‹ Le Saint-Siège et les juifsChapitre 10 sur 72 · FORMATION DU GHETTO · texte numérisé non relu

FORMATION DU GHETTO

Huile d'Eugène IV d'apparence menaçante, mais inefficace. —Remarque sur la non-observation fréquentedesbulles pontificales par les juifs. — l'aul IV.

— Son extrême rigueur. — Les juifs condamnés à \ivre en un quartier distinct, isolés des chrétiens. — Difficultés que rencontre le pape dans L'exécution de son dessein. — Les propriétaires chrétiens. — Leurs querelles avec leurs locataires juifs. — Création du jus gazagà. — Eglises rasées. — Agrandissements successifs de l'enceinte de Paul IV.

Ainsi, jouissant d'une tolérance fort rare à cette époque, les juifs romains restèrent libres d'habiter où bon leur semblait durant tout le moyen âge. Quoique la plupart n'osassent guère s'écarter de la région où s'élevait leur synagogue, quelques-uns cependant avaient établi leurs demeures dans des quartiers plus riches, et il s'en trouva même d'assez hardis pour les adosser aux murs des églises (1) ! Ce privilège reçut une première atteinte sous le pontificat d'Eugène IV. La mansuétude n'était peut-être pas la vertu maîtresse de ce pape qui, faisant revivre d'anciennes prescriptions depuis long-

(1) Bulle « Cum nimis absurdum », préambule.

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temps oubliées (1), ordonna aux juifs de vivre désormais isolés des clirétiens et tous réunis dans un quartier spécial .

Mais c'estde Florence, ou Pavait relégué la révolte de ses sujets, qu'Eugène IV avait fulminé sa bulle, et dans un moment où il pouvait à peine tenir tête à ses ennemis du dehors et du dedans! Les juifs profitèrent habilement de son embarras pour ne se point conformer à l'ordonnance qui les frappait; et qui plus est, quand le pape revint tout-puissant à Rome, non seulement ils surent se faire pardonner leur désobéissance passée, mais même ils obtinrent qu'on leur permit à l'avenir d'y persévérer. Fait fréquent dans les annales de la juiverie romaine et qui vaut la peine qu'on s'y arrête.

Sous l'apparence d'une indifférente passivité, les Israélites romains cachaient une extraordinaire combattivité, une ténacité peu commune. Il n'est guère de pays où les souverains aient eu plus de peine à leur faire respecter les lois qui les concernaient, non qu'ils se conduisissent en rebelles, loin de là : ils ne violaient presque jamais ouvertement les arrêts de la Cour de Home, ils ne protestaient même que rarement; mais ils faisaient mieux, ils les oubliaient et s'entendaient

(1) Concile de Latran III. Alexandre III.

(2) Bulle « Dudiiiu ad nostramaudientùm* . 8 août 1442, §8. ulnter christianoB non habitent sed infra certum viculwn seu îoeum a christinnis séparât i et segregati, extra quem nuUatenus mansùmes habere valeant, inter se degant ».

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à merveille à les faire oublier. Les souverains pontifes avaient beau ordonner, réglementer, légiférer, au bout de fort peu d'années les juifs reprenaient insensiblement leurs anciennes pratiques, trafiquaient comme devant, m1 mêlaient aux. chrétiens et souvent trouvaient moyen d'éluder les exigences nouvelles «lu fisc. Kien ne lassait leur persévérance. La fréquence des ordonnances qui les concernent prouve leur peu d'elïicacité (1). On eût dit qu'un dieu malin s'appliquait à les rendre vaines. Ce dieu malin, si propice aux juifs, avait-il nom Plutus? C'est un dieu puissant et qui n'a point accoutumé de se montrer intraitable envers eux. 11 était alors plus que jamais puissant à Rome. Le vicaire du pape , le cardinal Ludovico Scarampo , devenu prêtre comme il était devenu soldat, par ambition et par cupidité, aimait fort le luxe, dépensait beaucoup, et cependant mourut presque aussi riche qu'un Medici. N'ayant d'autre appui, on ne saurait blâmer les juifs s'ils se servirent du seul recours qui leur restât pour obtenir un adoucissement aux rigueurs dont ils étaient sans cesse menacés, la corruption.

Soit persuasion donc, ou lassitude, ou compassion, pour toutes ces raisons sans doute à la fois, on n'inquiéta plus les juifs durant tout le pontificat d'Eu-

(1) Au dix-huitième siècle, les ordonnances cessent; c'est que les juifs se sont résignés.

urne IV. Son successeur Nicolas V, puis Calixte III I | rappelèrent tour à tour et confirmèrent solennellement les prescriptions édictées contre eux ; elles n'en restèrent pas moins lettre morte, et un siècle plus lard, quand Paul IV monta sur le trône pontilical (23 mai 1555), les juifs s'étaient répandus dans Home et les chrétiens, par contre, avaient envahi le quartier juif.

Avec le nouveau pape, il» en alla tout autrement. Le 15 juillet looo, il publiait sa fameuse et très sévère constitution sur les juifs (2); les décisions de ses prédécesseurs relatives au lieu d'habitation des Israélites y sont notamment rappelées et renouvelées ; le pape se borne, en apparence, à les préciser quelque peu (3) ; mais elles ne devaient plus, cette fois, rester inexécutées. Dès le 24 juillet, l'évoque d'Ischia, vicaire général de Rome et chargé, à ce titre, d'appliquer l'ordonnance du souverain pontife, en faisait afficher le contenu,

(1) Bulle « Si, ad reprimendos », 2K mai 14o0.

(2) Bulle « Cum nimis abswdum »; voyez le chapitre xn qui lui est consacn''.

(3) § I. o Volentes in prxmis&is, quantum cum Deo jwssumus, sulubriterprovidere, hacnostra perpétua valitura constitutions sancimus quod de cetero perpetuis futuris temporibus, ta/m in Urbe quam in quibusvisaliis ipsius Uomanse Ecclesix < icitatibus, terris et lads, juda i omnes in uu>i et eodem, uc ni ille cupax non fuerit, m duobus aut tribus vel tôt quoi satis sint, contiguis et ab habitationibus christianonm penitus seiunctis, per nos in Urbe et per magistratus nostros in aliit civitatibus, terris et locis pnedictis designandis vicis, ad quos unicus tant mu ingressus pateat, et quibus solum anicus exitus detur , omnino habitent ».

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