous réserve, bien entendu, de la soumission canonique due au Saint-Siège. Ces affaires se rangent en deux catégories. Les unes sont réservées à Vexamen du consistoire : causes disciplinaires, sauf celles de moindre importance ; contentieux ; plaintes contre le clergé ; nullité des vœux monastiques ; causes matrimoniales ; pénitences canoniques ; questions de finance et de statistiques. Les autres, dites administratives, comprennent en outre ce qui regarde les cas de conscience, la doctrine et la liturgie ; elles ne sont point de la compé-

(1) Bref « Ubi inscrutabili », 3 juillet 1848, Esposizione documentata... 1846, XV, 40-41. Cf. XIV, ibid., 39.

tence du consistoire, mais appartiennent exclusivement à l'évêque, qui peut cependant à son gré le consulter làdessus. Dans tous les cas, les décisions du consistoire soTit consultatives ; elles ne lient point l'évêque, et c'est à lui qu'appartient exclusivement la décision finale. En cas de désaccord, il n'est pas tenu d'expliquer les motifs dont il s'est inspiré. Tout cet ensemble fut mis au point et accepté sans difficulté.

Autrement épineuse devait être la question de la composition du consistoire. Ses membres devaient être ecclésiastiques. Ils seraient désignés par l'évêqile et confirmés par le gouvernement, dit d'abord Bloudov : expressions inexactes, car l'une était trop faible pour caractériser l'acte de l'autorité épiscopale, et l'autre, trop forte, exagérait le rôle du gouvernement ; on ne lui reconnaissait pas le droit positif de déterminer les personnes qui devaient siéger au consistoire, mais bien un droit purement négatif d'exclure les personnes minus gratae, c'est-àdire qui n'avaient pas sa confiance. Il fut donc entendu que l'évêque nom,merait, avec l'agrément du gouvernement, les membres du consistoire, et il en serait généralement de même pour toutes les charges ecclésiastiques, y compris les paroisses.

On aurait pu croire que le pouvoir civil se contenterait de l'ingérence en somme assez discrète que lui réservait le droit d'agrément dans les nominations des membres. Il n'en était rien. Dès le début de la discussion, Bloudov annonça une exigence considérée par lui comme essentielle : à chaque séance du consistoire interviendrait un procureur, représentant le gouvernement et chargé de veiller à ce qu'on ne mît point en délibéré des affaires réservées à la loi civile. Le règlement élaboré en 1842 confiait ce rôle au secrétaire. On consentait maintenant à dédoubler cet emploi, et on croyait faire ainsi une grande concession. Secrétaire ou procureur, ce fonctionnaire personnifiait et réalisait le mainmise du pouvoir sur les consistoires, et en réalité sur l'évêque lui-même. Il était tout à fait dans la tradition. Quand Pierre I^^ dota l'Église russe du « Saint-Synode dirigeant », il eut soin de le pourvoir,

pour l'empêcher de s'égarer, d'un procureur qui, sous prétexte de contrôle, accaparait la direction elle-même. L'autocratie se louait de ce système ; il fonctionnait à merveille. Il était trop aisé de le prévoir, l'agent du gouvernement, quel qu'en fût le titre, en viendrait fatalement à opposer son ç^eto, au nom des lois et des droits civils, dans les affaires où l'État n'avait absolument rien à voir. Que deviendrait alors la liberté de l'Église? Cette perepective remplit d'amertume le cardinal Lambruschini. Il se promit de l'écarter à tout prix : « On fera tout, notait ]\Igr Corboli, pour exclure cette prétention. Mais on désespère d'y réussir. On tâchera alors de faire que la présence du procureur ne porte pas atteinte aux principes de l'Église. » On n'y put parvenir malgré cinq séances de discussions énervantes. Les plénipotentiaires pontificaux n'eurent que le choix entre cette double alternative : ou le gouvernement ferait dépendre la nomination du secrétaire du consentement préalable de l'évêque ; il se réserverait alors d'installer un procureur distinct auprès du consistoire ; ou le gouvernement nommerait le secrétaire sans prendre aucun avis de l'évêque ; dans ce cas, il renoncerait au procureur, et le secrétaire en cumulerait les fonctions. En toute hypothèse, le secrétaire serait toujours un laïc et, de préférence, un catholique. « Au reste Sa Majesté, notifiait Nesselrode, vous invite à... déclarer que, dans tous les cas. Elle est décidée à ne pas se départir de la base qui réserve au Gouvernement seul la nomination éventuelle, soit du Secrétaire du Consistoire, soit du Procureur. » Le Saint-Siège n'accepta pas cette mise en demeure et la question resta ouverte. En guise de compensation, l'évêque reçut carte blanche pour le secrétaire chargé de sa correspondance officielle et particulière (1).

Le 7 décembre, après quelques, escarmouches sur les consistoires, le cardinal Lambruschini aborda la question des séminaires, en exprimant l'espoir qu'on aurait ici moins de difiicultés, car l'empereur le lui avait dit clairement, il voulait que dans la direction des séminaires les

(1) Séances 2, 3, 4, 5, 7. Popov, 127-130.

évêques fussent libres, libres aussi de se conformer làdessus aux prescriptions du concile de Trente. La discussion, en efîet, se termina mieux, mais elle eut lieu sur un ton plus vif. L'évêque, déclara Bloudov, nommerait et éloignerait les recteurs et les professeurs, mais après un concert préalable avec le goupernement. On avait déjà réglé que l'évêque aurait toute liberté d'éloigner les membres du consistoire : pourquoi lui disputer ce droit pour les séminaires? Mais même pour les nominations, obliger l'évêque à consulter le bon plaisir de l'autorité civile, afin de constituer le personnel de son séminaire, c'était là un fardeau qu'aucun autre gouvernement n'avait jamais imposé. Jamais l'Eglise n'avait concédé le droit d'agrément pour d'autre cas que celui de l'élection des évêques, sauf pour la France seule, oii on l'avait encore accordé seulement pour le choix des curés dits inamovibles.

A cette réponse, Bloudov leva les bras au ciel. Il protesta qu'il ne voyait aucun terme possible de conciliation, si l'on déniait à l'État le droit de surveiller tout enseigneinent public, et surtout l'éducation des jeunes gens destinés plus tard à être curés. Toutes les confessions religieuses autorisées en Russie, déclarait-il, sont soumises à la surveillance, l'Eglise orthodoxe elle-même : l'Église catholique n'a donc pas du tout à se plaindre. — Mgr Corboli ne put alors retenir une observation : la question était seulement de savoir si c'était la volonté de l'empereur que l'Église catholique continuât de vivre en Russie, ou bien qu'elle disparût. Car, dit-il, si c'est l'intention de Sa Majesté cju'elle continue à exister, il faut tolérer les conditions mêmes de son existence, et ces conditions-là, ce sont ses lois. — Cette fois, ce fut le tour de Bouténev de se fâcher. Piqué au vif, il prétendit qu'on interprétait de travers et avec malveillance les dispositions de son maître. Comme si même chez les souverains catholiques les lois civiles n'avaient pas été bien souvent en conflit avec les lois de l'Église catholique ! L'Église avait réclamé, et en vain, et pourtant la religion n'en avait pas moins prospéré. — C'était trop exact ; il fallait bien le reconnaître, la Russie n'avait pas le monopole des lois anticanoniques.

LE CO?yCORDAT DE i8V7 529

Mais le mal eût été pire, si l'Église ne les avait jamais dénoncées, et si les princes, par égard pour l'Église, ne les avaient pas abrogées ou laissées en oubli. Telle la loi autrichienne sur les séminaires : on avait voulu à plusieurs reprises l'applicfuer en Lombardie, et on y avait toujours renoncé. Quelle surveillance, ajouta Lambruschini, peut valoir celle de l'évêque pour l'éducation du jeune clergé? Sa conscience, l'intérêt de l'Église l'obligent à ne jamais tolérer un enseignement contraire à la fidélité due au souverain dans les affaires temporelles. — Mais Bloudov lui opposa aussitôt les événements tout récents dont la Galicie venait d'être le théâtre. Là, quatre-vingts prêtres avaient pris part à la révolte. Ni la conscience, ni l'intérêt de l'Église ne les avaient arrêtés. Qu'arriverait-il, si un prêtre de cet acabit parvenait à l'épiscopat? Déjà on avait vu trois évêques de ce genre en Pologne ; le gouvernement aurait pu les châtier : par respect pour la religion, par égard pour leur caractère, il ne l'avait point fait, et il s'était contenté de les mettre à la retraite avec une grosse pension. Qu'on se rappelle l'histoire de Skorkowski, et surtout celle de l'évêque de Podlachie, Gutkowski ; on ne sentira que mieux l'amère ironie de cette réplique.

La même intransigeance éclata à propos du programme des études. L'évêque devait l'établir, puis le soumettre à la revision du gouvernement. Concession bien grande, souligna Bloudov : jusqu'ici c'est le pouvoir' civil qui nomme le recteur et les professeurs et qui fait les programmes : en ne se réservant que l'approbation, il cède beaucoup de son droit. « — Mais avec cela, répliqua Lambruschini, où aurons-nous donc, nous, la liberté? » — « La liberté illimitée n'existe pas en ce monde, riposta Bloudov. Telle est la condition que subit l'Église même dans les pays catholiques. Mieux vaut prévenir l'abus de la liberté que d'être réduit à devoir le punir. » C'était la formule du despotisme le plus tyrannique, et le cardinal le donna à entendre, ajoutant que dans aucun pays la surveillance d& l'État sur le clergé catholique n'allait aussi loin qu'on semblait le supposer. Mais le plénipotentiaire russe vou-

lait en finir. Si ailleurs on faisait autrement, dit-il, en Russie c'était la loi, et le g-ouvernement impérial ne pouvait s'en écarter. On voulait bien donner plus de pouvoir à l'évêque sur les séminaires, mais pour le droit de surveillance de l'État, ses intru étions ne lui permettaient pas d'y toucher.

Les plénipotentiaires pontificaux firent alors remarquer que le règlement de 1843 ôtait pratiquement à Tévêque toute autorité sur les séminaires et la transférait à un conseil de directeurs et de professeurs, c'est-à-dire à ceux-là même que l'évêque aurait dû contrôler, ce qu'il ne pouvait plus faire. Tout son rôle consistait, pour ainsi dire, à chanter le Veni Creator à l'inauguration des cours, et le Te Deurn à la clôture. C'était trop peu. Lambruschini exposa la législation du Concile de Trente. L'évêque a le droit de prendre par lui-même toutes les mesures opporlu.nes pour la discipline et l'instruction des jeunes clercs, avec le conseil de deux chanoines des plus dignes, à son choix. De même, l'administration économique est de sa compétence exclusive, avec un conseil de deux chanoines, choisis l'un par lui et l'autre par le chapitre, et de deux autres membres du clergé diocésain, choisis l'un par l'évêque et l'autre par le clergé lui-même. Le cardinal conclut en répétant : Tout ce que demande le Saint-Père se résume eïi une seule expression : liberté conforme aux saintes lois du concile de Trente. Plus les évêques seront libres, mieux l'éducation du clergé sera réglée. Son interlocuteur se récria, et citant comme exemple le séminaire de Minsk, accusa les évêques d'avoir laissé tomber ces établissements dans une décadence complète, d'où le règlement de 1843 les avait retirés. Mais que prouvait un fait isolé contre l'expérience universelle de l'Église? « L'Église, ajouta le cardinal, a, elle aussi, ses lois dont elle ne peut s'écarter. » Le négociateur russe, à bout d'arguments et de patience, fit alors appel à la raison du plus fort. Ou l'accord se ferait, ou il ne se ferait pas. S'il se faisait, l'Église recouvrait ce qu'il avait offert. S'il ne se faisait pas, tout serait laissé en état. « D'une autre côté, dit-il, si le gouvernement insiste sur certaines choses, c'est une

affaire de sincérité : le gouvernement veut savoir tout ce qui se fait dans l'Empire, et il a le moyen de le savoir de toute façon ; mais il veut agir d'une manière légale et ouverte, s'il se peut. » C'était donc à prendre ou à laisser : ce qu'on ne consentirait pas, il faudrait le subir. Le cardinal fit à cette mise en demeure la réponse qu'elle méritait : « Subir la loi du plus fort n'est pas un péché, mais c'en est un d'y consentir ; et l'Église ne doit pas oublier sa propre responsabilité devant Dieu et devant le m^onde. »

Montée à ce diapason, la discussion n'aboutit pas ce jour-là, et la question demeura ouverte. On devait pourtant fmir par s'entendre. L'État fit triompher son droit de surveillance, mais on ne parla pas de droit « d'agrément », de « concert préalable » et on adopta une expression mitigée. L'article XXII de l'accord final réserva à l'évêque le choix des recteurs, inspecteurs, professeurs et maîtres. « Avant de les nommer, il s'assurera que sous le rapport de leur conduite civile, ces choix ne feront pas naître d'objection de la part du Gouvernement. » Par contre, Rome eut gain de cause pour le programme des études. L'article XXVIII porte simplement qu' « il sera fait pour les Séminaires par les évêques ». Bloudov voulait imposer cette addition: « et soumis à V approbation du gouvernement ». Lambruschini la rejeta. En vain son interlocuteur le pria de la prendre au moins ad référendum : il s'y refusa, disait qu' « il n'y pourrait faire bonne figure ». Des dispositions analogues furent prises pour l'Académie ecclésiastique de Pétersbourg. Elle devait dépendre de l'archevêque de Mohilev, qui recevait sur elle des droits analogues à ceux des évêques sur les séminaires. Le Conseil de direction de l'Académie gardait un caractère purement consultatif. L'institution une fois réorganisée et les statuts refondus suivant les nouveaux principes, l'archevêque ferait son i^pport à Rome. Le Saint-Siège agirait alors pour Pétersbourg comme il l'avait fait pour Vai^ovie en 1837, et rendrait à l'Académie le droit, dont elle jouissait jadis à Vilna, de conférer les grades académiques. « Et alors, ajouta Bouténev, le Saint-Père enverra à l'Aca-

532 LE SAIiNT-SIEGE ET LA RUSSIE

demie son portrait, déjà demajndé tant de fois. » Cela, répondit-on, on le réservait pour la fin.

