‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

I. Mémoire du pape et réponse de l'empereur. — II. Nesselrode à Rome. 1° Conférence avec Mgr Corboli. — III, 2° Conférence avec le cardinal Lambruschini. L'allocution consis'oriale. — IV. Pétersbourg. 1° Le rapport du chancelier. — V. 2° le ComiLé « catholique ». — VI. 3° Les instructions au comte Bloudov.

Le pape, nous l'avons vu, remit à l'empereur Nicolas, dès la première audience, un mémoire où il formulait ses doléances et ses désirs. Il se gardait bien d'y incriminer des faits particuliers : c'eût été risquer de prêter le flanc à des reproches d'inexactitude ou d'exagération, à des contestations et à des chicanes d'où il ne pouvait sortir rien de bon. Il fallait s'en tenir avant tout aux principes, montrer qu'en Russie la persécution existait, organisée et sanctionnée par tout un système de lois. César avait tort de se plaindre ; tout ce qui lui appartenait, on le lui avait rendu, et Rome avait dans ce but fait les efforts les plus consciencieux et les plus constants. César, par contre, se montrait insatiable et réclamait plus que son dû, oubliant que Dieu était à son tour son créancier, et traitant les catholiques en conséquence. Aussi Grégoire XVI dénoncet-il « un ensemble de lois dont l'effet est d'interdire aux évêques l'exercice de leur sacré ministère pastoral, leur enlevant toute juridiction sur la discipline, le culte, la liturgie, l'enseignement, les séminaires ; leur enlevant, en un mot, le régissement [sic] de leurs églises, et les assujettissant aux Consistoires, au Collège ecclésiastique, au

Ministère enfin, pour les réduire à de simples exécuteurs des ordres souverains ». Puis vient l'interdiction de communiquer avec Rome, la défense de donner le baptême catholique aux enfants nés d'un mariage mixte, les mesures usurpatrices et spoliatrices contre les ordres religieux, l'apostasie frauduleuse des uniates rappelée d'un mot, l'expulsion violente des missionnaires latins de Géorgie. Si le pape est dans l'erreur, qu'on lui permette d'en sortir et de vérifier la situation sur place par un représentant accrédité par lui. S'il est dans le vrai, que l'empereur se rende enfin à la voix de l'équité et de la justice. En terminant, le pontife affirmait de nouveau sa position dans la question de la nomination des évêques, et justifiait une attitude dont sa conscience lui défendait de se départir (1).

De son côté, la réponse écrite de l'empereur fut l'écho fidèle de ses paroles. Ses intentions sont droites et pures, dit-il, et ses vues pacifiques et conciliantes. Les questions qui lui sont soumises sont très complexes : il se réserve de les « approfondir » par une étude « sérieuse » dès son retour à Pétersbourg. « Tout ce qui peut être fait pour la réalisation des intentions du Saint-Père, sans heurter de front les lois organiques de l'Empire ou sans léser les droits et les canons de l'Église dominante, sera fait. Mais... » Il y avait un mais par où tout ce qu'on semblait accorder d'un geste large et généreux pouvait être repris. « Mais il y a des choses et des nécessités auxquelles il ne dépend pas de la volonté de l'Empereur de se soustraire. Elles appartiennent à une sphère qu'on ne saurait transgresser ; afin d'être appréciées à leur juste valeur, elles réclament des explications sur le hut qui a présidé à telle ou telle mesure, ou sur les circonstances particulières qui l'ont impérieusement imposée. Toutes les informations que le Pape pourra désirer lui seront immédiatement fournies. »

Ce fut probablement Nesselrode, arrivé à Rome le dimanche 14 décembre, qui servit de secrétaire à Nicolas

(1) L'examen des minutes montre la part très active de Grégoire XVI à la rédaction de ce mémoire. II est publié dans Esposizione documentata..., 1866, Documen'i, I, 1-11.

LES CONSÉQIJEINCES DE LA VISITE IMPÉIUALE. i84G 471

dans la rédaction de ce document. Mais si le chancelier tint la plume, l'empereur fournit les idées, et souvent même les phrases : on les retrouve enchâssées dans la note, à peine adoucies et fondues sous le vernis diplomatique. En marge du papier remis par le pape, l'autocrate avait crayonné ses remarques. Ce sont les mêmes affirmations, mais aussi les mêmes réserves plus accentuées, accompagnées de quelques dénégations tranchantes. Ainsi, à propos des consistoires diocésains : « Parfaitement inexact... » ; pour les missionnaires capucins de Géorgie, trois mots vigoureux : « C'est parfaitement faux », introduisent les explications impériales. Ce qui est pire, en faveur de pratiques déclarées abusives par le pape, l'empereur invoque la tradition, celle de quatre règnes précédents, ou seulement celle de la grande Catherine : il se prétend lié parla même nécessité que le pape : « Je ne peux pas renverser les institutions de l'Empire, tout à fait comme le pape ne peut pas détruire les lois canoniques. » Discuter ne sera guère aisé avec un prince aussi convaincu de voir juste et d'avoir raison : « Si je nie quelque chose, dit-il, je peux toujours justifier ma négation, et- la justification n'est pas difficile, pourvu seuleinent qu'on veuille m'écouter. » L'ombre néfaste de Catherine, malencontreusement évoquée, plane au-dessus de ce début et fait augurer tristement de l'issue des discussions futures : que d'efforts patients, que de bonne volonté il faudra aux négociateurs pour rapprocher et concilier des points de vue si opposés (J) !

En quittant Rome, le tsar y laissa Nesselrode, avec la mission de se renseigner le plus exactement possible sur les réclamations du Saint-Siège. Fidèle à cette consigne, le chancelier sollicita, le 20 décembre, du cardinal Lambruschini les explications détaillées annoncées par le pape à l'empereur dans leur dernière entrevue. Le jeune prélat Corboli Bussi, consulteur de la congrégation des Affaires ecclésiastiques et extraordinaires, fut chargé de préparer

(1) Réponse de Nicolas aux Fogli de Grégoire XVI, Esposiz. document...^ 1866, II, 12-14. Annotations marginales de l'empereur, Popov, Snochéniia..., 28.31,32,44-48.

un nouveau mémoire, plus technique et plus détaillé. Grégoire XVI l'approuva le 29, et le 31 le secrétaire d'État le remit lui-même au chancelier russe. Comme l'annonçait le titre, il contenait une « exposition des principales lois Impériales » qui étaient « contraires à la discipline et à la divine constitution de l'Église Catholique» (1). On les avait rangées sous trois chefs : gouvernement anticanonique de l'Église ; entraves au* libre exercice de la religion ; spoliation des biens de l'Église et impossibilité pour elle de subsister indépendante. Dans quelques mois, les négociations qu'on allait engager en vue d'un concordat se dérouleraient sur ce canevas. Pour le moment, ce fut le gros souci de Nesselrode ; il lui fallait conférer sans fin avec des sujets qui ne lui étaient guère familiers, et son séjour dans la Ville Éternelle en fut assombri : « Mes conférences avec le cardinal Lambruschini, note-t-il, n'étaient nullement amusantes. » De son côté, le cardinal, harcelé par les affaires, ne pouvait donner de longues heures à une discussion ininterrompue. Il fut donc convenu que Mgr Vizzardelli, secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques, et Mgr Corboli Bussi tiendraient avec Nesselrode et Bouténev, au palais Giustiniani, une conférence préparatoire, dont le secrétaire d'État tirerait lui-même les conclusions dans un tête-àtête avec le chancelier.

Le jour convenu, 7 janvier, au lieu de quatre, on ne se trouva que trois autour du tapis vert : le rôle de protagoniste revenait à Mgr Vizzardelli ; mais indisposé, il gardait la chambre, et Mgr Corboli s'excusa modestement «auprès de Bouténev d'avoir à le remplacer, alors que son

(1) « Esposizione délie principali leggi Impérial! che sono contrarie e alla disciplina e alla Divina Costituzione délia Chiesa Cattolica, AE, Riissia, VIII, 347-356. Première minute de Corboli avec corrections et additions, ibid., 135-147. Nesselrode à Meyendorfî, Pbg., 8 mars 1846, Archives Nesselrode, VIII, 297.

LES CO:^SÉQaENCES DE LA VISITE IMPÉUIAI,E. 1846 47S

âge et ses connaissances lui réservaient tout au plus le rôle d'interprète (1). Le ministre était encore seul. Il aborda sans retard la difficulté : on ne voyait pas encore, dit-il, assez clairement dans quelle mesure les lois de l'empire s'opposaient aux lois de l'Église, ni par conséquent si l'on parviendrait à trouver le moyen de les concilier. Les intentions de l'empereur étaient sans doute excellentes ; mais comment arriver à mettre d'accord deux Églises qui avaient, sur une foule de points et chacune dans son sens, les mêmes exigences? Mgr Corboli assura que le Saint-Père, lui aussi, n'avait que des intentions pacifiques et ne voulait rien pousser à l'extrême : il ne réclamait pour les siens que la liberté dans l'exercice de leur religion.

D'ailleurs, ajouta-t-il, expliquant franchement toute sa pensée..., j'avoue que je trouverais des impossibilités absolues pour le gouvernement de Sa Majesté, si chacune des deux Églises lui demandait de l'aider à empiéter sur l'autre. Mais l'Église catholique ne demande pas qu'on vienne à son aide pour empiéter sur l'Église dominante ; il lui suffit qu'on ne lui impose [pas] la législation et les conséquences de la législation d'une autre Église. Dès lors, il me semble qu'il y aurait un moyen fort simple de rendre pratiques les intentions de Sa Majesté également bienveillante envers tous ses sujets. Ce serait de ne point prêter l'appui des lois de l'État à la législation de l'Église dominante pour empiéter sur l'Église Catholique.