Une dernière question, fort importante, se posa, surtout pour l'Académie. Son règlement (article 24) donnait, pour le choix des professeurs de langues et pour ceux d'histoire et de littérature russes, la préférence aux laïcs, et n'excluait pas les hétérodoxes, gréco-russes ou protestants. Bloudov répugnait à supprimer cette latitude. Il est parfois, disaitil, impossible de trouver parmi les catholiques des sujets capables d'occuper dignement les chaires de langue, de littérature et d'histoire nationales ; il faudra donc parfois recourir à des non-catholiques ! Mais les négociateurs pontificaux furent irréductibles, et l'article XXV du futur concordat consacra leur manière de voir ; « Les Professeurs et Adjoints des sciences théologiques sont toujours choisis parmi les ecclésiastiques ; les autres Maîtres pourront être choisis parmi les laïques professant la Religion Catholique romaine... » Cette clause serait-elle respectée? Les négociateurs russes avertirent avec franchise que probablement elle ne le serait pas (1).

Nulle part sans doute la législation du mariage n'a causé au Saint-Siège plus de soucis et plus d'amertume qu'en Russie. Presque tous les problèmes qu'il devait résoudre ailleurs, il les a retrouvés ici, mais doublement compliqués. Il y avait les prétentions d'une Église rivale et jalouse, toujours prête à invoquer la loi, les ministres, les gouverneurs, les juges et les gendarmes. Il y avait la politique d'un gouvernement qui mettait sans cesse en avant l'intransigeance de son Eglise pour masquer la sienne et poursuivre à couvert ses desseins d'unification à outrance, ou de « russification ». Espéra-t-on, en 1846, triompher de ces difficultés? Huit séances, dont cinq en entier, leur furent

(1) Séances 7, 18. Popov, 130-132.

LE CONCOIIDAT DE 1847 533

consacrées ; et cependant on chercherait en vain, dans la liste des articles convenus, quelque trace de la question du mariage. A ce simple rapprochement, on mesure la gravité de l'échec des négociations, soit sur les mariages mixtes, soit sur les instances à organiser pour le jugement des causes matrimoniales.

Dès la séance d'ouverture du 19 novembre, on discuta les mariages mixtes. L'Église russe, exposa Bloudov, les avait rigoureusement défendus jusqu'au temps de Pierre le Grand. Alors eurent lieu et la conquête des provinces protestantes de la Baltique et la guerre de Suède ; la Synode adoucit la discipline, mais imposa la condition d'élever toujours les enfants dans la religion orthodoxe. Les deux Églises étaient sur ce point diamétralement opposées : comment venir jamais à bout de les mettre d'accord? « Et justement, ajoutait le diplomate, le cardinal Lambruschini avait lui-même déclaré à Nesselrode que c'était une question impossible à résoudre ! » Le cardinal s'empressa de nier qu'il eût jamais tenu semblable propos. C'eût été une lourde erreur, car dans d'autres pays, en Prusse et en Hongrie, par exemple, on était sorti de l'impasse.

Il y avait en effet deux moyens de tout concilier ou bien interdire absolument le mariage mixte ou bien adopter le remède appliqué déjà dans les Provinces Rhénanes et en Hongrie. La première solution aurait rallié les deux Églises, mais elle était trop radicale, et d'ailleurs le gouvernement voulait au contraire favoriser ces unions. Restait donc la seconde : Lambruschini l'exposa avec une parfaite clarté. Ce qui importait à l'État, disait-il, c'est la suppression des unions illégitimes, au préjudice de la morale publique et de l'état civil des enfants. Ce qui est indispensable à l'Église, c'est la réprobation, bien mise en évidence, du mariage mixte célébré sans les conditions qu'elle exige pour le permettre. Il n'y a donc qu'un seul parti possible : soit par l'assistance passive du prêtre catholique, soit par la déclaration de la validité du mariage célébré sans les formes imposées aux catholiques par le concile de Trente, assurer le légitimité des enfants, tout en

évitant de bénir une union illicite. Impossible autrement de mettre en repos la conscience du prêtre catholique, pris dans ce conflit de la loi impériale avec la loi de l'Église. Comment les plénipotentiaires russes se seraient-ils dérobés à cette pressante clarté? Bloudov balbutia, hésita, chercha des à-côtés. Plus tard, on verrait ; mais la Russie n'était pas encore mûre. Puis l'instruction accordée à la Prusse et à la Hongrie imposait au prêtre avant de prêter l'assistance passive à un mariage mixte, de faire tout ce qui était en son pouvoir afin de l'empêcher. Il fallait au moins supprimer cette clause. — L'Eglise, observa le cardinal, ne peut pas dissimuler ses dogmes ; ils sont immuables, et elle donnerait à croire qu'ils ne le sont pas.

— Mais l'intransigeance des prêtres, leur refus des sacrements à quiconque contractait un mariage mixte en dehors des conditions voulues, ne pourrait-on pas y remédier? — C'est la conséquence inévitable d'un péché grave, d'un scandale public. La faute n'est pa« irrémissible : au confesseur d'apprécier les dispositions de ses pénitents. — Mais pourquoi susciter tant de difficultés? La loi polonaise de jadis était la même que la loi russe ; le clergé y est habitué ; personne ne refuse de bénir un mariage mixte !

— L'Église ne reconnaît pas ces lois, répondit Lambruschini : un curé qui aurait béni de tels mariages, elle n'en fera jamais sciemment un évêque. « — Il faut espérer, dit Bloudov, que la postérité aura plus d'esprit que nous et trouvera un moyen d'arranger cela. » — « Le moyen, répliqua Lambruschini, c'est la liberté de conscience. »

Au nom de cette liberté, Rome protestait depuis longtemps contre l'interdiction faite à l'Église catholique de juger les causes relatives aux mariages dont l'un des conjoints était orthodoxe : un oukase de 1832 les réservait aux seuls tribunaux de l'Église russe. Un autre oukase de la même année frappait de nullité tous ces mariages, tant qu'ils n'auraient pas été bénis par le prêtre orthodoxe. Les nouvelles réclamations furent sans effet. Au premier oukase, Bloudov ne voyait aucun remède ; quant au second, il avouait qu'il était mal fait. On le corrigera, dit-il, « dans le sens que le mariage contracté validement devant

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l'Église romaine soit reconnu valide pour l'autre Église, mais avec une peine si l'on néglige de le faire bénir par le prêtre de l'Église dominante ». Jamais on n'exécuta cette correction. Comment l'empereur Nicolas aurait-il souffert qu'on osât toucher à une ioi qu'il avait libellée de sa propre main? C'est de la volonté de l'autocrate que les canons de l'Eglise orthodoxe, si constamment rappelés à Lambruschini et à Corboli par Nesselrode, tiraient ici surtout leur inflexibilité.

Il restait à régulariser la juridiction dans les causes matrimoniales et, en général, ecclésiastiques. Jusqu'alors, dans l'empire, l'Ordinaire diocésain jugeait en première instance. La deuxième, par une interprétation abusive de la constitution de Benoît XIV Dei miseratione, était un autre ordinaire, au choix des parties. La troisième revenait au Collège ecclésiastique de Pétersbourg. Elle était anticanoniqu'C et nulle au premier chef, nous avons déjà dit pourquoi, et les négociateurs pontificaux le rappelèrent avec force. De plus, dans les tribunaux diocésains, il n'y avait plus de défenseur du lien matrimonial. Dans le royaume, on le conservait, du moins en théorie. D'ailleurs on y suivait une marche moins anormale et déjà à peu près mise au point, de concert avec le Saint-Siège. On voulait réaliser le même progrès dans l'empire, et y organiser enfin cette troisième instance où gisait toute la difficulté. Afin d'y pourvoir, le comité de 1846 avait conclu, sur le rapport de Bloudov lui-même, au projet du tribunal prosynodal. Pour faire plaisir à Rome, on n'hésitait pas, nous l'avons vu, à remanier profondément le Collège ecclésiastique. Mais elle devait payer cher cette concession. On lui demanderait d'accorder au nouveau tribunal le pouvoir de juger les causes du royaume comme celles de l'empire ; et la Commission apostolique instituée à Varsovie par Grégoire XV ï, en 1838, ne garderait que la deuxième instance.

Tout d'abord, le négociateur impérial ne souffla mot de cette exigence : rien le 3 décembre, où on effleura le sujet à propos du Collège ; rien le 28 janvier, où on le traita longuement. Le 31, le cardinal Polidori, préfet 4e

la congrégation du Concile, et trois canonistes, les prélats Vizzardelli, Corlooli et Ferrari, sous la présidence de Lambruschini, discutèrent les bases de l'organisation projetée et les concessions possibles. Ils décidèrent notamment que, si les plénipotentiaires russes le demandaient, on pourrait appliquer le système convenu, non seulement à la province de Mohilev, mais aussi à celle de Varsovie. De subordonner celle-ci à celle-là, il n'en fut point ques tion. La Russie le désirait-elle? On ne paraît pas s'en être douté, sinon on aurait spécifié cju'il ne fallait pas y consentir ; tout au moins aurait-on pris une résolution sur un point aussi grave. Le 1^^ février, Bloudov, serré de près par Lambruschini, démasqua progressivement ses batteries. Pour la troisième instance, dit le cardinal, le Saint- Siège déléguera deux évêques. Bloudov demanda de les faire tous siéger à tour de rôle. - — Tous y passeront, répondit le cardinal ; on les changera tous les trois ans. — Trois ans, c'était beaucoup, observa Bloudov ; ils devraient rester trop longtemps absents de leurs diocèses. — Le cardinal vit sans peine où on voulait en venir, et fit remarquer aussitôt que l'objection partait d'un faux supposé : les deux prélats délégués par Rome n'avaient pas à quitter leurs diocèses pour rem.plir leur mandat. — Mais, dit alors Bloudov, continuant d'abattre son jeu, le gouvernement désire avoir un tribunal stable de troisième instance auprès du métropolitain.— Impossible, répliqua le cardinal, car on a déjà donné la deuxième instance à l'archevêque : s'il recevait la troisième, il jugerait toujours deux fois les mêmes causes. Après d'autres insistances inutiles, Bloudov alla enfin au bout de sa pensée : on voulait avoir « un tribunal unique de troisième instance pour l'Empire et le Royaume, siégeant à Pétersbourg, composé d'évêques des deux Provinces, choisis et délégués par le Saint-Siège. Là les deux Archevêques seraient présents, ou représentés par un des Évêques de leur Province qui composeraient le tribunal avec eux. Et l'un présiderait au tribunal lorsqu'il arriverait de juger les causes de la Province de l'autre ». Lambruschini refusa de se prononcer et se réserva d'examiner plus à loisir cette proposition inattendue. Mais il était bien

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résolu à ne pas laisser les deux provinces ecclésiastiques se compénétrer et se subordonner l'une à l'autre. Cette grande idée d'absorption n'était pas nouvelle, et Rome l'avait percée à jour depuis les visées conquérantes de Siestrzencewicz. Sous cette nouvelle forme elle fut rejetée. Jadis on avait craint l'ambition d'un prélat qui tranchait volontiers du pape ; à présent on redoutait plus encore le Collège ecclésiastique : le tribunal projeté l'aurait masqué, tout en le légitimant et en le consolidant. Que ne pouvaiton attendre de cette institution, entre les mains d'un gouvernement dont une expérience douloureuse avait manifesté les tendances? A coup sûr la servitude complète de l'Église et peut-être une nouvelle apostasie. La nouvelle proposition russe ne pouvait donc pas aboutir. En vain Bloudov, qui tenait beaucoup à son idée, multiplia-t-il ses combinaisons et ses efforts ; il eut le grand regret d'enregistrer un échec (1).

La même préoccupation apparut à propos des réguliers. Une grande bataille se livra au sujet des supérieurs provinciaux, abolis en Russie. Les négociateurs pontificaux demandaient de les rétablir et de leur confier uniquement la discipline et la vie intérieure des couvents. Bloudov finit par céder, mais réclama pour chaque ordre un provincial par diocèse, car, disait-il, l'entente d'un seul avec plusieurs évêques serait impossible. Il tourna et retourna longtemps ce prétexte futile, sans vouloir en démordre, puis soudain il fit volte-face : au lieu de donner à chaque ordre religieux un provincial pour la seule Russie, pourquoi ne pas étendre son autorité à la fois sur l'empire et sur le royaume? On admettrait beaucoup plus volontiers cette solution. Quant aux difficultés de la part des évêques, il n'en parla plus. Mais l'entente ne put se faire, et on renvoya le problème à une négociation ultérieure. Les plénipotentiaires russes déclarèrent en outre que le gouvernement ne songeait pas à fermer les couvents, ni les surnuméraires, ni les effectifs ou pensionnés. S'il fallait

(1) Séances 1, 6, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Popov, 150-160. Il prétend, à tort et sans preuves, qu'il s'agissait bien dès le premier jour dans la pensée de Lambruschini et de Corboli d'un tribunal unique pour l'empire et le royaume.

en supprimer, pour des motifs canoniques, on promit de s'entendre au préalable avec le Saint-Siège. On stipula enfin que la bulle de nouvelle circonscription des diocèses contiendrait le dénombrement exact de tous les couvents existants. Précaution fort sage ; l'avenir fit bien voir qu'elle n'était pas superflue (1).

Quant aux autres questions, comme liberté de communiquer avec Rome, immunité ecclésiastique, restitution des biens du clergé, elles furent soulevées ou agitées sans le moindre fruit. Si on en parla plus tard dans les protocoles définitifs, ce ne fut que pour constater l'écart presque irrémédiable des positions respectives. D'un bord à l'autre, au-dessus de rabîm e, on avait espéré jeter un large pont, solide et commode ; au bout de vingt conférences et de trois mois et demi de discussions, on vit qu'il faudrait se contenter tout au plus d'une passerelle fragile et branlante. Au lieu de six diocèses dans l'empire, on en aurait sept ; mais quels évêques allait-on y mettre? Quelle chance avaient-ils d'exercer en paix leur ministère? Leur pouvoir s'élargirait sur les consistoires et les séminaires, en théorie : que serait la pratique, dans un pays où il y avait si loin de la loi écrite à son application? Là s'interposait l'arbitraire à tous les degrés, celui de l'autocrate et celui de ses mandataires : ministres, directeurs, gouverneurs généraux, curateurs des cercles scolaires, policiers et gendarmes, sans parler du Synode et de son ober-proJwuror, des prélats orthodoxes et de leur clergé, où bon nombre brûlaient de ce fanatisme tant reproché à l'Église latine. Là aussi, les «désirs » étaient presque toujours des « ordres» ; proposer voulait dire imposer, et parfois, quand on exilait un évêque, on publiait que Monseigneur partait en voyage pour sa santé. Il y avait toujours le fameux Collège ecclésiastique, dont on avait parlé fort peu, machine redoutable dont le pouvoir civil tenait solidement et pouvait manœuvrer à sa fantaisie les commandes ; il y avait encore le département des Cultes étrangers : de celui-ci, pas un mot au cours de ces longs débats, et c'est là ciue s'embusquaient

(1) Séances 11, 20. Popov, 140-149.

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les gens à tout conseiller et à tout faire comme Skripitsyne, sous l'égide d'un ministre de l'Intérieur qui s'appelait alors Pérovski. Dans ces conditions que réservait l'avenir à cette liberté de conscience, que Lambruschini invoquait comme la solution de toutes les difficultés, et dont il avait à peine assuré aux catholiques de Russie un minimum bien précaire? en un pays et sous un règne où le mot de liberté, comme la chose, étaient si jalousement biffés de partout? Le vieux cardinal était pessimiste sur son œuvre. II avait quelques raisons de l'être. Rappelons-nous le mot qu'on lui prêtait en parlant de l'empereur : Il a tout nié, promis peu, et ne fera rien. Sur les deux premiers points, peu s'en fallait qu'il n'eût raison. Se trompait-il sur le troisième? A l'avenir de le dire.

Le 1^^ mars 1847, les plénipotentiaires russes et pontificaux tinrent leur vingtième séance. Ils ne devaient pas les reprendre avant le 15 juin. La négociation traversa alors une crise où elle faillit sombrer. Nous avons déjà relevé parfois les inexactitudes de l'historien Popov, et plus souvent ses interprétations erronées. Se fiant trop exclusivement aux sources où il avait accès, il met tous les torts du côté de Rome et de ses mandataires, qu'il accuse de mauvaise volonté. Selon lui, toutes les influences hostiles à la Russie faisaient rage pour faire échouer un accord si contraire à leurs vues. Les Theiner, les Orpiszewski, tous les agents de l'émigration polonaise, les dames m.êmes, s'en mêlaient. Grâce à tant d'efforts, la froideur et la défiance reprenaient visiblement le dessus. On s'en apercevait à plus de résistance et plus de raideur dans les discussions de la part de Lambruschini et de Corboli : comme si on ne devait pas s'y attendre à mesure qu^on serrait les difficultés de plus près. IVIais la preuve décisive pour Bloudov et Bouténev, et aussi pour Popov, c'était le changement d'attitude des négociateurs pontificaux

sur la question du tribunal prosynodal. D'abord l'affaire marchait à souhait. On avait pris toutes les précautions pour ne pas éveiller l'irritante question du Collège ecclésiastique et de sa légitimité. « Le succès, écrivait Bloudov, nous paraissait assuré, à tel point qu'au sortir de la quatorzième séance, nous nous demandions, Bouténev et moi, s'il ne fallait pas en aviser sur-le-champ le ministère impérial. » Ni le droit canon, ni la politique ne fournissaient d'objections ; le cardinal et son second étaient satisfaits. Et voilà que, au bout de quatre ou cinq jours, se produit une volte-face complète : « C'est là une énigme insoluble, et nous en sommes réduits aux suppositions. » Et la clef de l'énigme, c'est l'intrigue. Les deux habiles diplomates ne cherchent pas ailleurs le fin mot. Mais l'intrigue n'y est pour rien. Le revirement survenu au sujet du tribunal prosynodal, nous l'avons expliqué. Les conférences continuèrent paisiblement jusqu'au 1^^ mars. Ce jour-là, note Mgr Corboli, « les plénipotentiaires russes dirent que, toutes les questions se trouvant désormais épuisées [esaurite), il leur fallait attendre les réponses de Pétersbourg sur les points qu'ils avaient pris ad référendum. Pour reprendre les conférences, on attendrait l'arrivée du courrier et ils se hâteraient d'en donner avis » (1).

A la fin d'avril seulement, Lambruschini se dispose à partir pour son diocèse de Sabine. Il a l'habitude de s'y rendre deux fois par an, au printemps et à l'automne ; il ne s'en est jamais abstenu, même au temps où l'accablaient ses multiples occupations de secrétaire d'État. Or, juste le jour ou la veille de son départ, alors qu'il a pris des engagements, fait ses préparatifs, qu'il est attendu dans sa cathédrale de Magliano et ailleurs, voilà que lui parvient un billet de Bouténev. Les réponses de Pétersbourg sont arrivées ; à quand la reprise des conférences? Il répond, fort courtoisement, en exprimant le regret de ne pouvoir remettre son voyage. Si Bloudov et le ministre le jugent utile, il les renvoie à Mgr Corboli, qui informera

(1) Bloudov à Nesselrode, 8/20 mars. Popov, 172. Rapport de la vingtième conférence (par Corboli).

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Sa Sainteté. On attendait depuis près de deux mois : en quoi quinze ou vingt jours de plus pouvaient-ils tout compromettre? Les Russes, prévenait Metternich, sont « finassiers ». Bouténev flaire sous ce départ quelque mystère : le cardinal s'absente pour gagner du temps. Popov, l'historien, prononce avec décision : Les délibérations furent subitement rompues par le départ du cardinal, sans avis d'aucune sorte donné à nos plénipotentiaires, et pour un temps indéfini. Là-dessus il crie à la « violation de toutes les convenances diplomatiques ». En vérité, voilà des gens bien chatouilleux (1).

Non j)as que le vénérable cardinal ne couvât, au fond, du pessimisme et de la mauvaise humeur. Depuis le début des conférences, ce devait être, c'était son état chronique. Un incident nous le révèle. En date du 22 janvier 1847, Mgr Molajoni, vicaire apostoHque de Valachie, mandait de Bucarest à la Propagande qu'un missionnaire latin, d'origine polonaise, nommé Célestin WiHim , curé de Tulcea, avait été attiré traîtreusement par la police russe d'Ismaïl, saisi en territoire russe, jeté en prison, et au bout de quelques mois, sur un ordre de Pétersbourg, fusillé à Akkermann. Ce prêtre, ancien religieux de Saint-Jean de Dieu, avait fait ses études à Rome ; il y avait même été naturalisé. Gomment aurait-on pu douter de ces tristes renseignements? Le consul général autrichien de Galatz, Huber, en avait adressé un rapport officiel au vicaire apostolique. A Rome, on fut indigné et Lambruschini tout le premier. Mgr Gorboli l'avait mis au courant :

J'ai lu, lui répondit-il, le 23 février, la lugubre relation que je vous renvoie. Elle a produit sur moi un effet tel que les mots me manquent pour l'exprimer. Il faut agir avec vigueur, afin que des faits aussi biutaux ne se renouvellent plus. On pourra en parler dans la prochaine conférence et à cette fin, vous êtes prié de faire faire une copie de la relation, en supprimant les réflexions et les mots qui pourraient blesser. Il suffira d'exposer le fait avec ses

(1) Popov, 160. Il suppose, à tort, un premier voyage de Lambruschini, au début de mars, suspendant ainsi les conférences. Lambruschini à Bouténev, avril 1847 [copia]. AE, Russiaf X, 421. Réponse autillet de Bouténev du 27.

causes et les circonstances qui l'accompagnent, pour montrer la laideur et aussi la cruauté de qui en est l'auteur.

Le cardinal, on le voit, ne s-q dérobait pas à une tâche désagréable et aurait volontiei^ demandé des explications. Mais cette responsabilité incombait à un autre, d'autant plus que la situation se compliquait encore. En ce même mois de février, la presse française, le Journal des Débats en tête, publia les articles d'une nouvelle loi pénale que l'empereur Nicolas venait, disait-on, de publier dans le but de proscrire tout prosélytisme en faveur d'une religion autre que la religion gréco-russe. On colporta aussi le texte d'un serment récemment imposé au clergé du royaume de Pologne ; il devait jurer non seulement fidélité à la personne du tsar, mais aussi obéissance à ses lois, et cela en termes si énergiques et si étendus qu'on semblait y comprendre même les lois incompatibles avec les principes de l'Église catholique. Le 13 mars, une note m.inistérielle, signée par le secrétaire d'État, Gizzi, mais rédigée par Mgr Corboli, vint signaler à Bouténev ces nouveaux griefs. On avait peine à croire, disait-elle, qu'ils s'étaient produits au temps même oii l'empereur avait ouvert à Rome une négociation en règle sur la situation de l'Église dans ses États. Néanmoins tout le monde parlait de ces nouvelles, personne ne se levait pour les contredire ; elles acquéraient ainsi trop de crédit pour qu'on n'en tînt aucun compte. Le cardinal sollicitait donc des explications de nature à permettre aux négociations entamées de suivre leur cours, sans détriment pour la conscience et la dignité du chef de l'Église (1).

Comme Grégoire XVI, en 1845, avait été bien inspiré de ne pas vouloir s'engager dans des réclamations sur des faits particuliers ! L'affaire Willim en est une preuve. Tout n'était pas faux dans cette histoire ; mais son héros n'avait

(i). Il y a tout un dossier sut l'affaire Willim. Lambraschini à Corboli, 25 février, AE, Russia, XV, 111. Ami de la religion, 23 février 1847 (n0 4341), CXXXII, 451-452 ; 27 février (no4343), ibid., 491. Gizzi à Bouténev, 13 mars, AE, Russia, X, 333-335 et « Narrazione di un fatto accaduto nella città d'Ismaïle nell' anno decorso 1846, AE, Russia, Boîte 153..