Comme il parlait, Nesselrode entra. Bientôt il reprit ce qu'avait dit Bouténev, et Mgr Corboli formula de nouveau son opinion dans les mêmes termes. « Mais, réplique le chancelier, c'est que c'est aussi une loi de l'Empire que d'appuyer les canons de l'Église dominante : tout comme dans les royaumes catholiques vis-à-vis de votre Église. » Le prélat, dans sa réponse, alla du premier coup au centre

(1) « Relazione di una Conferenza avuta dal Consultore Corboli coi Conti de Nesselrode e de Boutenefï il 7 Gennajo 1846. » Minute autogr. de Corboli, AE, Russia, IX, 1-18 ; copie ibid., VIII, 170-190. Cette pièce est remarquable. Tous les mots entre guillemets dans le texte sont en français dans l'original. Cf. Popov, Snochéniia..., 62-64, trad. partielle du rapport de Nesselrode, « Résumé de la conférence avec Mgr Corboli. »

du problème : « Je suppose, observa-t-il, que cette loi de l'Empire est antérieure au temps où une société catholique toute constituée est entrée dans le sein de l'Empire lui-même. Alors cette circonstance change assez les conditions de l'Empire pour qu'il s'ensuive qu'une loi moulée sur l'État précédent ne puisse plus recevoir son application dans la même étendue. » Il y avait là une vue pénétrante de la difficulté posée par le dépeçage de la Pologne, l'incorporation des provinces occidentales et l'annexion mal déguisée du royaume. Catherine, et plus tard Alexandre, avaient enté sur l'empire une greffe qui voulait obstinément garder sa vie religieuse ; contre l'invasion de la sève orthodoxe, elle se défendait à outrance, invoquant les traités formels, les idées nouvelles de tolérance et de liberté, l'exemple d'autres peuples, de Genève calviniste s' arrangeant tant bien que mal avec ses nouvelles communes reçues de la Savoie ; de la Prusse luthérienne et des catholiques de la Silésie et des provinces rhénanes. De toute évidence, il fallait s'adapter, savoir se gêner pour ces nouveaux venus qu'on forçait de s'asseoir à la table comniune. L'intérêt politique, le bon sens, la justice, l'humanité conviaient à cette tâche les tsars et les hommes d'État ; leur légendaire souplesse, héritée de Byzance, aurait dû y réussir ; mais au lieu du succès, l'histoire enregistrerait un jour la plus lamentable faillite. « Penh ! fit Nesselrode... Enfin il y a là des difficultés. Nous sommes ici pour voir un peu s'il y a moyen de les aplanir. Vous avez la confiance de Son Éminence le Cardinal Secrétaire d'État; pour moi, je serai un interprète fidèle à Saint- Pétersbourg de ce qu'on aura bien voulu me dire ici. Voyons ! » Et il proposa de lire ensemble les fogli que le cardinal lui avait remis ; il dirait ses difficultés au fur et à mesure, et Mgr Corboli fournirait ses explications.

Le premier article concernait la liberté de communication entre les catholiques et le Saint-Siège : « Il me semble pourtant, observa le chancelier après avoir lu, que le même système est suivi aussi dans les pays catholiques. » Le prélat lui expliqua d'abord la pratique, d'ailleurs abusive, suivie dans ces contrées : « Si les fidèles, dit-il, veulent

donner une publicité extérieure ou bien des conséquences dans l'ordre civil à une réponse de Rome, alors, il est vrai, dans plusieurs États catholiques, on exige le placet ou Vexequatur; enfin l'État veut prendre connaissance de ce qui se passe. Mais si les fidèles veulent garder la réponse de Rome pour leur conscience, personne ne s'en mêle. » De plus, le Saint-Siège avait le devoir de veiller aux abus qui pouvaient surgir en tel ou tel pays en matière de religion, d'en être informé et d'y porter remède ; les fidèles devaient donc être libres de recourir à lui et de recevoir les leçons et les ordres appropriés à ses nécessités : « Sans cela, concluait le prélat, même les caractères essentiels de notre Église seraient bientôt effacés. Il y aurait en Espagne une sorte de catholicisme qui ne serait pas le catholicisme de l'Amérique ; en Angleterre, un catholicisme qui ne serait pas le même qu'à la Chine. L'Église ne serait plus une, ni catholique. » Nesselrode ne se rendit pas, se mit à ergoter : le gouvernement pouvait très bien dénoncer les abus au Vatican. Les pays non catholiques avaient leurs exigences particulières qu'il fallait respecter. — Et la Hollande, opposa Corboli, où il y a un représentant du pape? Et la Prusse, 011 le roi abolissait, le 1®^ janvier 1842, les entraves à la correspondance de ses sujets catholiques avec Rome? — «Mais quel inconvénient trouvez-vous, insista le chancelier, à ce que la correspondance des catholiques avec Rome passe par l'organe du gouvernement ?» — « S'il s'agit des secrets de conscience, répliqua le prélat, la chose est bien facile à expliquer. Ce sont les confidences d'un fils versées dans le cœur d'un père. S'il s'agit d'informer le Saint- Siège de ce qui regarde l'état des Églises, l'eau qui est forcée de couler par un canal unique vient toujours moins abondante que lorsqu'elle est libre de se frayer sa route... » — « Ah ! ah ! fit Nesselrode, c'est spirituel ; mais je doute beaucoup qu'il soit possible là-dessus... Enfin, lisons. »

On passa à l'article des consistoires épiscopaux. Le pape, dans son mémoire, avait déjà dénoncé un nouveau règlement, du 23 décembre 1842, assujettissant les évêques à l'autorité des consistoires, « à tel point que consistorium scribitj Episcopus suscrihit ». Nesselrode objecta que jadis,

en Pologne, il y avait des consistoires et jamais Rome ne l'avait trouvé mauvais. Ce fut un jeu pour Mgr Gorboli de faire toucher au doigt la différence. Dans la conception catholique, le tribunal épiscopal, consistoire, officialité, de quelque nom qu'on l'appelle, forme avec l'évoque une personne unique, et tient de lui toute son autorité, sinon l'évêque ne serait plus ce qu'il doit être essentiellement selon la discipline catholique, seul et unique juge spirituel de ses diocésains. En Russie, au contraire, le nouveau règlement émancipait le consistoire et l'instituait indépendamment de l'évêque. Celui-ci en faisait partie, mais ne formait pas une seule et même personne avec lui et ne lui communiquait aucune autorité : ce tribunal tenait sa juridiction de l'État. De là, dans le diocèse, deux pouvoirs distincts, l'évêque d'une part, et de l'autre le consistoire, jugeant en dehors de l'évêque et, au besoin, contre lui. Le conflit était possible. Dans ce cas, l'affaire était évoquée au ministère impérial ou au Collège ecclésiastique de Pétersbourg. C'était un comble, une véritable monstruosité au point de vue du droit. Le Collège ecclésiastique ne tenait de l'Église aucune juridiction : ni du métropolitain, car celui-ci n'en était de droit que le membre ou président, et le Collège ne jugeait pas en son nom ; ni du Saint-Siège, car Rome avait toujours voulu ignorer ofTiciellement une institution qu'elle n'aurait pu tolérer qu'en lui imposant une transformation essentielle. C'est de l'État que le Collège tenait tout son pouvoir, et l'État avait voulu faire du consistoire diocésain une sorte de Collège au petit pied. Par l'un, il prétendait juger en première instance les causes ecclésiastiques, comme par l'autre il les jugeait depuis longtemps en appel. La prétention était intolérable ; ce n'était pas à l'exercice de la juridiction épiscopale, dans quelques cas seulement, qu'on portait atteinte ; c'était à son principe lui-même.

Cette consultation de droit canonique, donnée par Mgr Corboli, ravit le chanceHer : « Le cours que vous nous faites là me paraît très clair : jamais nous n'avions eu un aperçu si simple des difficultés sur ce point- là. » Il lui demanda avec insistance une note là-dessus : « H suffit

d'écrire ce que vous venez de dire : il y a là beaucoup de lucidité. » Ce n'était pas de sa part un pur compliment : plus tard, à Pétersbourg-, dans son rapport à l'empereur, il devait faire avec chaleur l'éloge du jeune prélat, de son savoir vaste et profond, de ses explications si claires et si complètes (1).

Après les consistoires, ce fut le tour des séminaires. Corboli exposa la législation du Concile de Trente et reçut de nouvelles félicitations pour sa « clarté ». Bouténev, qui laissait le premier rôle à Nesselrode, fit des réserves sur le choix des professeurs : quel mal y avait-il à en choisir de laïcs? — Il ne s'agissait pas tant de laïcs que de non-catholiques, observa le prélat. « Si, laissant de côté les sciences ecclésiastiques, pour les langues par exemple, on appelait des professeurs laïcs, il n'y aurait pas grand mal à cela. Mais si, même pour les langues, on employait des professeurs non catholiques, la chose serait différente, car même en enseignant des langues, on peut parler religion. )) — « Je ne crois pas, répliqua à son tour le chancelier. D'ailleurs, ajouta-t-il, les professeurs sont surveillés par de bons recteurs. A Saint-Pétersbourg, par exemple à l'Académie, il y a UQ excellent Recteur... Je ne me souviens pas de son nom, mais on en dit beaucoup de bien. » Décidément le chanoine Holowinski était bien en cour, puisque l'empereur et son ministre célébraient à qui mieux mieux ses mérites. Corboli ne laissa pas d'insister. « Un recteur ne peut pas tout voir. Et les relations des enfants avec un maître non catholique sont toujours dangereuses pour la religion. » — « Je ne vois pas ça », répondit Nesselrode.

Il ne voyait pas non plus pourquoi on protestait contre la présence d'un représentant du gouvernement aux examens : « Mais, s'écria-t-il, c'ejt une nécessité, voyezvous, créée par l'état politique où nous nous trouvons. Nous sortons d'une révolution ! Faites bien attention à cela. » — « S'il s'agissait par exemple des examens de droit civil, répliqua Mgr Corboli, je comprendrais parfaitement cette nécessité. Mais pour la théologie !... » Et il ajouta un

(1) Popov, Snochéniia..., 64.

argument ad hominem où il y avait plus d'esprit que de justesse : « La théologie n'a qu'un seul rapport avec l'ordre social ou politique ; c'est là où elle dit : Ohedite praepositis vestris. » — « Oh ! oui, intervint Bouténev, c'est vrai, nous le savons. Mais même en enseignant la théologie, on peut insinuer le mépris d'un souverain qui professe une religion différente. » — « Ce serait, reprit le prélat, une théologie en contradiction avec elle-même. J'avoue franchement que cela me paraît assez improbable pour suffire de fondement à une disposition générale. D'un autre côté... n'y aurait-il pas à craindre qu'on prît pour un enseignement peu respectueux envers le Souverain la simple réfutation des dogmes par lesquels sa religion s'éloigne de la nôtre? » — « Oh, non, non, ne croyez pas cela, proteste le chancelier. C'est du domaine de la théologie : personne ne s'en mêle ! » Assurément, Nesselrode ne s'intéressait en rien aux disputes théologiques. Mais d'autres se montraient autrement tracassiers ; Mgr Corboli le savait sans doute et jugea bon d'insister : « Je ne doute pas des intentions de Sa Majesté ; mais l'exécution étant confiée à des hommes de la religion dominante, et parfois un peu tendres de leurs opinions religieuses, vous sentez bien que la chose est très délicate ; et la pratique, dépassant un peu les intentions de l'empereur, deviendrait bientôt vexatoire. » Elle l'était déjà devenue. Le gouvernement voyait de très mauvais œil qu'on enseignât la controverse et la théologie polémique. A peine pouvait-on dans les séminaires catholiques réfuter les dogmes spécifiques de l'Eglise dominante, tandis que les professeurs orthodoxes, dans leurs chaires et dans leurs livres, vouaient impunément à la haine et au mépris les multiples hérésies de ce qu'ils nommaient le « latinisme ». Il y avait danger à enseigner que le pouvoir civil est incompétent dans les causes matrimon*iales ; que « hors de l'Église il n'est point de salut ». L'État voulait bâillonner partout l'enseignement catholique, comme il y avait à peu près réussi dans l'Académie ecclésiastique de Varsovie, grâce à la funeste complaisance du recteur, le triste prêtre Bonaventure Butkiewicz, de l'odieux canoniste Lûdicke et de quelques autres. « Croyez