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subi aucune fusillade : il attendait encore en prison la fin de son aventure. Bientôt on devait annoncer de Vienne qu'il y avait à Tulcea, au Lord du Danube et à la frontière russe, de nombreux émigrés polonais, soupçonnés de machiner on ne sait trop quelles entreprises. Le missionnaire se serait-il compromis avec eux? Qui aurait pu le dire? Quoi qu'il en soit, Willim fut vite jugé, banni de l'empire et conduit à la frontière autrichienne. « De là, disait Nesselrode, il n'aura qu'à traverser les États autrichiens pour se rendre à Ro ne. C'est la meilleure réponse que nous puissions faire aux dénonciations calomnieuses parvenues au Cabinet Pontifical sur ce fait, et que nous avons regretté d'avoir vues trop facilement accueillies de sa part. »

En ce qui concernait la répression du prosélytisme et le serment, les réclamations de Rome portaient juste. On pouvait, il est vrai, chicaner encore, et Bouténev n'y manqua point dans ses réflexions du 19 mars et du 24 avril : les journaux n'avaient pas donné des traductions très fidèles ; l'empereur n'avait édicté, en 1847, aucune loi contre le prosélytisme ; ce qu'on incriminait, c'était les articles du code pénal publié en 1845, où on avait en réalité adouci la rigueur des anciennes dispositions. Passe pour cette mise au point. Le Saint-Siège était fondé à s'étonner, à s'indigner même. Dès le premier jour, le 19 novembre, Lambruschini évoqua les châtiments inscrits dans la législation russe contre les conversions au catholicisme. Bloudov assura qu'elles frappaient uniquement quiconque abandonnait l'Église dominante pour l'Église catholique ; et ce n'étaient, disait-il, que des peines canoniques, devenues d'une application extrêmement mitigée et bénigne dans la pratique. Qu'on relise les articles 195, 197, 198, 200 à 205 du code de 1845 ; on goûtera la saveur de ces atténuations. Pour avoir coopéré à des conversions, non par la violence ou la contrainte, mais seulement par les conversations, les sermons ou les livres, on encourait l'amende, la prison, la bastonnade, la Sibérie. Quant aux peines « canoniques », c'était, avant tout, la prison dans quelque couvent, et cette circonstance ne l'adoucissait en rien. Telles étaient les lois qu'un prêtre

catholique devait jurer d'observer comme les autres lois, car le serment de fidélité à l'empereur semblait bien en impliquer la promesse. Comment pouvait-on en conscience s'y résoudre et paraître faire ainsi bon marché du précepte évangélique : Euntes docete omnes gentes (1)?

Le différend, on le voit, ne manquait pas de gravité. Le rédacteur de la note pontificale du 13 mars avait cru s'exprimer avec toute la délicatesse possible ; Bouténev la trouva vive et rude et elle lui resta sur le cœur. A la suite d'une nouvelle communication, d'un ton plus calme, sur le même objet, le rninistre russe se rendit en personne chez Gizzi pour s'expliquer et se plaindre. Il le trouva souffrant, alité, et fort ennuyé de cette complication survenue au cours d'une affaire à laquelle il était resté, en somme, étranger. Le secrétaire d'État sembla vouloir en laisser la responsabilité à Lambruschini et à son jeune et brillant auxiliaire, et la faire même remonter jusqu'au Saint-Père. La correspondance diplomatique continua ; mais les notes échangées, très courtoises de forme, risquaient plutôt d'envenimer le conflit. Elles furent mises sous les yeux de l'empereur, qui en ressentit, on le devine, un vif mécontentement.

Déjà le rapport venu de Rome, où ses envoyés résumaient leurs dernières conférences et les résultats de leurs efforts, l'avaient mis de fort méchante humeur. En marge de la relation que lui en fit Nesselrode, il écrivit ces mots :

Autorisez nos plénipotentiaires à déclarer qu'après avoir, à mon grand regret, épuisé tous les moyens de conciliation ; voyant que, malgré nos bonnes dispositions, nous en sommes de nouveau réduits à devenir l'objet de soupçons inconcevables et d'accusations malhonnêtes puisées aux sources les plus basses, je tiens pour

(1) Voici les pièces de la correspondance Gizzi-Bouténev : réponse de Bouténev, 7/19 mars, AE, Russia, X, 360-369; réplique de Gizzi, 18 avril, ibid., 443-446; deuxième réponse de Bouténev, 12/24 avril, ibid., 309-320. Le code pénal de 1845 dans Polnoé Sobr. Zak., II, t. XX, deuxième partie, n° 19283, p. 630-633, la section qui nous intéresse. Si l'on veut être édifié sur la prison « canonique » subie dans les couvents, cf. A. S. Prugavvin, Die Inquisition der russisch. orthodoxen Kirche : Die Klostergefàngnisse, Berlin, 1905.

incompatible avec ina dignité de continuer les négociations. J'autorise donc à les rompre, et à déclarer que la responsabilité de ce fait et de toutes les conséquences pèsera uniquement sur le gouvernement papal. Ajoutez seulement : si, après cette déclaration, on s'efforce de renouer les pourparlers, nos plénipotentiaires n'auront qu'à écouter, en déclarant dès le début que tout raisonnement sera inutile, si le gouvernement papal n'admet pas immédiatement tout ce qu'il avait admis avant la discussion sur le tribunal prosynodal, car ce reniement de sa propre opinion, je le tiens pour une offense que je ne puis tolérer.

Les notes qui venaient de faire le va-et-vient entre la secrétairerie d'État et le palais Giustiniani provoquèrent ■sans doute une sortie tout aussi violente. Au chancelier incombait la mission délicate de traduire les volontés de son maître en style diplomatique et de les nuancer dans le sens de la modération. Il s'y appliqua de son mieux dans sa dépêche du 11 avril à Bouténev. La sommation de l'autocrate était représentée comme un répit accordé au pape afin d'aviser et de se renseigner. Bloudov était làbas ; pour lui, les questions juridiques n'avaient point de secrets. On n'avait qu'à se renseigner auprès de lui et à se mettre en garde contre des racontars qui déformaient la vérité : témoin le cas du prêtre Willim, réellement compromis et soumis à une enquête, mais non pas fusillé (1).

La prose émolliente du chancelier n'empêcha pas les plénipotentiaires russes de trouver leur position embarrassante, awkward, disait Bloudov. L'empereur inclinait vers la rupture. Nesselrode semblait vouloir la conjurer et parlait mêine de signer, sans aucun recours au gouvernement, les articles sur lesquels on s'était déjà accordé. Mais du côté romain on semblait se défier. Lambruschini, pendant le long délai d'avant son départ pour la Sabine, manifestement battait froid. Toujours très courtois, il avait fui toute relation et même toute rencontre. Bloudov sentait sa responsabilité, et son amour-propre était en jeu. Manquer le but, au moment où il croyait y toucher, était une

(1) Popov, 162-163. Annotation de Nicolas, ibid., 176. Nesselrode à Bouténev, 11 avril, ibid., 176-178.

déception, un échec personnel qui compromettait son prestige et son crédit à Pétersbourg. Ne fallait-il pas s'y dérober, battre en retraite et rentrer en Russie? Sa santé le demandait ; le sirocco, l'électricité atmosphérique et plus encore celle des séances où ses partenaires l'avaient si longuement tenu sur la sellette, lui avaient, disait-il, tellement démonté les nerfs et remué la bile, que de long temps il ne pourrait plus rien faire. D'ailleurs le temps, ce grand médecin, remédierait à la situation et, lui parti, Bouténev, dont on savait le talent et l'expérience, reprendrait au moment opportun la négociation et saurait la conduire à bonne fin. Le diplomate se sentait déprimé. Où étaient les beaux espoirs et la confiance d'antan, lorsqu'il disait d'un ton assuré : « Il nous faut une transaction avec Rome, el nous y parviendrons (1) »?

Si cette vague de découragement menaçait de submerger les diplomates russes, elle ne ménageait pas non plus leur adversaire, Lambruschini. Parti pour son diocèse sans avoir pris connaissance des réponses de Pétersbourg, il ne tarda pas à en recevoir, par la poste, en pleine tournée pastorale, une copie que lui envoya Mgr Corboli. Ce fut chez lui une nouvelle crise de pessimisme ; elle se donna libre cours dans sa réponse du 9 mai :

La lecture attentive et réfléchie de ce document, écrivit-il, me convainc toujours plus qu'il n'y a rien à espérer de l'autocrate russe pour le soulagement de notre sainte Religion, et que le moindre mal sera celui de ne rien faire. L'article du choix du Secrétaire des Consistoires Episcopaux met en plein jour les véritables intentions de ce Cabinet ; c'est-à-dire d'avoir en main la direction des affaires catholiques, et que tout doit se faire conformément à la condamnable législation russe. On veut mettre l'Église en servitude légale. Le fait existe malheureusement déjà, et depuis longtemps, mais à présent on prétend que le Saint-Père le reconnaisse et lui donne son plein consentement. La prétention est véritablement révoltante. Il y aurait d'autres objections à faire sur l'ensemble de la dépêche, mais ici je n'ai pas le temps de les confie.! au papier ; nous en conférerons entre nous, à mon retour.

(1) Bloudov à Nesselrode, 18/30 avril. Popov, 172-175.

En attendant, le saint homme était heureux de laisser pour un temps les tristesses de la diplomatie et de parcourir les villages de son diocèse, alors éprouvé, semblet-il, par quelque calamité : « Mes larmes se confondent avec celles de mes pauvres gens, et celles-ci, accompagnées de sentiments de reconnaissance et d'amour, font la plus grande consolation de mon âme. Je remercie avec toute l'effusion de mon cœur le Seigneur d'être venu (i). »

Des conseils plus modérés devaient finir par triompher, bien que non sans peine. Le cardinal rentré à Rome le 20 mai prévint aussitôt de sa présence, par une simple carte de visite, les plénipotentiaires russes. Ceux-ci auraient voulu reprendre aussitôt les discussions, et ils pressaient vivement à ce sujet le secrétaire d'État Gizzi et Mgr Corboli. Après des réponses évasives, on leur déclara que le pape allait sous peu confier à une réunion de cardinaux le soin d'étudier et de trancher la question. Les diplomates impériaux, utilisant ces délais forcés, agirent de leur mieux sur le cardinal Gizzi, cherchèrent tour à tour à l'intimider et à le réconforter. La déj^êche du 11 avril lui fut communiquée ; il se la fit lire et relire, et se pénétra du danger que faisaient courir la mauvaise humeur de l'empereur et ses conséquences probables. D'autre part, Bloudov lui présenta une liste de six candidats pour les sièges épiscopaux. Quelques noms, comme celui du chanoine Holowinski, étaient parfaitement acceptables. Ce bon procédé entretint l'espoir d'une entente et facilita singulièrement l'heureux dénouement de cette situation si tendue.

Pie IX se réserva de présider en personne la commission cardinalice qui se réunit le 3 juin. Outre le secrétaire d'État en fonction, Gizzi, et les deux anciens, Bernetti et

(1) Lambruschiai à^Corbobj Torrij 9 mai 1847. AE, Russia, X, 411.

Lambiuschini, il y avait F ex-secrétaire de la Propagande Mai et Fransoni qui en était le préfet ; puis des canonistes et des diplomates : Patrizi, Castracane, Macchi, Ostini. Devant eux, Mgr Ferrari, assisté de Mgr Corboli, fit l'histoire des négociations, en dressa le bilan et précisa les détails des dernières difficultés. Une solution radicale tendit tout d'abord à prévaloir. Au moment où tous les catholiques, non seulement de Russie, mais du monde entier, tournaient vers Rome leurs regards et leurs espérances, pouvait-on rouvrir les pourparlers, si on n'était pas au préalable résolu à s'entendre sur les points essentiels, et si on ne subvenait pas, en quelque manière, à l'assistance spirituelle des Grecs-unis? Gela semblait inadmissible, car on voyait le jeu de l'empereur : ne rien changer de substantiel à son système de persécution, et arracher au Saint- Siège un acte solennel, de façon à persuader au monde qu'il s'était mis en règle avec lui. Il fallait donc une note où l'on signifierait nettement : pas de reprise, tant que le gouvernement russe ne se résoudra pas à transiger sur les points fondamentaux auxquels on avait dit sans andDages que l'empereur ne pouvait toucher en aucune façon. C'était la rupture, et peut-être un surcroît de persécution, un désastre pour les Églises de Pologne et de Russie. Après tout, mieux valait s'en remettre à la Providence et éviter une condescendance qui scandaliserait l'univers.

On reconnaît ici la manière de voir de Lambruschini. Elle sembla un moment rallier tous les suffrages. Mais une autre préoccupation prévalut : celle de l'extrême détresse où se trouvait l'épiscopat de l'empire. Il n'y restait plus qu'un seul évêque, un sufïragant, Mgr Casimir Dmochowski, résidant à Pétersbourg. Tous les autres étaient morts. En dehors de cet unique survivant, d'un âge fort avancé, il ne restait en Russie que des administrateurs diocésains, sans caractère épiscopal. L'empereur faisait à présent des avances pour remédier à cette situation lamentable ; plusieurs candidats, au moins trois, paraissaient excellents ; allait-on laisser passer une occasion providentielle? Que feraient les catholiques de ces contrées, lassés de se voir sans évêques, si le Saint-Siège ne leur en

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donnait pas et que l'empereur voulût leur en imposer de son choix? Peut-être céderaient-ils ; et ce serait le schisme. Le Souverain Pontife marqua clairement qu'il ne pouvait se résigner à laisser la crise empirer à ce point. D'ailleurs il avait ses idées ; par exemple, au sujet des Grecs-unis, il déclara son intention de faire élever à Rome un certain nombre de jeunes clercs ruthènes. Leur formation achevée, on les renverrait dans leur pays, où ils défendraient et répandraient la foi parmi leurs compatriotes. On convint donc de courir au plus pressé : donner des évêques à des diocèses pour ainsi dire à l'abandon. Dans ce but, ne pas rompre les négociations, ni même les suspendre ; en amorcer plutôt implicitement la reprise, dans une note où l'on ferait bon accueil à la proposition des candidats à promouvoir ; mais en même temps formuler les importantes réserves du Saint-Siège sur les réponses de Pétersbourg, sur les dernières contestations, et notamment sur la formule du serment de fidélité. La note pontificale du 8 juin satisfit à ces conclusions. Gizzi y passa en revue toutes les questions déjà discutées soit verbalement, soit par correspondance, évoquant les promesses de Nicolas I^^ à Grégoire XVI et les pactes solennels conclus jadis avec la Pologne avant de la dépecer (i).

Le document du 8 juin, modéré et irréprochable dans la forme, avait l'air d'apporter tout un programme de discussions. Allait-on, sur de nouveaux frais, recommencer le travail de plusieurs mois et se condamner à des lenteurs interminables? Les plénipotentiaires russes ne voulurent pas de cette méthode. Ils pensèrent judicieusement qu'il fallait faire la part du feu : d'abord les articles acceptés de part et d'autre ; puis les points réservés ou rejetés : ceux-ci pourraient, tôt ou tard, servir de base à de nouvelles négociations. Ils consignèrent ces deux listes au secrétaire d'État, prirent jour avec les plénipotentiaires pontificaux,

(1) Popov, 183-185. Scss. du 3 juin 1847. « Russia, Stato atluale délie ^ trattalive colla Cortc di Russia », AE, Rapporti, XX, 11-16. La session du' 7 juin, coram Pontifice elle aussi et avec les mêmes membres, ne s'occupa que du texte de la note envoyée le 8 juin, AE, Russia, X, 301-302. Voir cette note, ibid., 328-332.

et le 15 juin se retrouvèrent avec eux pour se mesurer autour du tapis vert. Ce fut la bataille décisive. « On s'échaufîa quelque peu », avoue Mgr Corboli. En réalité, d« toutes les séances, au dire de Bouténev, ce fut de loin la plus orageuse ; et Corboli s'y distingua par son obstination et son âpreté. Le prélat, c'est dommage ! n'en a laissé que des notes informes, mots et bouts de phrase inachevés, destinés à reconstituer la scène dans un rapport qui ne fut jamais rédigé. On y sent encore le frémissement de la lutte. On dut parcourir la note du 8 juin. Bloudov ne recula pas d'une semelle : « Je me retranche dans la lettre des instructions », déclarait-il. « Des Grecs-unis? » disait-on encore ; « il n'y en a plus » ; c'est un « fait accompli ». Les « lois pénales »? « Un point dogmatique de solution impossible. » Et «vos lois romaines », à vous? Bouténev précisait les « promesses de l'empereur » et rappelait qu'on avait alors parlé des « lois fondamentales » de l'empire. « Sur ces expressions on a accepté la mission de M. Bloudov. Il fallait ne pas l'accepter. » Tous les deux se hérissèrent surtout sur la 'question du serment, à tel point c|u'on faillit rompre : « Con8éc{uence8 », s'écriait Bloudov, « il n'y aura plus cl'évêques », la religion sera « finie ». Et encore : « Cela rappelle Grégoire VII! » Le cardinal Lambruschini sentit sa responsabilité ; il voulut au moins gagner du temps et accepta ad référendum la proposition suivante : on ajouterait à la formule du Pontifical romain, coinme correctif à la formule du gouvernement, déclarée intangible, la clause suivante : « Je suis pareillement certain de ne contracter, par le serment de fidélité envers l'Empereur mon Auguste Souverain, aucune obligation qui soit opposée aux lois de Dieu et de l'Église catholique. » Ajoutons, pour finir, que le pape ne jugea ni opportun ni nécessaire d'altérer la formule rituelle. On en vint à se contenter d'une déclaration authentique formulée par les diplomates russes sur l'intention de leur gouvernement. Elle « n'était certainement pas, dirent-ils, et ne pouvait être d'imposer aux sujets de l'Empire, catholiques ou autres, aucun devoir contraire à la morale ou à leur Religion ».

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Le témoignage de Bloudov lui-même sur cette séance mémorable est à recueillir. Il posa le dilemme : ou accepter tout de suite les articles déjà convenus, ou remettre les conférences à un avenir indéterminé ; donc, ou l'accord, même incomplet, ou la rupture. Les négociateurs romains la voulaient peut-être et cherchaient un prétexte à la provoquer ; mais quelles en seraient les suites? « J'ai voulu leur en faire saisir toute l'importance, mandait-il à Nesselrode..., sans adoucir l'expression des sentiments qu'éveillaient en moi leur aveuglement et leur obstination. J'ai parlé avec chaleur, trop de chaleur peut-être ; mais pouvais-]'e parler autrement, en voyant jusqu'à quel point ils méconnaissaient la droiture des intentions de l'empereur, et quel jugement absurde ils portent sur la nature et le degré de ses promesses au pape Grégoire XVI? » Pour avoir gain de cause, ilcîonne un commentaire vibrant de la dépêche irritée et menaçante du 11 avril ; il en appelle à la nécessité de noyer d'insignifiantes chicanes de détail dans un élan mutuel de bon vouloir et de confiance, qui provoquera de lui-même les adoucissements pratiques et les solutions amicales. Jamais, assurait-il à ses adversaires, — l'insinuation courait dans une partie de la presse, — . jamais il ne sera question de détruire le catholicisme en Russie, et cela non seulement parce que l'empereur est généreux, magnanime et tolérant, mais surtout parce qu'il sait que c'est une chose impossible, et un gouvernement digne de ce nom ne tente pas l'impossible. « S'il y avait moyen d'y arriver, ce serait précisément quand nous en serons réduits à la position à laquelle vous nous acculez ; car, si chez nous il n'y a plus d'évêques catholiques, il n'y aura finalement plus de prêtres ; et alors que fera-t-on de la population qui appartient à l'Église latine? Il lui faudra ou bien changer de foi, ou bien tomber dans une grossière irréligion, ou tout au moins dans la secte de Ronge et de ses pareils. » Ces arguments faisaient bien quelque impression, au moins sur le cardinal Lambruschini, mais il se retranchait toujours dans la même réponse : « Ce n'est pas notre faute » ; et cela achevait d'exaspérer le pauvre Bloudov, et lui faisait perdre presque tout espoir. Souffrant, excédé,

il se prenait à souhaiter son rappel, et adressait des instances pathétiques à la Providence, disant lui aussi qu'il fallait s'en remettre à Elle : « Savoir, penser qu'au-dessus de nous il y a un Être non seulement plus puissant, mais plus sage que nous tous, qui connaît mieux que nous nos intérêts et nos besoins, est une pensée fort consolante, en particulier dans les minutes d'affaissement moral qui proviennent des insuccès et des préoccupations (1). »

Bloudov s'était montré énergique, presque à l'excès, à ses propres yeux. L'empereur trouva qu'il ne l'avait pas été assez. Au rapport de la séance du 15 juin, il inscrivit cette remarque : « J'aurais désiré de la part de mes plénipotentiaires un langage encore plus décisif; ils s'engagent de nouveau dans des raisonnements, ce que je ne voulais pas, car ils ont déjà tout dit, et ils n'avaient d'autre réponse à recevoir de Rome que oui ou non. » Nesselrode se chargea, comme toujours, d'enchâsser ce vigoureux coup de crayon dans une formule diplomatique habilement nuancée, qui en émoussât quelque peu la pointe : « Nous ne nourrissons aucun espoir particulier, mandait-il à Rome le 19 juillet, sur le succès final des négociations et nous sommes prêts à tout. De notre côté, tout a été dit, ce semble... Quant au Saint-Siège, il ne peut que nous déclarer s'il accepte ou s'il rejette nos propositions. De cette manière les pourparlers sont réduits à leur plus simple expression : il s'agit d'un oui ou d'un non. Je crois de mon devoir de lui communiquer que tel est aussi l'avis de l'Empereur, qui attend déjà la conclusion définitive de vos pourparlers avec les plénipotentiaires pontificaux. Nous attendons avec impatience vos prochaines informations ; elles nous permettront de porter un jugement définitif sur les résultats qu'il nous a été possible d'atteindre (2). »

Quand la dépêche ministérielle arriva, tout était fini.

(1) Popov, 187, 193. Feuillet de l'écriture de Corboli sur la séance du 15 juin, AE, Russia, Boîte 151. Du rapport, seul le début a été rédigé, AE, Russia, X, 141.

(2) Remarque de Nicolas, Popov, 193. Dépêche de Nesselrode, 19 juillet, ibid., 193-194.

En quelques séances, on avait aplani et expédié les questions de détail. Les trente et un articles présentés par Bloudov et destinés à servir de texte pour la convention à conclure ne soulevèrent plus aucune opposition et furent adoptés sans changement. On ne soumit à un nouvel examen que le protocole des articles ajournés ou rejetés. A peine y eut-il un léger tiraillement au sujet du préambule à mettre en tête du premier protocole. Une phrase gênait les Russes : « On est convenu des deux parts, y était-il dit, qu'en se réservant de formuler dans un acte séparé les points qui formeront l'objet d'explications et négociations ultérieures..., on fixerait dans le présent Protocole le souvenir des résultats auxquels on est arrivé, et qui de ces négociations ultérieures attendent leur complément. » Ces derniers mots ofïusquaient les impériaux. Ils n'admettaient pas entre les deux séries d'articles une dépendance aussi étroite. Rome au contraire voulait marquer avec force que les premiers, sans les seconds, constituaient un accord incomplet, où manquaient les pièces les plus importantes, et qu'il faudrait, au plus tôt et à la première occasion, combler cette lacune béante. Mgr Corboli finit par faire agréer sa rédaction. C'est à lui qu'incombait le soin d'y mettre la main derniçre : le cardinal Lambruschini, depuis le 10 juillet, se trouvait à Civita Vecchia. Les deux pièces, enfin approuvées, furent arrêtées dans leur forme définitive le 3 août 1847. Les originaux portent cette date, mais ils ne furent signés que plus tard. Corboli les expédia à Civita Vecchia pour être revêtus du sceau et de la signature du cardinal ; puis il les remit aux plénipotentiaires russes. L'échange des actes, constaté par un procès-verbal, eut lieu le 8 août (1).

La longue et dure mission de Bloudov était terminée. Trois jours plus tard, accompagné de Bouténev, il se rendit auprès du Souverain Pontife en audience de congé. L'accueil gracieux de Pie IX le réconforta. Le Saint-Père lui remit une lettre cachetée, destinée à l'empereur, où il

(1) Détails notés par Corboli sur les poxirparlers de juillet et d'août, AE, Riissia, X, 152.

le remerciait de l'envoi d'un plénipotentiaire extraordinaire en vue d'une négociation aussi importante. Revenant sur les affaires traitées dans les conférences, il exprima le désir d'attirer l'attention de Sa Majesté sur trois points qui, à son avis, n'étaient pas encore réglés : la situation des Uniates restés, bien qu'en petit nombre peutêtre, en communication avec Rome ; la liberté de correspondre avec le Saint-Siège ; les biens confisqués au clergé. Bloudov, on le pense bien, avait là-dessus des réponses toutes prêtes et sans rien d'inédit. L'ancien complice de Siémaszko afïirm.a péremptoirement que jamais en Russie aucun Uniate n'avait été forcé de renier sa foi. En preuve, il rappela qu'il existait en Pologne le diocèse de Chelm,^ avec un évêque, un suffragant et de 200 à 250000 Grecsunis. A propos de l'échange de lettres avec Rome, il allégua à l'appui de ses raisons un fait bizarre. En 1844, un curé catholique, se prévalant d'une bulle qu'il prétendait avoir reçue du pape, prêcha en Pologne le communisme et le massacre des propriétaires. L'artifice était grossier,, ajoutait Bloudov, mais dans l'hypothèse d'une libre correspondance avec Rome, beaucoup d'étourdis auraient pu s'y laisser prendre. Le pape, toujours aimable et bienveillant, crut devoir cependant faire entendre à ses interlocuteurs qu'à ses yeux le but de la négociation n'était pas pleinement atteint : interrompue du fait du gouvernement russe, elle restait pour ainsi dire encore ouverte.