LES CONSÉQUENCES DE l.A VISITE IMPÉRIALE. 1840 479

bien, finit par dire Nesselrode, que cette institution de l'Académie n'a d'autre but que d'améliorer le clergé. » — « Je le crois, répliqua Mgr Gorboli. Mais l'expérience .d'autres pays apprend à douter de l'effet. Je pourrais rappeler ici les réclamations de l'épiscopat Belge lorsque l'empereur Joseph II fonda des grands séminaires privilégiés. »

Le mémoire de Lambruschini notait que les religieux n'avaient plus de provinciaux en Russie : le loi les soumettait à l'évêque, c'est-à-dire à un visiteur diocésain nommé par lui et confirmé par le ministère de l'Intérieur. Toute dépendance des supérieurs de l'ordre était ainsi abolie, et c'est de là que venaient en grande partie le désordre et l'indiscipline reprochés aux couvents. — « Vous me parliez tout à l'heure avec tant d'intérêt de l'autorité épiscopale, observa le chancelier. Il me semble que vous seriez ici en contradiction... » — « Pardon, interrompit Gorboli. Dans l'Église orientale, il y a un droit qu'on appelle de Stauropegium : c'est le droit du Patriarche de fonder un couvent dans quelque lieu que ce soit de son patriarcat, et de .s'en réserver la juridiction. » — « Oui, approuva Bouténev, ça existe encore chez nous, et on l'appelle du nom que Monseigneur vient de prononcer. » — « Eh bien, continua le prélat voilà ce que le pape a fait en soumettant les religieux à un régime qui relève immédiatement de lui. D'ailleurs, en pratique, ce régime ne regarde que l'intérieur des couvents. Pour les rapports avec les fidèles : exercice du ministère, prédication, etc., les religieux dépendent des évêques. — Mais je crois, objecta Nesselrode, qu'en vertu de transactions avec les anciens Rois de Pologne, le Saint- Siège avait donné un pouvoir spécial aux évêques sur les religieux. Je crois aussi que le légat Litta, que je me souviens avoir vu à Pétersbourg, avait donné de grands pouvoirs aux évêques. » — « Je l'ignore, répondit Mgr Gorboli. Mais cela ne fait rien à la chose. Quand même, les Provinciaux ont existé longtemps après. Donc ils étaient toujours nécessaires. En effet si l'on avait accordé aux évêques des pouvoirs spéciaux, cela ne pouvait regarder que les cas dépassant le pouvoir d'un Provincial, et pour les-

quels ordinairement il faudrait avoir recours à Rome. )) Le chancelier prit alors quelques notes. Les articles suivants portaient sur les conversions au catholicisme et sur les Grecs-unis. Sans les lire, il dit : « Nous voilà au point le plus difficile ! Un peu plus ou moins de liberté pour les Évêques, un règlement ou un autre pour les Séminaires, ce sont des choses qu'on peut arranger. Mais ici on touche aux canons de l'Église ! des canons que l'Église romaine a tout aussi bien que l'Église orientale... » Mgr Corboli releva le gant. Laissons-lui raconter la jolie scène, qu'il a lui-même dialoguée avec brio.

Corboli. — Monsieur le Chancelier veut me parler de l'Inquisition ! Même sur ce terrain brûlant, j'espère que vous ne me refuserez pas de me suivre un moment. Qu'il me soit permis ici de demander, moi, une explication. Croit-on ou non dans l'Église grecque que nous autres nous puissions faire notre salut éternel dans l'Eglise catholique?

Nesselrode. — Monsieur de Boutenefï en saura plus long que moi.

BouTENEFF. — Mais je crois que oui.

Corboli. — Eh bien ! pour moi, catholique, c'est un dogme qu'en dehors de mon Eglise, on ne peut pas faire son salut. Dès lors, dans mon Église, je conçois parfaitement ce qu'on a appelé intolérance : car, ce dogme posé, le simple droit naturel nous fait un devoir d'empêcher un frère de se perdre éternellement. C'est logique. Mais une Église qui ne tient pas ce dogme de son côté, de quelle manière peut-elle établir son droit d'empêcher ses adeptes de sortir de son. sein? Voilà ce que je ne comprends pas.

Nesselrode. — Eh bien ! monsieur de Boutenefï, c'est à vous de défendre votre Église. Pour moi, je suis protestant : je suis hors de cause. Votre position est bien singulière, Monseigneur I Catholique, vous avez devant vous un protestant et un grec.

Corboli. — Et j'en tire mon profit, en invoquant en M. le Chancelier un avocat.

BouTENEFF. — Mais... A la vérité, je ne suis pas fort dans les canons de mon Église.

Corboli. — Mais ce n'est pas une affaire de canons ; je m'arrête au catéchisme.

BouTENEFF. — Je croîs à la vérité que l'Église grecque aussi n'admet point de salut hors de son sein.

Corboli. — Alors, soit : je change mon plan de défense. Lors-

qu'une contagion [il écrit : un contagej menace d'envahir le pays, on tire des cordons, on garde la frontière, on est même justement cruel contre les individus suspects. Mais lorsque la contagion a pénétré dans les pays, alors toutes ces mesures auraient plus d'inconvénients que d'avantages. Elles deviendraient par conséquent injustes : on les abandonne.

BouTENEFF et Nesselrodk. — Oui, c'est vrai, chez nous aussi, on fait enoore ça. Eh bien?

CoRBOLi. — Voilà toute l'histoire de l'Inquisition catholique. Partout où une opinion religieuse réprouvée par l'Eglise a pris assez de consistance pour former une société religieuse à part, vous ne trouverez ni dans le présent ni dans le passé qu'il y ait eu une Inquisition armée de peines temporelles.

L'excellent Bouténev n'était ni canoniste ni théologien ; il était excusable de ne pas savoir au juste si son Église admettait que hors de son sein le salut fût possible. S'il avait consulté les premières autorités doctrinales de l'Églixe orthodoxe, il aurait constaté avec surprise sur ce point important de notables divergences de vue. A rencontre de théologiens plus raides et plus traditionnels, le métropolite de Moscou, Philarète, avait déjà écrit ces paroles remarquables, qu'on a signalées depuis longtemps : « ...La juste considération que j'ai témoignée pour la doctrine de l'Eglise Orientale ne va nullement jusqu'au jugement ni jusqu'à la condamnation des chrétiens occidentaux et de l'Église Occidentale... La foi et la charité m'excitent au zèle pour l'Église Orientale ; la charité, l'humilité et l'espérance m'enseignent la tolérance envers ceux qui pensent autrement. » En vertu de la même réserve, comment aurait-on osé affirmer qu'un catholique marchait hors de la voie du salut? « Pour moi, disait -il encore, c'est assez que je trouve dans le flambeau de l'Église d'Orient une lumière capable de dissiper mes ténèbres (1). » Il ne niait donc pas à d'autres le droit de laisser les leurs s'illuminer au soleil radieux de l'Église romaine. Mais les deux diplomates russes ne se doutaient

(1) Philarète (de Moscou), Razgovory..., 125-127; cf. A. Valmy (P. Malvy, s. J.), Bulletin de théologie russe, Études, CI (1904), 878.

48â LE SAINT-SIEGE ET LA RUSSIE

même pas de cette controverse, et Nesselrode, à toutes les explications de Mgr Corboli, ne cessa d'opposer l'immutabilité des canons orthodoxes : « Je doute beaucoup, conclut-il, qu'il vous soit possible de rien obtenir làdessus. »

Puis il continua : « Dans l'article qui suit, vous vous plaignez de ce qu'on considère comme venu à l'Église dominante celui qui, par exemple, en danger de mort, aurait accepté les sacrements d'un prêtre grec. Mais c'est encore un canon de l'Eglise : et n'est-ce pas que la chose est réglée de la même manière chez vous? » Mgr Corboli lui expliqua le point de vue catholique : tout prêtre muni du véritable sacerdoce, même appartenant à une Église séparée de Rome, peut absoudre validement un catholique en danger de mort, et le mourant peut demander l'absolution à un prêtre orthodoxe sans faire acte d'abjurer la foi catholique. Cette absolution reçue, le considérer comme devenu membre de l'Église russe, c'est hii supposer une intention qu'il n'a eue en aucune façou. Au contraire, le prêtre catholique, avant d'absoudre un chrétien séparé de l'Église, doit lui demander et en recevoir une profession claire et explicite de foi catholique. Si donc l'Église catholique considère celui qui a reçu ses sacrements comme ayant professé sa foi, elle ne lui suppose pas une intention qu'il n'aurait pas eue. — « Je sens la différence, avoua Nesselrode ; mais c'est un canon de l'Église grecque... » Le prélat en appela alors à l'Évangile, base nécessaire de la législation de toute Église chrétienne. « Dans aucune Église placée sur ce terrain, il ne peut y avoir des canons qui forcent à entrer dans son sein l'homme qui n'en aurait pas la volonté. » — « Oh, c'est clair ! fit le chancelier. J'abhorre les persécutions. » Mais y avait-il un autre nom pour qualifier comme elle le méritait l'inscription sur les registres d'une confession religieuse de celui à qui on prêtait une volonté qu'il n'avait jamais eue?