Bloudov, au lendemain de l'audience, reportant son regard en arrière, s'avouait satisfait de sa mission. Dans une lettre particulière à Nesselrode, il développait les motifs de son contentement. L'œuvre est terminée « tellement quellement », écrivait-il ; le drame est joué, « en plus de cinq actes », et le dénouement en est, en soinme, plutôt bon que mauvais, peut-être même le meilleur possible, vu les circonstances. Il faisait l'éloge discret de son œuvre, et soulignait l'utilité et l'im^portance de la convention du 3 août. « C'est le premier exemple d'un accord en forme et par écrit entre notre Cour et le Saint-Siège ; il a déjà fait parler l'Europe entière, et tranché d'une manière satisfaisante beaucoup de questions où il n'y aura plus à

LE COINCOllDAT DE 1847 555

revenir. » En tout cas, cet accord valait « cent fois mieux » qu'une rupture complète : elle eût réjoui les ennemis de la Russie et provoqué sans doute une nouvelle manifestation dans le genre de l'allocution de 1842. Entre ces deux partis il n'y avait pas à hésiter. Le but principal de la mission était donc atteint : on avait produit en Occident une impression favorable, combattu victorieusement les préjugés en lutte contre la politique russe, mis en pleine lumière la droiture de l'empereur, sa pureté d'intentions et ses procédés chevaleresques ; aux préventions de la veille allait succéder désormais une confiance bien méritée. Personnellement, Bloudov se flattait d'être à présent bien vu et même aimé à Rome, après y avoir été redouté et détesté.

Il formulait cependant quelques critiques. Il y aurait encore à subir des formalités choquantes. La Congrégation cardinalice des Affaires ecclésiastiques extraordinaires l'impatientait par son extraordinaire lenteur : rare et touchant souci de ne pas perdre son temps, chez un bureaucrate russe ! Il regrettait aussi de voir trop ménager « les journaux du comte de Montalembert et d'autres, réputés catholiques, mais fanatiques, et, au fond, polonisants et révolutionnaires ». Il se plaignait enfin de constater chez le pape et ses conseillers « un manque complet d'expérience, une absence parfaite de tact pratique dans les affaires ». Leur obstination invincible ne s'expliquait pas autrement à ses yeux, et surtout il ne se demandait pas dans quelle mesure on aurait pu, dans l'espèce, lui retourner le même reproche (1).

Quelles étaient donc les formalités contre lesquelles maugréait Bloudov, et dont il se déchargea sur son collègue Bouténev? Aussitôt la convention signée, Mgr Corboli, interpellé par le plénipotentiaire russe, avait déclaré que le Saint-Père, à coup sûr, la ratifierait, mais qu'on en différerait l'exécution jusqu'à nouvel ordre. Là-dessus, Bloudov protesta, revendiqua pour la Russie le droit de tergiverser

(1) Popov, 195-196. Pie IX à Nicolas, 10 août 1847, Esposiz. docum... 1866, V, 24; réplique de Nicolas, 15 novembre, ihid., VII, 26. Bloudov à Nesselrode, 31 juillet/12 août, Popov, 196-198.

elle aussi. Tout finit par s'arranger à l'amiable, le 24 août. Le pape se déclara prêt à mettre la convention en vigueur, si on voulait bien la ratifier à Pétersbourg ; il exprima l'espoir que cette démarche trouverait un bon accueil et faciliterait l'accord sur les points restés en suspens.

Cet espoir parut se réaliser, en partie du moins. De retour à Pétersbourg, Bloudov rendit compte en détail de sa mission. Nesselrode se félicitait du bon renom acquis dans les cours à sa diplomatie. L'empereur montrait plus de réserve et quelque hésitation. Pourtant les plénipotentiaires reçurent des rescrits flatteurs ; celui de Bloudov fut particulièrement élogieux ; les décorations et les cadeaux d'usage en pareil cas furent distribués. Le 9 y 20 décembre, Bouténev informa la secrétairerie d'État que la ratification était accordée, avec une réserve à l'article XX\ . Il s'agissait des professeurs des séminaires et de l'Académie, qm devaient être tous de la religion catholique. On admettait le principe, mais on demandait quelque latitude dans son application, en se fondant sur le prétexte déjà bien connu : l'impossibilité de trouver parmi les candidats catholiques des professeurs capables d'enseigner certaines matières, en particulier la langue, l'histoire et la littérature russes. Disons tout de suite qu'un refus catégorique fut opposé à cette prétention, et que cela n'empêcha pas le gouvernement de sanctionner cet abus (1).

(1) Corboli à Bouténev, 24 août, Espoz. docum... 1866, VI, 25. Note Bouténev, 9/21 décembre. ''^^!^.. VIIL 27-29: cf. n IX. Réponse romaine, ibid.^ X, 32-33.

I. — Lettre du général Michaud a Léon xii (A. E. Stati délia Chiesa, Boîte 58. Orig. autog.).

SantitÀ

Coll' occasione del ritorno in Roma di S. Eminenza il Cardinal Bernetti mi feci un dovere di umilmente ringraziare Vostra Santità par l'ApostoUca Benedizione che si degnô mandoirnii coirOnorevole pregiatissimo di Ici FogKo Rimessomi dal di Lei Anibasciatore in Mosca, e mosso dal zelo christiano che nutro sempre nel cuore supplicai Vostra Santità di onorarmi di un Paterno Consiglio per la tranquillità deUa mia Coscienza : trovandomi ora in congedo, e dubitando che non «iasi smarita la lettera di Vostra Santità mi faccio un dovere di rinnovarle con tutta l'umiltà la mia preghiera e La suppHco di onorarmi de'suoi Santi Consigii — io mi propongo col mio ritorno in Russia di chiedere il mio congedo per ripatriarmi definitivamente. Vostra Santità si ricorderà di alcuni tratenimenti de quali mi honorô benignamente pendente U mio soggiorno in roma l'anno del Giubileo che furono materia d'interessantissimi oggetti, Vostra Santità ne conosce l'importanza, ed io sono determinato a tenerne celato nel fundo del Cuore il Segretto quando Vostra Santità Io credda necessario. che se poi ella trovasse a proposito che io Io facessi conoscere a S, M. limperatore ora régnante. Vostra Santità mi farrebbe una grazia particolare onorandomi d'un Paterno suo consigho, ed io le prometto tutta mia parola d'onore di dirigermi secondo che Le placera ordinarmi. — Io potrè come ajutante di Campo di S. M. limperatore Nicola svelerle il secretto rippetendole parola per parola tutto quello che confessai ai Piedi sacri di Vostra Santità, aggiungendo che abbandonando per sempre la Russia non ho voluto escire dal suo impero portando meco un Secretto di taie importanza, e quai' ora Vostra Santità Io aprovi potrei secondo che vedro che sarà Gradita la mm Confessione far conoscere a Sua Maestà che Vostra Santità non solamente conosce il Secretto. ma che mi ha accordato la permissione di renderne consapevole Sua Maestà — SuppUco umilmente Vostra Santità di degnarsi onorarmi di qualche riscontro. e se

ella mi concède quesla grazia la prego di far racomandare la Sua lettera al Sig^ Marchesi di Crosa Ministre di S. M. il Re di Sardegna in roma, il quale me la farà pervenire in mani proprie per mezzo d'un mio Amico il Cte Maistre primo Secretaro degli alïari Esteri in torino.

Prego umilmente Vostra Santità di darmi la sua apostolica benedizione.

ho l'onor d'essere

Santo Padre di Vostra Santità

il suo umilissimo ed ubbidientissimo Servo

il Cte MicHAUD, G. ajutante.

Torinoi li 8. Luglio 1827.

IL — Concordat de 1847 (1).

[Articles convenus entre les plénipotentiaires de S. M. l'Empereur et

celui de S. S. le Pape à Rome le ;;■'''' ^ 1847.1 (2)

à août

Les soussignés Plénipotentiaires du Saint-Siège et de Sa Majesté L'Empereur de toutes les Russies, Roi de Pologne, après avoir échangé leurs Plein-pouvoirs respectifs, ont discuté et examiné dans plusieurs réunions les divers points de la négociation commise à leurs soins. Ayant obtenu un résultat sur plusieurs de ces points, tandis qu'il en reste d'autres sur lesquels on attend ancore un arrangement, et sur lesquels les Plénipotentiaires de Sa Majesté L'Empereur s'engagent à appeUer de nouveau toute l'attention de leur Gouvernement, on est convenu des deux parts, qu'en se reservant de formuler dans un acte séparé les points qui formeront l'objet d'explications et négociations ultérieures entre le Ministère du S' Siège et l'Envoyé de Sa Majesté Impériale à Rome, on fixerait dans le j^résent protocole le souvenir des résultats auxquels on est arrivé, et qui de ces négociations ultérieures attendent leur complément. Par conséquent, dans les séances du 19. 22. et 25 juin, et 1^ juillet on les a formulés dans les Articles suivans (3) :

Art : I. — Le nombre des Diocèses Catholiques-romains dans l'Empire de Russie, est fixé à sept, un Archevêché et six Evechés savoir :

1° L'Archidiocèse de Mohilew embrassant toutes les parties de l'Empire qui n'entrent pas dans les six Diocèses ci-dessous nommés ; le Grand Duché de Finlande y est également compris.

2° Le Diocèse de Vilna comprenant les Gouvernemens de Vilna et Grodno tels qu'ils sont actuellement délimités.

3*^ Le Diocèse de Telsch ou Samogitie, comprenant le Gouvernement de Courlande et celui de Kovno, tels qu'ils sont déhmités actuellement.

(1) Les textes qui suivent sont publiés d'après les originaux. Les deux protocoles des articles convenus et non convenus ont été plusieurs fois imprimés, notamment dans la Raccolta di Concordati de Mgr Angelo Mercati (voyez ce nom dans la Bibliographie) et dans les Akty i Gramoty (v. ihid., au mot Akty).

(2) L'original [Archives de la Secrétairerie d'état, 39) ne porte aucun titre. Celui que nous donnons entre crochets se trouve dans les Akly.

(3) Les Akty, édition officielle russe, omettent ce préambule : omission tendancieuse, due à la volonté du gouvernement impérial, de marquer que la négociation était close et n'attendait aucun complément.

40 Le Diocèse de Minsk comprenant le Gouvernement de Minsk, dans ses limites actuelles.

5° Le Diocèse de Loutzk et Jitomir, composé des Gouvernemens de Kiew et de Wolhynie, dans leurs limites actuelles.

6° Le Diocèse de Kaménieck comprenant le Gouvernement de Podolie dans ses limites actuelles et

7° Le nouveau Diocèse de Kherson, composé de la Province de Bessarabie, des Gouvernemens de Kherson, d'Ekatérinoslaf, de Saratofï, de Tauride et d'Astrakhan, et des contrées situées dans le Gouvernement général du Caucase.

Art : II. — La Bulle de circonscription fixera l'étendue et les limites des Diocèses, telles qu'elles sont indiquées dans l'article précédent.

Les décrets d'exécution contiendront le dénombrement et la dénomination des Paroisses de chaque Diocèse ; ils seront soumis à la sanction du Saint-Siège.

Art : III. — Le nombre des sufFrageneats institués par la Bulle du Pape Pie VI. de l'année 1798. dans les six anciens Diocèses, est maintenu.

Art : IV. — A Saratofï, il y aura un sufîraganéat du nouvel Evêché de Kherson.

Art : V, — L'Evêque de Kherson jouira d'un traitement de quatre mille quatre cent quatre vingt Roubles argent ; son sufîragant recevra un traitement égal à celui des autres Evêques suffragants de l'Empire, savoir deux mille Roubles argent.

Art : VI. — Le Chapitre Cathédral de Kherson sera composé de neuf membres, savoir : a.) Deux Prélats ou Dignitaires, le Prévôt et l'Archidiacre ; b.) quatre Chanoines dont trois exerceront les fonctions de Théologien, de Pénitencier, et de Curé etc.) trois Mansionnaires ou Bénéficiers,

Art : VII. — Il y aura dans le nouvel Evêché de Kherson un Séminaire Diocésain ; quinze à vingt-cinq élèves y seront entretenus aux frais du Gouvernement, comme les Boursiers des autres Séminaires.

Art : VIII. — En attendant la nomination d'un Evêque Catholique du rit Arménien, on pourvoira aux besoins spirituels des Arméniens Catholiques, résidant principalement dans les Diocèses de Kherson et de Kaménieck, en leur appliquant les dispositions du §. 9. du Concile de Latran de 1215.

Art : IX. — Les Evêques de Kaménieck et de Kherson auront à déterminer le nombre de Clercs Arméniens Catholiques, qui doit être entretenu aux frais du Gouvernement, dans leurs Séminaires respectifs. Il y aura dans chacun de ces Séminaires un Prêtre Arménien-Catholique, pour instruire les Elèves de ce rit dans les cérémonies de leur culte.

Art : X, — Toutes les fois que les besoins spirituels des Catholiquesromains et arméniens du nouvel Evêché de Kherson pourront l'exiger, r Evêque en outre des moyens employés jusqu'ici pour subvenir à ces besoins, enverra des Prêtres en tournée expresse pour cet objet 5 le

APrKNiJiGE ôf.l

Gouvernement impérial lui accordera les sommes nécessaires pour leur voyage et leur entretien.

Art : XI. — Le nombre des Diocèses dans le Royaume de Pologne reste tel qu'il a été fixé par la Bulle du pape Pie VII. en date du 30 juin 1818. Rien n'est changé au nombre et à la dénomination des sutîraganéats, existans dans ces Diocèses.

Art : XII. — La désignation des Evêques pour les Diocèses et les suffraganeats de l'Empire de Russie et du Royaume de Pologne, aura lieu, chaque fois, d'après un concert préalable entre L'Empereur et le S' Siège. L'institution canonique leur sera accordée par Sa Sainteté dans les formes ordinaires.

Art : XIII. — L'Evêque est seul juge et administrateur des affaires ecclésiastiques de son Diocèse, sauf sa dépendance Canonique du S' Siège.

Art : XIV. — Au nombre des affaires, qui doivent être préalablement soumises aux délibérations du Consistoire Diocésain sont :

1° Concernant les Ecclésiastiques du Diocèse.

a.) Les affaires disciplinaires en général ; (: toutefois, celles moins importantes, qui n'entrainent que des peines légères, moindres que la destitution ou une détention plus ou moins prolongée, sont décidées par l'Evêque, sans l'avis préalable du Consistoire, sauf à lui, s'il le juge à propos, de consulter le Consistoire sur ces sortes d'affaires, ainsi que sur toutes les autre :).

b.) Les affaires contentieuses entre ecclésiastiques, touchant les propriétés, tant mobilières qu'immobilières des Eglises.

c.) Les plaintes et réclamations contre des membres du Clergé portées, soit par des ecclésiastiques soit par des laïques, pour injures ou dommages, ou pour l'inexécution d'engagemens non contestés en droit ni en fait, lorsque le reclamant préfère cette voie pour obtenir satisfaction.

d.) Les causes de nullité des vœux monastiques ; elles seront examinées et jugées d'après les règles établies par la Bulle de Benoît XIV. Si datam.

2° Concernant les laïques

e.) Les causes matrimoniales, les vérifications de la légitimité des mariages, les actes de naissances, les actes baptistaires, de décès, etc.

3° Mixtes.

f. ) Les cas où il est nécessaire d'imposer une pénitence canonique pour crime, contravention ou délit quelconque, jugés par les Tribunaux séculiers.

4° Économiques

g.) Détermination ou budjet préalable des sommes affectées à l'entretien du Clergé, contrôle des dépenses, comptes -rendus de ces

sommes, affaires concernant la réparation ou la construction de nouvelles Eglises, Chapelles, etc.

En outre, le Consistoire est chargé de dresser les listes des ecclésiastiques et des paroissiens du Diocèse, de l'envoi des circulaires et d'autres publications, qui ne concernent pas les affaires administratives du Diocèse.

Art : XV. — Les affaires précitées sont décidées par l'Evêque après avoir été examinées dans le Consistoire, dont le caractère néanmoins demeure purement consultatif.

L'Evêque n'est pas tenu de motiver ses décisions, même dans les cas, ou son opinion serait différente de celle de son Consistoire.

Art : XV L — Toutes les autres affaires du Diocèse, qualifiées d\idministratives et dans lesquelles rentrent les cas de conscience, de for intérieur, et même ainsi qu'il est dit plus haut, ceux de discipline qui n'emporteraient que des pénitences légères ou des exhortations pastorales, ressortent immédiatement de l'autorité et de la décision spontanée et exclusive de l'Evêque,

Art : XVII. — Tous les membres du Consistoire sont Ecclésiastiques. Leur nomination et leur démission dépendent de l'Evêque. Les nominations se font avec l'agrément du Gouvernement. Dans le cas où l'Evêque, dans sa conscience, jugerait nécessaire d'éloigner un des membres du Consistoire, il lui désignera de suite un successeur, également avec l'agrément du Gouvernement.

Art : XVIII. ■ — Le personel de la Chancellerie du Consistoire sera confirme par l'Evêque sur la présentation du Secrétaire du Consistoire.

Art : XIX. — Le Secrétaire de l'Evêque chargé de sa correspondance ofTicielle et particulière est nommé directen:ient et immédiatement par l'Evêque ; il pourra être, à son gré, pris parmi les ecclésiastiques.

Art : XX. — Les fonctions des membres dxi Consistoire cessent à la mort ou à la démission de l'Evêque, ainsi qu'à l'expiration de l'administration du Siège vacant. Si l'Evêque vient à mourir ou à donner sa démission, son successeur ou celui qui le remplace temporairement : soit qu'il eût un Coadjuteur, cum futura successione, soit que le Chapitre procède à l'élection d'un Vicaire Capitulaire, dans les termes fixés par les canons de l'Eglise : recomposera immédiatement le Consistoire, toujours, comme il est dit plus haut, avec l'agrément du Gouvernement.

Art : XXI. — L'Evêque a la direction suprême de l'enseignement, de la doctrine et de la discipline dans tous les Séminaires de son Diocèse, d'après les règles établies par le Concile de Trente Chap. xviii, session 23.

Art : XXII. — Les choix des Recteurs, InsjDccteurs, Professeurs ou Maîtres pour les Séminaires Diocésains, sont réservés à l'Evêque. Avant de les nommer, il s'assurera que sous le rapport de leur conduite civile, ces choix ne feront pas naître d'objections de la part du Gouverne-

meut. Dans le cas où l'Evêque jugerait nécessaire d'éloigner soit le Recteur ou l'Inspecteui', soit un des Professeurs ou Maîtres, il lui désigne de suite et de la même manière, un successeur. Il est libre de suspendre temporairement un ou plusieurs Cours d'Etudes dans son Séminaire. Dans le cas, ou il croirait indispensable de suspendre tous les Cours à la fois et de renvoyer les Elèves à leurs Parens, il aura à en informer sans délai le Gouvernement.

Art : XXIII. — L'Archevêque Métropolitain de Mohilew exerce sur l'Académie Ecclésiastique de Saint Pétersbourg la même autorité, que chaque Evêque exerce sur son Séminaire Diocésain. Il en est le seul Chef et le directeur Suprême ; le Conseil ou la direction de l'Académie n'a qu'un caractère purement consultatif.

Art : XXIV. — Le choix du Recteur, de l'Inspecteur, et des Professeurs de l'Académie sera fait par l'Archevêque, sur le Rapport du Conseil Académique. Les dispositions, énoncées dans l'art : XXII. s'appliquent également à ces choix.

Art : XXV. — Les Professeurs et Adjoints des sciences Théologiques sont toujours choisis parmi les Ecclésiastiques. Les autres Maîtres pourront être choisis parmi les laïques professant la Religion Catholiqueromaine et de préférence parmi ceux, qui auront achevé leurs cours d'études dans un des Etablissements supérieurs d'instruction de l'Empire, et qui auront des grades Académiques,

Art : XXVI. — Les Confesseurs des Elèves des Séminaires et de l'Académie, ne prendront aucune part à la direction disciplinaire de l'Etablissement : ils seront choisis et nommés par l'Evêque ou l'Archevêque,

Art : XXVII. — Après la nouvelle Circonscription des Diocèses, l'Archevêque fixera une fois pour toutes avec l'avis des Ordinaires, le nombre des Elèves que chaque Diocèse pourra envoyer à l'Académie.

Art : XXVIII. — Le programme des Etudes sera fait, pour les Séminaires, par les Evêques. Pour l'Académie, l'Archevêque le fera, après en avoir conféré avec les membres de son Conseil Académique.

Art : XXIX. — Lorsque le règlement de l'Académie Ecclésiastique de S' Pétersbourg aura subi les modifications conformes aux principes dont on est convenu dans les articles précédents, l'Archevêque de Mohilew adressera, concernant l'Académie susmentionnée, un Rapport au Saint Siège, pareil à celui que fit l'Archevêque de Varsovie Khoromansky, à l'occasion de la réorganisation de l'Académie Ecclésiastique de cette ville.

Art : XXX. — Partout où les Jus Patronatus n'existe pas ou se trouve temporairement suspendu, les Curés sont nommés par l'Evêque, avec l'agrément du Gouvernement, à la suite d'un examen préalable et d'un Concours entre les Candidats, d'après les règles prescrites par le Concile de Trente.

Art : XXXI. — La réparation des Eglises Catholiques-romaines se

fait librement aux frais des Communes ou des particuliers, qui voudront s'en charger. Dans le cas, où leurs ressources ne seraient pas suffisantes, ils pourront s'adresser au Gouvernement Impérial pour en obtenir les secours nécessaires. On avisera à construire des Eglises nouvelles et à augmenter le nombre des Paroisses, toutes les fois que pourront l'exiger soit l'accroissement de la population, soit la trop grande étendue des Paroisses existantes et la difficulté des communications.

22 juillet

Fait à Rome, le — 1 — 1847.

p août

A. Gard. Lambruschini. D. Comte de Bloudoff.

A. BOUTÉNEFF.

Déclaration des Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale. [AE, Russia, X, 153-154)

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté L'Empereur de Russie, Roi de Pologne, en se prêtant à formuler d'un commun accord la rédaction du paragraphe de l'article XXII du protocole de ce jour, relatif au mode de nomination des Recteurs, Inspecteurs, Professeurs et Maîtres pour les séminaires et pour l'Académie Ecclésiastique, au lieu de la rédaction proposée de leur part et qui énonçait purement et simplement, que cette nomination aurait lieu avec l'agrément du Gouvernement Impérial, croient devoir déclarer, que pour s'en tenir à la lettre de leurs instructions, ils se trouvent dans le cas de prendre ad référendum l'adoption définitive du paragraphe précité de l'article XXII.

T. . < T. ,22 juillet ,„,

Fait à Rome le — 1847.

3 août

(L. S.) D. Comte de Bloudoff.

(L. S.) A. BOUTÉNEFF.

Déclaration du Plénipotentiaire Pontifical. {AE, Russia, X, fo non coté et fo 155.)

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ayant demandé s'il 'était nécessaire que le Clergé Diocésain se réunisse en Assemblée ou en Synode pour nommer les Députés qui doivent assister l'Evêque dans l'administration du Séminaire, d'après le chapitre xviii du Concile de Trente, le Plénipotentiaire Pontifical déclare que la tenue des Synodes étant devenue rare dans la pratique, on n'a pas besoin de cela pour que l'Evêque choisisse les Députés ci-dessus nommés.

(L. S.) A. Gard. Lambruschini.

[Points non coni'enus.'\ {AE, Russia, X, 251-261.)

Comme dans Je cours de la négociation, qui a eu lieu à Rome entre les soussignés Plénipotentiaires du Saint-Siège et de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, Roi de Pologne, il est resté plusieurs points qui n'ont pu être définitivement réglés, et sur lesquels les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale s'engagent à appeler encore l'attention de leur Gouvernement ; on est convenu d'un commun accord, ainsi qu'il est dit dans le Protocolle de ce même jour, de les formuler dans les articles suivans.

Art. I, — Le Cardinal Plénipotentiaire de Sa Sainteté a insisté sur la nécessité de donner aux sujets Catholiques de Sa Majesté une véritable liberté de communication avec le St. Siège, pour les affaires de conscience et pour les autres affaires spirituelles.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, que le mode actuellement existant pour ces communications, c'est à-dire, par l'entremise du Gouvernement et de la Légation Impériale, avait toujours été maintenu. Les conjonctures actuelles ne permettraient guères au Gouvernement Impérial de se départir de ces mesures de précaution, dans l'intérêt même des sujets Catholiques, aussi longtems que l'effervescence et les mauvaises passions, suscitées par l'insurrection de la Pologne en 1830, et par des tentatives révolutionnaires plus récentes, ne seront pas assez appaisées, pour qu'on puisse se relâ cher plus ou moins, sur le mode de correspondance actuelle.

Art. II. — Le Plénipotentiaire Pontifical a réclamé contre la présence dans les Consistoires Episcopaux, d'un Secrétaire laïque nommé par le Gouvernement, et réunissant la qualité de Procureur Impérial.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, que le Gouvernement Impérial serait prêt à faire dépendre la nomination du Secrétaire du Consistoire du consentement préalable de l'Evêque, en se reservant, en ce cas, d'établir un Procureur auprès du Consistoire ; ou bien, que le Gouvernement Iinpérial se réserverait la nomination du Secrétaire sans la participation de l'Evêque, et renoncerait à l'institution d'un Procureur spécial.

Le Plénipotentiaire Pontifical a déclaré qu'aucun de ces deux modes ne saurait être admis par le Saint Siège.

Art. III. — Le Plénipotentiaire de Sa Sainteté a démontré l'impossi-

bilité pour les parties Catholiques de reconnaître la juridiction des Tribunaux de l'Eglise dominante, et la nécessité, par conséquent, de leur donner la liberté de soumettre au Tribunal Catholique les causes relatives à leur mariage avec des personnes de l'Eglise dominante.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, que si le St. Siège trouve pour ces sortes de cas, très rares dans la pratique, quelques moyens d'accomodement acceptables ; ils sont disposés à les prendre en considération, et même à aviser de leur côté à quelque combinaison (1) compatible avec les formes de jurisdiction établies dans l'Empire.

Art. IV. — Pour épargner au Clergé Catholique les conséquences de la contradiction, qui se trouve entre les Loix de l'Eglise et les Loix de l'Empire, relativement aux mariages mixtes, le Plénipotentiaire de Sa Sainteté à proposé d'appliquer à l'Empire le remède adopté déjà pour la Hongrie et autres pays, qui assure la validité de ces mariages, tout en sauvant les principes immuables de l'Eglise.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, qu'ils pourraient prendre cette proposition ad référendum.