La question du retour forcé à l'orthodoxie des Latins descendants d'anciens Uniates fut dépêchée d'un mot. Cette loi n'existait plus ; elle avait été rapportée. Rome, il est vrai, n'en avait jamais rien su ; mais on promit de lui

donner satisfaction. Que ne pouvaît-on liquider aussi aisément l'affaire du mariage : mariages mixtes, divorces, diverses instances pour les causes matrimoniales ! C'était à désespérer de tomber jamais d'accord. Ainsi à propos des mariages mixtes : « Nous voilà toujours, dit le chancelier, sur le même terrain : il s'agit toujours des canons de l'Église russe ! » Elle regardait comme nul tout mariage nïixte déjà célébré devant le prêtre latin, tant qu'il n'avait pas été renouvelé devant le prêtre orthodoxe. D'autre part, le mariage, une fois contracté devant l'Église catholique, était tenu par celle-ci comme indissoluble. Qu'arrivait-il si quelque circonstance empêchait de le renouveler devant l'Église russe? Les tribunaux déclaraient la nullité et séparaient les conjoints : « Voilà, concluait à bon droit Mgr Corboli, une personne jetée dans la plus horrible des positions, mariée et non mariée ! » Et ce n'était là qu'un des puzzles qui auraient dû dérouter la patience de diplomates moins maîtres de leurs nerfs. La plus grande courtoisie régna toujours dans la discussion, sauf une fois, sur l'interdiction de dépasser, pour un chiffre donné de fidèles, un nombre déterminé d'églises. Les catholiques, fit valoir Mgr Corboh, souffraient de cette mesure plus que les orthodoxes, car ils étaient beaucoup plus clairsemés. — C'est juste, accorda Bouténev.

— Cela n'a que peu d'importance, observa Nesselrode. — Cela en a beaucoup, insista le prélat ; n'avait-on pas, pour ce motif, fermé en peu de temps plus d'un millier d'églises?

— L'amabilité du chancelier n'y tint plus : « Oh !... c'est impossible ! » répliqua-t-il sèchement, et il reprit sa lecture.

« Nous voilà enfin à l'article de l'administration des biens ecclésiastiques incorporée à celle du domaine de la Couronne ; car c'est l'administration seulement dont on a débarrassé l'Église : la propriété lui reste. Mais c'est la même chose partout, même en Autriche. Et je crois que le prince de Metternich lui-même possède une assez jolie propriété qui appartenait jadis à un couvent. » Mais on ne contestait pas qu'il n'y eût aux quatre coins du monde des biens d'église d'abord violemment usurpés, puis enfin cédés en vue d'un plus grand bien. Il n'y avait qu'un

484 LE SAINT-SIEGE Kl LA RUSSIE

exemple d'un abandon total de l'ensemble des biens d'une grande Église, en échange de pensions allouées par l'État : c'était la France en 1801. A cette date, les biens ecclésiastiques avaient été vendus et dispersés ; et F eût-il voulu, comment le premier Consul les aurait-il pu restituer? Par contre, en Russie, on pouvait les rendre d'un trait de plume ; car, assurait-on, pas une parcelle n'en avait été distraite. Et que dire de l'écart si considérable entre les sommes allouées et les revenus confisqués? On affirmait que l'excédent allait aux établissements d'instruction et de bienfaisance. Oui, répondait avec raison Mgr Corboli ; « toujours est-il que tout cela n'est pas l'Église ».

Autre grave sujet de tristesse : les monastères. On leur refusait la vie intellectuelle, en y interdisant les études ; ou même la vie sans épithète, en y rendant quasi impossible l'entrée des novices et la profession religieuse, ou, mieux encore, en les supprimant. « Et la suppression de certains couvents..., disait Nesselrode, mais c'était bien nécessaire, voyez-vous : c'étaient des foyers de révolte. » Soit. Mais fallait-il n'en laisser que cinquante? Et pourquoi ne pas avoir réclamé dans ce cas l'action légitime, nécessaire, de l'autorité ecclésiastique compétente? « Et pour le nombre des couvents, reprenait-il : à la vérité, dans les temps où nous vivons, je crois que tout ce que vous pourriez désirer de mieux, ce serait de voir ces cinquante couvents remplis : il n'y a pas d'amateurs, croyezmoi. » C'était parler en homme qui voyait de très loin et surtout de très haut ces infimes choses d'église. Il y avait pourtant un fait. Quand on réduisit à cinquante le nombre des couvents destinés à survivre, et qu'on assigna une pension viagère aux religieux qui ne pouvaient pas y entrer, on en pensionna 1 041. « Voilà donc aujourd'hui, observa Mgr Corboli, 1 041 personnes qui voudraient vouer leur vie à Dieu par la profession religieuse et qui ne le pourraient pas, faute de place dans les couvents. » Le dernier mot fut pour les Lazaristes ou Prêtres de la Mission, « si bien méritants de l'éducation du clergé » (1),

(1) « ...Dei Missionari di S. Vincenzo de Paoli tanto bene meriii délia edu-

LES COINSÉQUENCE.S DE LA VISTPE IMPKUIALE. I«46 485

disait avec grande justice le mémoire de la secrétairerie d'État. Le 10 décembre 1842, par décret du ministère de l'Intérieur signifié au Collège ecclésiastique, on leur interdisait de recevoir des novices, et on ordonnait aux évêques de leur confier des paroisses, de préférence aux autres prêtres, et cela à l'encontre des lois de l'Église. « Il paraît, expliqua Bouténev au chancelier, que le Gouvernement a toujours reconnu qu'ils étaient du meilleur clergé. Et surtout, dit-on, ils s'occupaient beaucoup de l'éducation du clergé. » Mgr Corboli jugea superflu d'insister davantage et se contenta d'approuver.

Près de quatre heures s'étaient écoulées, lorsque Nesselrode leva la séance. Il rendit plus tard justice au courtois adversaire, dont il avait plus d'une fois senti les coups ; plus équitable en cela que le fonctionnaire historien Popov : « Savant spécialiste et diplomate peu expérimenté, dit celui-ci, Mgr Corboli donna à ses explications le caractère d'une leçon sur des objets depuis longtemps connus de quiconque sait l'histoire des puissances européennes et du gouvernement pontifical ; et il essaya même d'expliquer à cette occasion aux représentants de la Russie les vues et les doctrines de l'Église orthodoxe, comme si ses auditeurs ne savaient pas parfaitement en quoi consistait l'essentiel de l'affaire » (1). Sans doute, le jeune prélat s'en était tenu aux éléments et, comme il disait, au « catéchisme » ; mais le fin du fin n'était guère de mise, et le chancelier avait raison de déclarer, en se retirant, « qu'il se croyait suffisamment instruit ». Ce n'était pas un pédant empêtré dans ses syllogismes qu'il avait trouvé pour maître, mais un esprit solide et brillant, un interlocuteur dont la bonne grâce souriante et modeste avait su le conquérir, l'éclairer, et parfois le convaincre. Bouténev rapporta plus tard à Corboli, en parlant de la conférence du 7 janvier : « M. de Nesselrode disait : « Voyez, nous avons été près de quatre heures « autour de cette table ; c'étaieat des affaires qui ne m'ap-

cazione del clero. » Ce très bel éloge a été mérité par les Prêtres de la Mission en bien des pays, mais nulle part plus qu'en Pologne. (1) Popov, Snochéniia..., 64.

« partenaieiit pas, jesuis protestant ; et cependant tout ce « que Mgr Corboli nous a dit m'a intéressé vivement ;. je « D'ai été nullement ennuyé.» Le chancelier se rencontra avec le cardinal Acton au dîner diplomatique donné le 11 janvier à la légation de Russie : « Je pars plein de rensei^ements, lui dit-il. Le cardinal Lambruschini m^'en a donné beaucoup lui-même ; et après cela il m'a mis en rapport avec un jeune prélat qui m'a parlé avec beaucoup de clarté et de franchise, et qui connaît bien nos affaires. » Pour un diplomate soi-disant « peu expérimenté », on l'avouera, c'était un bon début.

L'impression que le secrétaire d'État laissa au chancelier fut certainement moins agréable. Le cardinal Lambruschini ne le cédait à personne en fait d'urbanité ; mais sa position lui faisait un devoir de prendre un ton plus net et plus décisif : aux autres de causer et de discuter ; à lui de conclure et de traùcher parfois dans le vif. Le 12 janvier, en présence de Mgr Corboli, il s'acquitta de ce soin avec Nesselrode (1). Celui-ci remercia des éclaircissements qu'on lui avait donnés, et promit d'en faire le meilleur usage qu'il pourrait. Mais que faire là où l'Église catholique et l'Église orthodoxe invoquaient l'une contre l'autre les mêmes canons? Comment serait-il possible de concilier deux positions contraires? Il ne le savait vraiment pas. Le cardinal lui montra sans hésiter où était la solution : dans la liberté. Laisser les deux Églises se régir chacune selon ses propres lois, et ne pas recourir aux lois civiles, afin de contraindre les consciences des catholiques à se plier aux exigences d'une Église qui n'était pas la leur. Douze millions de catholiques dans un empire ! Il n'importait pas peu à la tranquillité de l'État de ne pas leur

(1) « Rapporte di una conferenza avuta dal Gard. Seg. di Stato col Sig. Conte di Nesselrode il 12 Gennajo 1846 », AE, Russia, IX, 28-32.

apprendre à forfairc à leur conscience en vue d'intérêts matériels. Si on les habituait à désobéir à Dieu et à l'Église en un point, ils ne respecteraient pas mieux les autres, et feraient quelque jour bon marché de leurs devoirs de fidélité envers leur souverain. Il n'y avait rien à répliquer, et Nesselrode parut le sentir. Il se contenta de signaler comme exemple de problème difficile et compliqué, celui des mariages mixtes. On avait fini par trouver là-dessus un modus vwendi avec la Prusse ; l'Autriche avait adopté un parti analogue : la négociation avec la Russie pourrait peut-être s'orienter dans le même sens.

Restaient deux questions de détail à éclaircir. Le bruit s'était répandu à Rome d'une allocution que le Souverain Pontife ne tarderait pas à prononcer au prochain consistoire sur les affaires de Russie. Les diplomates impériaux en avaient ressenti quelque anxiété, et Bouténev avait questionné Lambruschini. Après avoir pris les ordres du pape, le cardinal fut en mesure de confirmer à Nesselrode qu'il y aurait en effet, selon l'usage, une allocution : le Saint-Père informerait officiellement le Sacré Collège de la visite reçue et de l'espoir qu'elle faisait naître pour le bien de l'Église : « J'espère que le temps viendra, continua le cardinal, où on pourra la publier ; mais il n'est pas encore venu.» — « Oui, reprit le chancelier, j'aime à espérer qu'il y aura une seconde allocution, et qu'elle fera oublier la première. » — « Quant à cela, répliqua le cardinal, je suis franc et loyal. On calomniait le Saint-Siège, en faisant croire qu'il était d'accord avec le Gouvernement Impérial en ce qui nuit à l'Église catholique. C'était donc un devoir de conscience pour le Saint-Père de manifester au monde la vérité. » Nesselrode se tut. Comme on dit gracieusement, « un ange passa ».

L'aatre affaire concernait la permission aux évêques du royaume de rester absents de leurs diocèses jusqu'à six mois par an : le pape l'avait accordée de vive voix à l'empereur ; Bouténev sollicitait un document où la concession fût consignée par écrit. « Quant à cela, expliqua le cardinal au chancelier. Sa Sainteté m'a bien confirmé qu'il est très vrai qu'EUe a promis à l'Empereur d'élargir

488 LE SAIIST-SIEGE ET LA KUSSIE

quelque peu la rigueur des prescriptions canoniques, au cas où on croirait nécessaire au bien de l'Église le séjour d'un évêque à Pétersbourg au delà des trois mois qu'il lui est d'ordinaire permis de passer hors de son diocèse ; mais cette concession pourra avoir son effet lorsque l'Empereur aura au moins commencé d'exécuter la promesse faite à Sa Sainteté. Quant au document demandé, il consistera, selon les formes d'usage courant dans l'Église, dans une réponse du Saint-Père à la requête qu'on lui présentera de la part de tout évêque qui se trouve avoir besoin de cette dispense. » On était loin de compte. Ce n'était pas ce que l'empereur voulait, ni ce qu'il croyait avoir obtenu : une permission générale, au moins pour quelques années, d'appeler les évêques dans la capitale et de les garder jusqu'à six m^ois, quand il croirait bon de traiter avec eux. Nesselrode le dit. Mais il y avait les canons de l'Église, et surtout le Concile de Trente, si strict à ce sujet : une concession générale, non limitée à quelques cas concrets, ne pouvait, objecta Lambruschini, avoir été dans l'intention de Sa Sainteté. Mais le diplomate insista : l'empereur l'avait ainsi compris. Du reste il ne formait aucun noir dessein contre la résidence, et il ne voulait pas tenir systématiquement les évêques à Pétersbourg pendant six mois ; mais s'il fallait à chaque fois solliciter de Rome une dispense particulière, à pareille distance, ce n'était guère pratique. Pour en finir, le cardinal déclara qu'il prendrait de nouveau les instructions du Saint-Père. Mais il n'avait pas, lui, pris le change. Un billet que Grégoire XVI lui adressa ce jour-là même, finissait par ces mots : « Au sujet des six mois d'absence des évêques, vos réflexions sont très justes. On accordera sur leur demande, et l'on entend, lorsque l'Empereur déclarera [son désir], et qu'il y aura de sa part quelque chose (1). »

Par la même occasion, le pape annonçait qu'il jugeait

(1) « ...Intormo ai sei mesi d'assenza dei Vescovi, Ella riflette benissimo. Si accordera a loro ricliiesta e si intende, quando l'Impcratore dichiarerà, e sarà da parte sua qualche cosa. Gregorio PP. XVL » Billet autographe à Lambruschini, 12 Genn. 1846. AE, Russia, IX, 91.

expédient de suivre le « style consistorial » d'une allocution très courte, très générale, et surtout très réservée, sur la visite impériale (1). Il la prononça le 19 janvier. Elle n'avait pas l'allure d'un bulletin de victoire. L'empereur avait voulu contempler Rome, et dans sa haute courtoisie, exprimé le désir de saluer le Saint-Père et de s'entretenir avec lui. De son côté, le pape, fidèle au devoir de son ministère, n'avait pas manqué de formuler ses vœux et ses « très justes » demandes ; et le monarque avait promis d'en tenir compte dès son retour à Pétersbourg. « Du reste, déclarait le vénérable Pontife, tout Notre espoir est en Dieu, qui tient dans ses mains les cœurs des Rois )). C'était la parole adéquate à la situation. Après les entrevues à Rome, après certains propos tenus par l'empereur à Florence et rapportés au cardinal Fransoni, préfet de la Propagande, après les dernières explications de Nesselrode, on savait, et le pape ne l'ignorait pas, que sauf deux ou trois points, comme les consistoires, les séminaires, on ne toucherait pas aux lois incriminées par le Saint-Siège. Plus le temps coulerait, plus aussi les bons mouvements conçus à Rome s'affaibliraient ; plus on regretterait la parole d'honneur proférée dans le cabinet de Grégoire XVI, et on accentuerait les réserves dont on l'avait soigneusement munie. La manœuvre en ce sens ne tarda pas à s'esquisser. Orlov, le confident de Nicolas, racontait au ministre prussien de Pétersbourg, Rochow, que son maître était eïichanté du pape ; que ce qui avait gagné le cœur du souverain, c'était que dès les premiers mots de l'entretien, le pontife avait tiré une ligne entre le passé et V avenir. L'affaire, disait Orlov, est maintenant limitée à deux points : « Celui des mariages mixtes, et celui de la nomination des éçêques! » Rien de plus faux, mais rien de plus significatif que cette affirmation. Lambruschini nia avec énergie qu'on eût ainsi définitivement barré le passé : « Ou semblable phrase n'a aucun sens, répliqua-t-il au nonce, ou on a voulu par là faire entendre que

(1) Allocution « Ante anni proximi finem », 19 janvier 1846, AE, Russia, IX, 92-95; Acta Greg. XVI, III, 464. Viale Prelà à Lambruschini, nO 169, 7 février 1846, AE, Russia, IX, 131-132.

le Saint-Siège aurait cessé de réclamer contre l'incorporation des Grecs-unis à l'Église dominante. » Il ne l'avait pas oublié sans doute, lorsque, au mois de décembre de cette même année, il se chargea lui-même de tirer le gouvernement rus8€ de cette agréable illusion.

Le 14 janvier, le Souverain Pontife, dans l'audience de congé qu'il accorda à Nesselrode, marqua clairement l'attitude qu'il entendait prendre désormais. Le chancelier essaya de l'amener à parler d'affaires. Mais il eut beau prendre les devants, justifier la thèse impériale des lois aussi immuables que les canons de l'Église, faire l'apologie du gouvernement, obligé, disait-il, de tenir en bride un clergé compromis dans la révolution : le pape le laissa dire, et se contenta de louer les nobles qualités de l'empereur et d'affirmer sa confiance en ses sages intentions et ses réconfortantes promesses. On avait assez causé, et la lumière devait être faite. Il attendrait désormais, mettant sa confiance en Dieu (1).

La mission de rétablir la paix entre Rome et la Russie était une mission fort délicate, et Nesselrode dut s'y sentir souvent mal à son aise. Les difficultés de la tâche, nous les savons. Pour les vaincre, il ne suffisait pas du; tact et de la pénétration, il fallait surtout une volonté forte, excitée et soulevée par une grande cause, dont divers côtés méritaient de passionner un grand esprit : patriotisme, intérêt dynastique, humanité. Le petit vieillard à lunettes, ridé et ratatiné, qui était attelé à cette besogne, ne manquait certes ni d'intelligence ni de bonne volonté. Metternich, son ami de quarante ans, assurait qu' « il était d'un esprit parfaitement droit et d'un caractère à l'avenant ». Éloge intéressé, mais en somme mérité. Le chancelier de Nicolas I^ avait trop d'expérience et de perspica-

(1) Popov, Snochéniia...^ 66-67.

cité pour ne pas discerner les inconvénients politiques d'un système d'odieuses tracasseries contre tout ce qui n'était pas orthodoxe. Il souffrait de ces misères dans son humeur douce et conciliante, dans la bienveillance qui faisait le fond de son caractère, dans son éducation raffinée et ses habitudes de vie courtoise et mondaine, où les éclats violents détonnaient comme des notes fausses, de choquantes fautes de goût. N'oublions pas que sa position personnelle était fort délicate ; il se trouvait pris, en quelque sorte, entre l'enclume et le marteau, entre son propre grouvernement, si tracassier, et Rome, si tenace dans ses réclamations. D'ailleurs, sans faire de lui un sceptique, notons que le problème religieux en lui-même le laissait assez froid. Chez lui, il avait vu vivre en paix quatre ou cinq confessions religieuses : le catholicisme, par son père ; il avait même dans sa parenté le fameux archevêque de Cologne, Clément-Auguste de Droste-Vischering ; le judaïsme, puis le luthéranisme, par sa mère ; l'orthodoxie par sa femme et ses enfants ; lui-même se disait anglican, parce qu'on n'avait pas trouvé d'autre temple où le baptiser qu'une église anglicane. Cette bizarre diversité n'avait pas troublé la vie de famille : pourquoi, devait-il se demander, n'en serait-il pas de même pour la vie de l'empire? Vivre en paix, tel était l'idéal ; et dans ce but, il fallait se faire des concessions et des sacrifices réciproqiies, ne pas exiger l'impossible. Cette tactique était sage en soi. Mais le chancelier avait peu de lumières sur les questions religieuses ; les « canons » des deux Églises rivales, il les connaissait surtout de réputation. De plus, timide et effacé devant l'empereur, soucieux de sa carrière et de son crédit, il n'avait guère l'esprit de lutte et d'acharnement à faire triompher ses vues. Dans ces dispositions, où mettrait-il les bornes du possible et de l'impossible, et surtout, où les maintiendrait -il? Mélanie de Metternich, après avoir causé longuement avec lui le 30 janvier, à son retour de Rome, notait dans son journal : « Il ne manque pas de bonne volonté, et il voudrait aider au triomphe du bien ; toutefois, son caractère me paraît trop faible pour que sa voix ait au Conseil l'autorité si

nécessaire (1). » Voyons-le à l'œuvre à Pétersbourg, rendre compte de sa mission et travailler à en dégager la portée unique.