Abt. V. — Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont pris ad référendum, la réclamation contre la loi de 1832, qui ne reconnait pour valide le mariage mixte, qu'après la bénédiction du prêtre de l'Eglise dominante.

Art. VI, — Pour régulariser la jurisdiction dans les causes matrimoniales et Ecclésiastiques, les Plénipotentiaires de Sa Majesté l'Empereur ont déclaré, qu'après avoir organisé les deux premières instances d'après la Constitution de Benoit XIV « Dei miseratione » le Gouvernement Impérial serait disposé à convenir avec le St. Siège de l'éi-ablissement d'une Cour Pro-Synodale à St. Pétersbourg, comme Tribunal de 3^ instance, pour le jugement des causes matrimoniales de l'Empire ; mais en lui accordant la faculté de juger également celles du Royaume de Pologne, qui ne sauraient être jugées qu'en seconde instance par la Commission Apostolique temporaire, instituée à Varsovie par le Décret du Pape Grégoire XVI, en 1838 (2).

De son côté, le Plénipotentiaire de Sa Sainteté a proposé le plan suivant :

1° que les deux premiers degrés de jurisdiction seraient rétabhs d'après la Constitution de Benoit XIV, « Dei miseratione » ;

2*^ que pour la deuxième instance des causes appartenant à l'Archevêque en première, on donnerait une délégation Apostolique ad quinquennium à des juges in partihus;

2P que ces mêmes juges, exerçant la juridiction en deuxième instance

pour les causes de l'Archiodiocèse, l'exerceraient en troisième pour les

causes des Diocèses Sufîragants, jugées par l'Archevêque en deuxième ;

40 que les deux Archevêques de Mohilew et de Varsovie, à l'instar

(1) Race. : « combination ».

(2) Race. : « en 1832 ». L'.original porte bien la date exacte, 1838.

de ceux de la Bavière, pourraient recevoir une délégation ad quinquenniiwi, pour juger réciproquement, en troisième instance, les causes de leurs Diocèses : en sorte que les causes jugées par l'un en première, seraient jugées par l'autre en troisième ;

5° après la troisième instance il y aurait toujours appel à Rome ;

6° la Constitution « Dei miseratione », serait pleinement observée, pour tout ce qui regarde la procédure dans les causes matrimoniales, la présence et le droit du défenseur du mariage.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont pris toutes ces propositions ad référendum.

Art. VII. — Le Plénipotentiaire Pontifical a renouvelle les réclamations sur les lois, qui ont déterminé l'âge pour la profession religieuse, qui ont aboli les études dans les couvens ; qui ont classifié les couvens en couvens portés sur Vétat, et surnuméraires, et qui ont aboli les Provinciaux.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériede ont répondu, que le Gouvernement Impérial n'est pas dans l'intention de supprimer même ceux des Couvents, qui sont surnuméraires. Que si par la suite, le trop petit nombre de Religieux, ou quelqu'aûtre cause canonique, venait à nécessiter une telle suppression, elle serait l'objet d'une entente préalable avec le St. Siège. Ils ont consenti à ce que la BuUe de nouvelle Circonscription des Diocèses, contienne un dénombrement exact de tous les couvents éxistans.

Quant aux Provinciaux, les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont objecté la possibilité de quelque conflit entre eux et les Evêques. Pour obvier à ceci, le Plénipotentiaire Pontifical a proposé de donner aux Evêques des facultés étendues : par délégation Apostolique : sur toute la discipline extérieure des Réguliers, réservant aux Provinciaux la discipline intérieure. Il a proposé aussi de donner aux Evêques la présidence des ChajDÎtres où se ferait l'élection des Provinciaux. Il a ajouté que les Provinciaux devraient correspondre avec leur Général respectif, résidant à Rome, de la même manière que les Evêques correspondent avec le Pape.

Le Gouvernement Impérial n'ayant pas crû, pouvoir se prêter aux combinaisons proposées sur cette question, les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont déclaré qu'elle pourrait faire l'objet d'une entente ultérieure.

Art. VIII. — Le Plénipotentiaire Pontifical a demandé, que le nouvel Evêque de Kherson ait un suffragant à Tiflis, en outre de celui qui résidera à Saratow.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont déclaré, qu'ils n'étaient point autorisés à admettre cette proposition pour le moment.

Art. IX. — Le Plénipotentiaire de Sa Sainteté a insisté sur la restitution à faire au Clergé de ses biens.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont déclaré, qu'ils n'avaient aucune Instruction spéciale sur cet objet \ que du reste le Gouverne-

ment Impérial n'avait réuni à l'administration des Domaines de l'Empire, que la régie de ceux des biens du Clergé Catholique, où se trouvait une population attachée à la glèbe, mesure générale, et également appliquée à tous les autres Clergés, y compris celui de l'Eglise dominante ; que les revenus de ces biens sont affectés à l'entretien du Clergé Cathohque, et que, vu leur insuiTisance, le Gouvernement y ajoute des subventions annuelles, qui devront même être augmentées pour le futur Evêché de Kherson ; que ce clergé conserve d'ailleurs toutes ses autres propriétés foncières, dont le revenu annuel s'élève à près (1) de 300 000 frcs, et que les fonds, qui avaient appartenu aux couvents supprimés ont servi à former, pour le Clergé et les Eglises Catholiques, le capital dit de secours, montant environ à six millions de francs.

Art. X. — Pour assurer aux Grecs-unis qui restent dans l'Empire le libre exercice de leur Religion, le Plénipotentiaire Pontifical a proposé, que jusqu'à ce qu'ils n'auront pas d'Evêques de leur rît, les Evêques Latins puissent les gouverner de la même manière, dont on est convenu pour les Arméniens. Il a aussi insisté sur la nécessité de donner la liberté de redevenir Grec-uni, à ceux qui dans les circonstances des dernières années auraient embrassé non librement, ou le latinisme ou la Religion dominante.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, qu''ils ne pouvaient que répéter la déclaration faite déjà plus d'une fois, que lors de la réunion des Grecs-unis à l'Eglise dominante, tant en 1839 qu'antérieurement : en 1794, 1795 et 1796 : personne n'a été forcé dans sa croyance ; que ces populations ayant appartenu à l'Eglise d'Orient jusqu'à la fin du xvi^ siècle, et en partie même jusque dans le xviii^, cette circonstance suffît pour expliquer naturellement leur retour en masse à la communion de leurs ancêtres.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont ajouté, qu'il existe dans les Etats de l'Empereur, c'est-à-dire dans le Royaume de Pologne, un Evêché Grec-uni, celui de Chelm, avec un Suffraganéat (2) : que si par la suite, on venait à s'assurer, qu'il y a dans l'empire quelques individus attachés à ce rît, et qu'il est nécessaire de prendre des mesures pour subvenir à leurs besoins spirituels, le Gouvernement ne manquerait pas d'y aviser d'accord avec le St. Siège.

Art. XI. — Le Plénipotentiaire de Sa Sainteté a réclamé contre la permanence des loix, qu'on appelle contre le prosélytisme, insérées nouvellement encore dans le Code Impérial de 1845.

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale ont répondu, que les Loix Pénales contre le prosélytisme, ne sauraient être abrogées sans porter atteinte aux droits de l'Eglise dominante, droits que l'Empereur a expressément mis en reserve, dès l'origine de la négociation actuelle ; que par la même raison, le Gouvernement Impérial ne peut point

(1) Race. : « après », en un mot.

(2) Race. : « sufïragant ».

connaitre ces Loix comme tombées en désuétude, mais qu'il les a mitigées par le nouveau Code Pénal, et s'est réservé en outre d'user de son droit de Souverain, pour apporter dans leur application, et en général dans la pratique, une indulgence poussée jusqu'aux dernières limites de la tolérance, sans toutefois manifester une complette indifférence en matière de Religion. Comme preuve de cette indulgence, les Plénipotentiaires ont affirmé, que l'on ne pourrait peut-être pas citer un seul exemple d'un Ecclésiastique Catholique, Protestant ou autre, en Russie, qui ait été condamné ou même mis en jugement, pour le fait de contravention aux Loix contre le prosélytisme, et la chose serait d'ailleurs presqu'impossible par elle-même, tout nouveau converti ne pouvant faire autrement, que de soutenir que sa conversion n'a été déterminée que par sa propre conviction et non par l'influence d'autrui.

Art. XII. — Principalement à cause de ces mêmes Loix, le Plénipotentiaire Pontifical a observé, que le serment d'obéissance à l'Empereur, et à ses Loix, sans restriction, blesse la conscience des Catholiques, en tant qu'ils ne pourraient pas le remplir consciencieusement : puisque toute séduction ou violence à part, il est impossible aux Catholiques de renoncer au précepte de l'Evangile « Euntes, docete omnes génies ».

Les Plénipotentiaires de Sa Majesté ont répondu, que ce serment de fidélité a toujours été prêté en Russie par les personnes de toutes les Religions, et de toutes les conditions sans exciter ni réclamation, ni scrupule, et que l'intention de leur Gouvernement n'était certainement pas, et ne pouvait être d'imposer aux siijets de l'Empire, Catholiques ou autres, aucun devoir contraire à la morale, ou à leur Religion.

^ . „ . 22 juillet

Fait à Pvome, le — 1847.

3 août

(L. S.) A. Card. L^Îribruschini. D. Comte de Bloudoff.

A. BOUTÉNEFF.

[Procès-ç'erbal d'échange des Actes.'] (AE, Russia, X, 152.)

Les deux Actes arrêtés en double entre les Plénipotentiaires du Saint Siège et de Sa Majesté L'Empereur de toutes les Russies, Roi de Pologne, savoir le Protocole des points convenus et formulés en commun, et l'Acte séparé relatif à d'autres points, non encore définitivement réglés, dans ce moment, après avoir été faits à Rome, le 3. Août courant, ont été transmis à Son Eminence Monseigneur le Cardinal Lambruschini à Civita-Vecchia, pour être revêtus de son sceau et de sa signature ; ils ont été ensuite remis par Monseigneur Corboli-Bussi, Secrétaire de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires et collaborateur de Son Eminence dans la négociation aux Plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale qui les ont également signés et munis de leurs sceaux. L'échange desdits Actes entr'eux et Monseigneur Corboli a eu lieu le 8 Août courant. C'est pour constituer cet échange que la présente déclaration a été faite et respectivement signée en date de ce jour,

27 juillet , ,^ o^ . 1847. 8 août

D. Comte de Bloudoff. J. Corboli Bussi.

A, BOUTÉNEFF.

TABLE ONOMASTIQUE

N.-B. — Les chiffres unis par un tiret indiquent soit les pages consacrées directement à un personnage, soit celles où il en est successivement question.

Aberdeen, 421.

AcTON, 426, 427, 432, 435, 445-455, 458-460, 465, 486.

Albani, 168.

Albert (archiduc), 396.

Albert le Grand, 157.

Alexandra Féodorovna, 409, 417,

Alexandra (grande-duchesse), 396.

Alexandre pr, 20-23, 30, 36-39, 41-50, 52, 56, 58, 62, 64-66, 68, 70-71, 73, 75, 80, 83, 86, 89, 91- 92, 94-95, 100, 102-109, 112, 117, 124-142, 145-146, 154, 157, 165, 189, 231, 291, 297, 344, 373, 375, 430, 445, 474, 492; 503, 509.

Alexandre II, 222, 240, 297, 342, 390, 406, 427, 444, 459.

Altieri, 240, 259-260, 263, 268-269, 280, 302, 311, 316-318, 333-335, 338, 340-342, 358, 360, 391-394, 401, 413-414.

Alvisini, 36.

Ambroise (de Novgorod et Pétersbourg), 107, 109.

Ambroise (St), 425.

Ami de la religion, 196, 442.

Andréiev, 92.

Angiolini, 121.

Anna Ioannovna, 5, 502.

Anna Léopoldovna, 5.

Anne (impératrice d'Autriche), 397,

Anstett, 40.

Apelle, 62.

Araktchéiev, 134.

Archetti, 12.

Arezzo, 20, 27, 36, 37, 56, 70, 81 84, 93, 94, 123, 143, 148, 149, 159.

Artaud, 97, 136.

Arzamas (Société), 509.

Athanase (St), 254, 302.

Badéni, 175-176.

Balachev. 64-

Beauharnais (Eugène de), 244.

Beethoven. 40.

Békléchov, 21.

Benckendorff, 208, 209, 226.

Benislawski, 18.

Benoit XIV, 17, 111, 141, 453, 520,

Beresniewicz, 158.

Bernard fSt),458.

Bernetti, 26, 142-146, 165-166, 171,

Berry (duc de), 131.

Bezborodko, 79.

BiANcni, 311.

Bibikov, 383.

Biélikovitch, 219 Bloudov, 161, 163, 167, 192, 194,

Bôber, 102.

Bôhme (Jacques), 103, 135.

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