Dans son premier rapport à l'empereur, il s'attache d'abord à bien mettre en lumière ce qu'il croit être le point de vue de Rome. Comment se fait-il que, dans les relations du Saint-Siège avec le gouvernement des tsars, il y ait entre autrefois et aujourd'hui tant de différence? Jadis Pierre le Grand, au prix de quelques libertés consenties aux catholiques, n'avait jamais eu de dissentiments avec les papes. Jadis encore Alexandre, d'un geste habile et caressant, savait gagner le cœur de Pie VII, même en rompant en visière avec lui ; on allait jusqu'à fermer les yeux sur le Collège ecclésiastique, officieusement toléré près d'un demi-siècle. Maintenant on réclamait avec vigueur contre cette institution, contre tout le bloc des lois russes organisant le régime des cultes dits « étrangers ». On se défiait des intentions de l'empereur et de ses ministres ; on semblait prendre plaisir à contrecarrer leurs vues et leurs projets ; on criait à la persécution devant le monde entier. Tel était le contraste évoqué par le chancelier. Il faussait, au fond, la perspective. Dans la ligne de conduite de la Russie envers les papes, il n'y avait pas la brisure qu'il semblait indiquer. Les principes posés par Catherine à la base de la législation russe et des rapports avec l'État de l'Église catholique, aucun de ses héritiers ne les avait reniés ; Paul et Alexandre les avaient formulés avec énergie, l'un à coups de crayon despotiques, l'autre en belles formules diplomatiques. La méthode seulement avait varié, comme avaient varié la tête et le bras du souverain. Au réalisme sans scrupule d'une femme de génie succèdent le caprice fantasque de son fils, puis le libéralisme de surface humanitaire et mystique du premier de ses petits-fils. La brusquerie calculée et les coups de force prémédités, mettant hardiment le pape en face du fait accompli, cèdent le pas aux égards, aux représentations

(1) Viale Prelà à Lambruschini, 131, 12 décembre 1845, AE, Russia, VIII, 31-33. Nesselrode à Meyendorff, 13 avril 1840, Archives Nesselrode, VIII, 20-21. Metternich, Mémoires, VII, 146.

LES CONSÉQUENCES DE I,A VISITE IMPÉIUALE. iSV6 493

amicales et respectueuses. Mais ces formes nouvelles masquent mal la dureté foncière de la politique impériale vis-à-vis de Rome. Nessclrode semble ne pas le voir.

D'autre part, si l'attitude du Souverain Pontife après 1842 n'est pas celle de Pie VII et de Léon XII, ou même de Grégoire XVI en 1832, le chancelier voit la clef de l'énigme dans la défection des Unis en 1839. Il n'ignore pas le rôle de l'empereur dans cette sombre histoire et il s'honore en ne craignant pas de l'aborder : il faut, dit-il, savoir « la regarder avec impartialité et se mettre au point de vue particulier du Saint-Siège ». Portant devant Dieu et devant le monde catholique la responsabilité du salut des âmes confiées à sa garde, le pape a vu avec une douleur profonde des milliers de fidèles ravis à son bercail. « Chef de l'Église universelle », on peut l'assimiler à un prince temporel qui viendrait de perdre une vaste et florissante province. Ces faits ont eu un grand retentissement : le monde catholique s'est ému ; la presse s'est déchaînée ; le souvenir de ce désastre passera à la postérité et marquera le pontificat actuel d'un stigmate ineffaçable ! Aux regrets cuisants du passé s'ajoutent les perspectives angoissantes de l'avenir. L'apostasie des Unis n'annonce-t-elle pas d'autres catastrophes? C'est peutêtre le premier jalon d'un plan de destruction totale du catholicisme? Certaines paroles, certaines mesures, certaines complicités, certains faits justifient et provoquent la crainte, et la menace devient telle que le silence ne saurait désormais paraître les sanctionner : voilà pourquoi éclate la manifestation fameuse de 1842.

Encore ici on pourrait épiloguer. C'est dès 1839, ne l'oublions pas, que Grégoire XVI protesta contre l'apostasie savamment machinée de Siémaszko. C'est à la suite de l'odieux coup de force exécuté contre l'évêque latin de Podlachie, Mgr Gutkowski, qu'il fit préparer pour sa défense un « exposé », comme on avait fait déjà pour l'achevêque de Cologne. La négociation Fuhrmann suspendit ce projet ; si le tsar eût tenu les promesses formulées en son nom, il n'aurait jamais vu le jour. Mais un manque de parole outrageant, et toute une série de mesures, couron-

nées par la spoliation totale des biens d'Église dans l'empire, firent enfin éclater l'orage, et le pape parla, unissant dans sa protestation les Églises des deux rites que ni ses prédécesseurs, ni lui-même n'avaient d'ailleurs jamais séparées dans leur sollicitude. Qu'on se rappelle le ton décidé etr convaincu du mémoire que le cardinal Mauro Cappellari adressait le 25 août 1827 à Léon XII. On y lit ces mots significatifs : « Soit que l'on considère l'état actuel de désorganisation et d'oppression des Églises des deux rites, soit que l'on considère le fond de la législation politico-ecclésiastique à laquelle elles sont assujetties, ou qu'an examine les désordres qui en ont découlé et qui en découleront toujours plus graves en matière de religion, force nous est de nous persuader que tout, là-bas, conspire pour ainsi dire à décatholiciser, a scattolizzare, toutes ces provinces (1). »

Quoi qu'il en soit des théories du chancelier sur le point de vue romain, le rappel audacieux des justes griefs du pape au sujet des Uniates semble annoncer des conclusions hardies dan.s le sens des concessions à faire à ses doléances. Loin de là, les propositions qu'il formule sont d'une timidité décevante. Il distingue deux séries de questions en litige. D'abord celles dont aucune solution ne pourra contenter les deux parties : il faut les exclure de la discussion. L'impossibilité de s'entendre sur ces points réservés paraissait si évidente au chancelier que, d'après lui, Rome en était intimement convaincue ; et si elle s'obstinait à y revenir, c'était avant tout pour affirmer son droit et interrompre en quelque sorte une prescription. Telle était la première zone à distinguer dans les réserves qui restreignaient les promesses impériales. A celles-ci d'ailleurs, Nesselrode donnait une interprétation de nature à rassurer son maître. Je ferai tout mon possible, avait dit l'empereur : expression bien vague, où il n'y avait « rien de positif » ; les deux parties pouvaient l'entendre chacune à sa façon, et sa portée précise

(1) « Sentimento particolare del Gard. Cappellari sugli Affari Ecclci di Russial827 », AE, Rapporti, XII, 302-312 (autogr.).

n'apparaîtrait qu'au terme des négociations futures. L'autre série concernait la discipline et l'administration de l'Église : seconde zone moins ingrate où on pourrait se rejoindre et se faire des concessions réciproques. De la part de la Russie, le chaDcelier proposait les suivantes :

1° Extension du pouvoir des évêques.

2° Fondation, d'accord avec le pape, de quelques nouveaux établissements scolaires pour la formation du clergé catholique.

3° Construction de quelques églises.

4° Réouverture de quelques monastères supprimés, si l'on constatait le bien-fondé des assertions du gouvernement pontifical que beaucoup de moines se trouvaient •sans abri.

b^ Augmentation, après accord avec le pape, du traitement du clergé, afin de se montrer généreux.

6° Mitigation des peines prévues par les lois russes pour les délits qui sont d'un caractère purement spirituel, et qui procèdent souvent des convictions sincères du délinquant.

Pouvait-on espérer que Rome se contenterait d'un minimum aussi mince, alors qu'elle réclamait une revision complète de la législation russe en matière religieuse? Quel accueil ferait-elle à un palliatif aussi insuffisant, bon tout au plus à atténuer des abus dont elle voulait avec tant d'insistance la suppression radicale? Nesselrode avait ses raisons d'espérer qu'on se montrerait là-bas moins intransigeant et qu'on finirait par tomber d'accord. Il avait, croyait-il, trouvé le fin mot des exigences romaines et la pensée secrète dont elles s'inspiraient. Ce premier motile était « le désir de sauvegarder pour l'avenir le droit inaliénable du Saint-Siège de décider les questions de dogme et de discipline, de s'immiscer dans tous les problèmes de ce genre, et de contraindre le pouvoir civil à reconnaître formellement la nécessité absolue d'une coopération du pouvoir spirituel du Saint-Père dans toutes les mesures sans exception concernant l'Eglise romaine et son clergé ». Le chancelier concluait que le Saint-Siège se

déclarerait satisfait de quelques changements à apporter aux lois contre lesquelles il s'était élevé, pourvu qu'au préalable on ouvrît des pourparlers afin de se mettre d'accord avec lui. Le fait de négocier était capital. Par là, on affirmait la participation directe et immédiate du pouvoir spirituel aux dispositions du gouvernement, et on reconnaîtrait la nécessité absolue de cette participation. Il fallait donc à tout prix, aux yeux de Rome, une négociation, « ne fût-ce même qu'un simulacre de négociation ». Peu en importait l'issue. Ce but atteint, Rome, on pouvait l'espérer, tout en défendant naturellement le terrain pied à pied, resterait fidèle à sa tactique séculaire et finirait par reconnaître l'état de choses contre lequel elle avait d'abord protesté avec tant de force.

Programme minimum, avons-nous dit, et singuHèrement décevant. Le chanceher se faisait peut-être illusion sur la manière dont Rome l'envisagerait. Par contre, il savait trop bien les étroitesses des limites que son maître n'entendait pas dépasser. L'empereur lut attentivement le rapport selon son habitude, l'annota de sa main, demandant parfois des explications et des enquêtes, surtout exprimant des refus. L'extension des pouvoirs épiscopaux ne lui répugnait pas en principe, mais il fallait préciser davantage sur quels points elle devait porter. Il ne repoussait pas non plus des modifications au code pénal, •mais il voulait d'abord un examen minutieux. Pour le reste, il se montrait plus difficile. A propos de nouvelles églises à construire, il crayonnait cette remarque : « Ceci ne se défend jamais, et ceux qui affirment le contraire disent une fausseté. » Il ne tenait pas à rouvrir des couvents pour des moines qui seraient sans abri : « Je mets en doute cette allégation, notait-il ; d'ailleurs, qu'on fasse une enquête. » Il rejetait l'érection de nouveaux établissements d'éducation pour le clergé, et refusait aussi d'augmenter son traitement : « Ceci est impossible, observait-il, car le clergé catholique reçoit les même émoluments que le clergé de l'Église orthodoxe, et pour cette raison on ne peut pas toucher à l'un sans toucher à l'autre. On ne peut se montrer généreux que dans la construction ou la répa-

ration des églises et des monastères, et c'est ce qui se fait toujours (1). »

Jusqu'où irait-on dans la voie rétrograde où l'on s'engageait? L'empereur restreignait les propositions de Nesselrode, déjà réduites à des proportions bien modestes. N'allait-on pas les rogner encore? Fidèle à sa promesse de soumettre à un examen consciencieux les réclamations de la cour romaine, Nicolas confia ce soin à un comité ministériel qu'il institua tout exprès. Ce comité eut pour mission d'étudier les divers aspects du problème, d'arrêter les conclusions définitives et d'élaborer les instructions des négociateurs qu'on expédierait vers Rome. Nesselrode en fut le président. Cinq autres membres lui furent adjoints : le comte Léon Pérowski, ministre de l'Intérieur; Ignace Turkull, secrétaire d'État pour le royaume de Pologne ; le comte Orlov, chef de la police secrète et confident de l'empereur ; le comte Bloudov, ancien ministre de l'Intérieur et de la Justice; le comte Ouvarov, ministre de l'Instruction publique. La compétence de ces divers personnages en fait de droit civil, d'administration et de politique, était indéniable : c'étaient des fonctionnaires, des légistes, d'autant plus étroits et pointilleux qu'ils étaient plus attachés aux dogmes routiniers de la haute bureaucratie. La théologie et le droit de l'Eglise romaine auraient peine à trouver grâce à leurs yeux. Un seul, Turkull, Polonais et catholique, en avait quelque idée ; quant aux autres, un anglican et quatre orthodoxes, leurs préjugés, sur ce chapitre, leur tenaient lieu de science (2).

Ce comité siégea quelques mois et expédia sa tâche en peu de séances. Dès le début, comme il fallait s'y attendre,

(1) Rapports de Nesselrode, 8 février et 28 avril 1846, Popov, Snochéniia..., 67-73. Remarques de Nicolas, ibid., 71.

(2) Les travaux du Comité seront résumés d'après Popov, qui a eu à sa disposition les documents officiels. Snochéniia..., 73-90.

deux courants contraires s'y firent jour : rivalité de personnes, opposition de principes. Ni NesselrodcjUi Bloudov ne sympathisaient avec Pérowski : pour le premier, la correspondance de la comtesse de Nesselrode en fait foi ; quant au second, Bloudov, il lui décochait cette méchanceté : « C'est toujours une bête, mais quelquefois c'est une bête féroce (1). )) Pérowski, avec son caractère bilieux, hautain, vindicatif, entêté jusqu'à l'obstination, ne prévenait guère en sa faveur. C'était un policier, l'oreille complaisamment ouverte aux espions et aux mouchards. Il représentait au comité « le patriotisme du kwas, disait Nesselrode, comme on a baptisé chez nous, ajoutait-il, le fanatisme ultra-russe ». Lui-même, il prétendait y faire figurer, avec Bloudov, « le sens commun ». Il admettait en principe l'intervention du Saint-Siège dans les affaires ecclésiastiques et recherchait les moyens, sinon de concilier les lois de l'Etat avec les canons de l'Église, au moins de trouver un modus viçendi acceptable et de prévenir des conflits toujours regrettables et parfois désastreux. Par contre, Pérowski, appuyé sur Ouvarov, prononçait bien, lui aussi, à propos de l'Église catholique, les mots de tolérance et de liberté ; mais sur ses lèvres, ils étaient vides de sens. Le pape, à ses yeux, devait se cantonner uniquement dans le dogme et la liturgie : cela suffisait pour justifier sa prérogative de chef de l'Église. Hors de là, toute autorité, la sienne comme n'importe quelle autre, expirait aux frontières de l'empire russe. Aussi loin que le tsar étendait son sceptre, nul autre pouvoir ne devait s'exercer que le sien. La hiérarchie locale concentrerait en ses mains le gouvernement, l'administration et la discipline de l'Église ; elle les exercerait selon les règles établies par la volonté impériale et n'aurait, de ce chef, de comptes à rendre à personne, sauf au maître suprême, à l'empereur. C'est le système qui avait, soit calcul, soit instinct des-

(1) P. A. ViAZEMSKi, Sotchinéniia, IX, 210. Sur Pérowski : P. Maïkov, art. au mot Pérovski (Léon Aleksiéiévitch), dans Rousski Biogr. Slovar, 541-550; V. J. Panaev, Vospominaniia, Viest. Evropy, 1867, IV (décembre), 128-129; Nesselrode à Meyendorfî, 30 mai 1846, Archives Nesselrode, VIII, 320.

potique, toutes les préférences de Nicolas ; mais en admettant à Rome la nécessité d'une entente préalable avec le pape pour la nomination des évêques, il y avait fait luimême une brèche d'une souveraine importance. Telles étaient les deux tendances qui allaient tirailler le comité en sens divers.

Elles auraient dû, ce semble, entrer en conflit dès la première question, celle de l'extension à donner au pouvoir épiscopal. Chose étrange en apparence, les vues du ministère de l'Intérieur se rencontrèrent ici avec celles de la chancellerie. Celle-ci voulait fortifier les évêques pour satisfaire au pape ; celui-là voulait les garantir pour les lui opposer, s'appuyer sur eux pour le combattre. On n'a pas oublié le savant complot ourdi en vue d'introduire dans l'épiscopat des gens à tout faire, ni la confiance illimitée accordée par les bureaucrates au chanoine Holowinski ; en lui on croyait tenir le futur métropolite, un nouveau Siestrzencewicz, plus audacieux et plus résolu que le premier. D'un commun accord, on se résolut donc à étendre l'autorité de l'évêque sur les consistoires et les séminaires. D'ailleurs l'État n'y perdrait pas grand'chose de sa mainmise : au consistoire, il nommerait le secrétaire, confirmerait les membres nommés par l'évêque ; au séminaire, il choisirait lui-même, d'accord avec l'évêque, le recteur, l'inspecteur et les professeurs.

Dans tout cela, que devenait le Collège ecclésiastique de Pétersbourg? La logique imposait qu'on s'en occupât, et Rome de son côté l'avait déclaré anticanonique au premier chef. Une solution radicale semblait impossible. Le supprimer, l'empereur ne le voulait pas, et personne n'eût osé le proposer : jamais on ne sacrifierait aux prétentions de Rome une institution que l'on faisait remonter à la grande Catherine et où l'on se complaisait à retrouver l'empreinte de son génie et de ses principes. Le maintenir immuable était fort difficile, car en accroissant le pouvoir des évêques, on faisait varier leur situation vis-à-vis du Collège, de manière à ne faire de tort ni à l'État, ni aux évêques, et à lui valoir l'approbation, ou tout au moins la tolérance du Saint-Siège. Bloudov développa

cette dernière manière de voir, d'ailleurs en grossissant au delà des justes bornes la part d'influence du pouvoir civil. Pillant les manuels de droit canonique gallicans et joséphistes, il en extrayait un arsenal d'entraves administratives et policières, qu'il nommait jura adi^ocatiae et inspectionis. Il compliquait par là le problème, car il taillait ainsi à l'État un domaine fort vaste où ni le clergé, ni les évêques, ne devaient empiéter.

A la suite du rapport de Bloudov, la discussion mit aux prises les deux tendances rivales. Nesselrode, fidèle à ses vues conciliatrices, pensait résoudre le problème en faisant disparaître une confusion regrettable de pouvoirs qui avait régné jusqu'alors au sein du Collège. Il y aurait désormais deux sections. A la première reviendraient les pouvoirs judiciaires : elle serait un tribunal supérieur, une haute cour d'appel pour les causes ecclésiastiques ; le Souverain Pontife lui accorderait à cet effet une délégation spéciale, dans des conditions qu'on débattrait avec lui. A la seconde seraient uniquement réservées les affaires administratives ; confinée datis ce domaine, elle ne dépendrait que du gouvernement, et Rome n'aurait à s'en mêler en rien. Cet arrangement, croyait le chancelier, devait satisfaire tout le monde : le Saint-Siège, dont les prérogatives étaient sauves ; le gouvernement, dont on respectait les institutions : il n'y aurait, disait-il, rien de changé au Collège, si ce n'était peut-être le nom, car les deux sections réunies correspondraient exactement à l'ancien Collège ecclésiastique.

Le ministre de l'Intérieur Pérowski pensait autrement. Il s'éleva avec vigueur contre Nesselrode et se prononça résolument pour le maintien du Collège sans modification, sans dédoublement. En bon légiste doublé d'un policier, il dénonça le point où allait se rompre la tradition presque séculaire de la politique russe à l'égard de Rome. Pour obtenir au nouveau tribunal l'approbation du pape, il faudrait s'accorder avec lui pour en nommer les juges : innovation dangereuse, inouïe, laissant libre passage à l'ingérence d'un pouvoir étranger. Attendrait-on, pour s'en repentir, que le pape, par son refus de confirmer les juges

qui lui seraient suspects, arrêtât toute l'action judiciaire en Russie et tînt le gouvernement en échec? Cette perspective redoutable faisait ressortir l'apologie du Collège : il avait pour lui un demi-siècle de vie et de services rendus ; le clergé se soumettait à ses ordres sans les discuter ; grâce à lui, le gouvernement n'avait pas à recourir aux évêques et disposait d'un centre administratif dont il avait maintes fois expérimenté la souplesse : en le remaniant, on allait tout gâter.

Mais une raison impérieuse de haute politique intérieure fit triompher la thèse de Nesselrode et de Bloudov. Une cour d'appel, ou tribunal prosynodal, instituée avec l'agrément du Saint-Siège, pourrait étendre sa compétence sur tous les diocèses catholiques, tant de Pologne que de Russie. De son côté, le Collège, dégonflé de ses attributions judiciaires, pourrait absorber la commission des affaires ecclésiastiques, qui fonctionnait jusqu'alors à Varsovie pour les Églises du royaume. Cette double fusion réaliserait l'unité de gouvernement que l'empereur désirait depuis longtemps. L'argument parut d'un tel poids que le comité arrêta le conclusion suivante : « Si le pape consent à l'érection d'un tribunal prosynodal, commun à l'Empire et au Royaume de Pologne, on pourra modifier l'organisation du Collège. » Mais encore ici l'obstiné Pérowski voulut prendre ses précautions et imposa cette clause : « En attendant, on ne touchera pas à cette institution. »

Un autre point fut ardemment discuté, celui des lois pénales relatives aux conversions et au prosélytisme. Le comte Ouvarov les justifia dans une longue dissertation qui témoignait d'une rare étroitesse d'esprit. Le maintien de la paix et de la bonne harmonie parmi les sujets de l'empereur exigeait des limites à la tolérance ; chaque confession religieuse devait demeurer parquée chez elle, sans qu'il fût permis à ses voisines de faire des conquêtes à ses dépens. Exception était faite, bien entendu, en faveur de l'Église dominante ; elle pouvait, elle, recruter des prosélytes, mais malheur à quiconque la payait de retour ! La loi le frappait, non seulement au nom des canons de

l'Église, mais aussi et surtout au nom de la raison d'État. Selon la tradition dont se réclamait Ouvarov, religion s'identifiait avec nationalité : quitter l'orthodoxie, c'était cesser d'être Russe. Abandonner la religion du tsar pour un culte « étranger », et devenir étranger soi-même, pousser à pareille désertion les sujets de Sa Majesté n'était pas seulement un crime de lèse-religion, c'était un crime de lèse-patrie. Il y avait notamment en Russie une classe de fidèles dont on surveillait jalousement la foi chancelante : c'étaient les anciens Uniates. En dépit de l'acte de réunion de 1839, célébré dans le monde officiel avec tant de pompe, un très grand nombre de ces nouveaux orthodoxes étaient mal convertis, nous savons pourquoi. Beaucoup ne l'étaient pas du tout, n'avaient pas abjuré la foi catholique, ou n'y avaient renoncé qu'en apparence, pour échapper aux enquêtes, à l'amende et à la prison. Le prosélytisme catholique aurait eu là une proie trop facile. La plupart de ces ex-Uniates, paysans et serfs, avaient pour maîtres des seigneurs polonais, dont ils cultivaient les domaines. Le gouvernement suspectait et redoutait le zèle religieux de ces propriétaires. La même noblesse polonaise, lorsque l'aigle blanc de Pologne étendait jadis son vol jusque sur les provinces occidentales de l'Europe russe, avait gagné aux dogmes de l'Église romaine ces populations orthodoxes, tout en leur laissant le rite national et la liturgie slavonne. Depuis la triste impératrice Anna Ivanovna, les conversions étaient interdites et ses successeurs n'avaient cessé de renouveler et d'aggraver cette défense. Tous ces arguments historiques et sociaux se pressaient dans le mémoire d'Ouvarov et ne pouvaient manquer d'agir avec force sur le comité. Nesselrode pensait que tout au plus on pourrait permettre quelque condescendance dans l'application de ces lois : quant à les adoucir, il n'en serait pas question, et l'on convint d'écarter absolument ce chapitre des négociations prochaines. D'autres contestations s'élevèrent au sujet de la circonscription des diocèses que l'on se proposait de refondre. Pérowski fut cette fois complètement battu. Soufflé peutêtre par Siémaszko, il aurait voulu ramener à quatre les

six évêchés existants. Non seulement le comité maintint les six diocèses, mais il décida qu'on en créerait un septième. Catherine II avait jadis attiré dans le midi de l'empire de nombreux colons allemands pour y défricher les terres fertiles des bords de la Volga et du Dniester. A Saratov, à Tiraspol, à Odessa, ils avaient constitué d'importantes agglomérations, jouissant de privilèges, gardant leur langue, leurs églises paroissiales, leur clergé. Sous Alexandre I^^, les Jésuites avaient desservi ces centres catholiques très florissants ; plus tard, l'archevêque de Mohilev y avait pourvu d'une façon assez précaire. Mgr Bernetti, au cours de sa mission diplomatique de 1827, prévoyait dans ces vastes contrées l'érection d'un diocèse dont le chef-lieu serait la jeune ville d'Odessa (1). Le moment venait de réaliser cette grande idée. Au ministère des Domaines, dont dépendaient les colonies, on trouvait à redire aux prêtres polonais qu'on leur envoyait : ils ne savaient même pas, assurait-on, la langue de leurs paroissiens, et ceux-ci tombaient trop aisément dans l'ignorance et le désordre. Le remède serait de fonder là-bas un nouvel évêché, englobant la nouvelle Russie et le Caucase. On y mettrait un évêque, sujet russe de langue allemande ; le clergé, recruté dans les colonies et formé dans un séminaire à part, parlerait allemand ; les catholiques y gagneraient, et le nationalisme russe n'y perdrait rien au profit du polonisme tant redouté. Cette proposition gracieuse et toute spontanée surprendrait agréablement le Saint-Siège et rendrait un précieux témoignage à la bonne volonté du gouvernement impérial.

Tels furent, dans leurs grandes lignes, les travaux du Comité. Les protocoles votés à l'unanimité furent ratifiés par l'empereur le 28 avril/10 mai. Quelques jours plus tard, Nesselrode pouvait écrire à Bouténev : « La montagne a accouché, et, Dieu merci, cette fois ce n'est pas d'une souris... Je vous assure que les conclusions auxquelles est arrivé le Comité, ont dépassé mon attente. J'en suis redevable à la collaboration consciencieuse et loyale de

(1) V. supra, p. 145.

ses membres qui, presque tous animés d'un sentiment véritablement chrétien, ont reconnu qu'il était indispensable de modifier les dispositions existantes, afin de les accorder avec les lois canoniques. » Avec son ami intime, Georges Meyendorfî, il s'ouvrait davantage et célébrait l'échec du « fanatisme ultra-russe ». « Heureusement, disait-il, qu'il n'a été que très faiblement représenté dans mon Comité Catholique et a eu dès lors comiplètement le dessous ; nos délibérations se sont bien terminées et le résultat est aussi satisfaisant qu'il pouvait l'être. » Pour y parvenir, il n'avait pas ménagé sa peine : « Cette affaire, avouait-il, m'a donné beaucoup de fil à retordre. »

Le chancelier gardait une particulière reconnaissance à Bloudov de l'assistance que celui-ci lui avait prêtée au cours de ces discussions ardues et souvent passionnées. A cet allié secourable devait revenir l'honneur de mener l'entreprise au terme désiré :

Comme il s'agit maintenant, expliquait Nesselrode à son ami Meyendorfî, de faire agréer nos conclusions par la Cour de Rome et de conclure avec elle un arrangement définitif, qui pourrait bien devenir un concordat, l'Empereur a choisi le comte de Bloudof pour remplir cette tâche et se rendre, à cet effet, en mission extraordinaire à Rome. Il s'en acquittera bien, car il connaît la matière à fond ; et, quoique très orthodoxe, il n'est pas intolérant et est très pénétré de la nécessité de nous placer dans de bons rapports avec le Pape, dont il reconnaît le pouvoir spirituel sur l'Église catholique... D'autre part, il jouit de l'estime et de la confiance de l'Empereur : tout ce qu'il fera et concédera sera donc bien accueilli à son retour (1).

Nesselrode rédigea lui-même les instructions qui devaient le guider. L'homme d'État qui, depuis quarante ans,

(1) Nesselrode à Meyendorfî, 30 mai 1846, ^rc/iit'es Nesselrode, VIII, 320 ; 15 août, ibid., 334 ; à Bouténev, 4/16 mai, Popov, Snochéniia..., 99.

dirigeait la diplomatie russe se plut à évoquer le souvenir de l'empereur Alexandre envoyant vers Pie VII le chevalier d'Italinsky. Les principes proclamés dans les directions impériales de 1817, affîrmait-il; demeureraient invariablement les mêmes, et les mêmes expressions revenaient sous sa plume pour les formuler de nouveau en 1846 : 1° Conserver la suprématie du pape dans toute sa pureté spirituelle ; 2° déterminer comment cette suprématie peut se traduire en pratique, sans toutefois heurter les lois existantes et l'autorité du gouvernement qui protège en Russie l'Église catholique. Trente ans avaient passé, et les désirs d'Alexandre, le bien intentionné, ne s'étaient pas encore accomplis. Son successeur aurait la gloire de les réaliser, après avoir inauguré lui-même cette entreprise dans ses entrevues avec le Souverain Pontife.

Passant ensuite au détail, le chancelier répartissait en deux catégories les plaintes du Saint-Siège : les unes se fondaient sur de faux renseignements ou sur des interprétations erronées, qu'il fallait démentir ou rectifier ; les autres visaient des mesures en désaccord avec le droit canonique, et ici des concessions étaient reconnues possibles. Ainsi : 1° On étendrait le pouvoir des évêques et on réformerait les consistoires ; 2° on accorderait aux évêques une part d'influence directe sur l'enseignement et la discipline des séminaires, et à l'archevêque de Mohilev des droits analogues sur l'Académie ecclésiastique ; 3° on réglerait la nomination des curés : le droit de patronat serait aboli, et l'évêque choisirait et nommerait les prêtres avec l'assentiment du département des cultes étrangers ; 4° on permettrait aux religieux de choisir, dans chaque diocèse, un provincial qui dépendrait de l'évêque ; 5° on faciliterait la construction de nouvelles églises et on diviserait les paroisses trop étendues ; 6° on augmenterait enfin, dans la mesure du possible^ le traitement du bas clergé et la pension des moines. Dans le but de prévenir les difficultés et de gagner la confiance, Nesselrode conseillait de mettre en première ligne l'érection du nouveau diocèse dans le midi de la Russie. Un évêque à Kherson,

un sufïragant à Saratov : alléchante perspective, ouverte aux regards de Rome par un mouvement tout spontané de bienveillance de la part d'un souverain qu'on avait représenté sous les traits mensongers d'un persécuteur. Mieux encore, Bloudov emporterait une liste de candidats à présenter pour les sièges épiscopaux vacants ; on ferait ainsi sans retard l'application de la procédure dont l'empereur et le pape avaient convenu pour la nomination des évêques (1). '

On pourrait s'étonner du zèle manifesté par Nesselrode en ces questions d'Église, si en dehors de ses goûts. C'est qu'il ne perdait pas de vue le côté en quelque sort» européen de ses démarches, et 1' « effet moral » à produire sur les pays étrangers. Bloudov entrait dans ces vues mieux que personne. Il considérait sa mission comme une mission politique au premier chef. L'essentiel, à ses yeux, n'était pas précisément de régler telle ou telle question particulière, mais plutôt de rétablir entre les deux cabinets, aux regards de l'Europe attentive, des rapports fondés sur une bienveillance et une confiance réciproques. En face de l'Occident, sans cesse troublé et agité par l'esprit révolutionnaire, la Russie affirmerait sa politique conservatrice, sagement éloignée de tout excès et donnerait un éclatant démenti aux calomnies d'une presse hostile, qui s'acharnait depuis longtemps à représenter les catholiques russes en victimes de la persécution. D'ailleurs, à en croire Bloudov lui-même, cette manière de voir se retrouvait dans les cercles où l'on ne s'attendait pas à tant de largeur. A son passage à Vienne, il raconta que les conclusions du Comité pour les affaires catholiques avaient été soumises en dernier lieu au Synode, dont on voulait l'avis. Après un mûr examen, le Synode aurait déclaré que les remontrances du Saint-Siège étaient tout à fait justes, vu qu'elles se fondaient sur la nature même du pouvoir ecclésiastique, indépendant en soi du pouvoir civil. Après avoir révélé cet incident significatif, le futur

(1) Les instructions à Bloudov sont du 15 août 1846. Popov, Snochéniia..., 97-99.

négociateur déclarait avec force : // nous faut une transaction avec le Saint-Siège et nous y parviendrons (1). Dans quelle mesure il y réussit, c'est ce qui nous reste à voir.

(1) Viale Prelà à Gizzi, n^ 352, 27 octobre 1846, AV 268 : 1846.

Page 1