CONSÉQUENCES 1>K LA BULLE DE PAUL IV
Application rigoureuse «le la bulle dePaul IV. — Vengeance posthume des juifs. — Concessions faites aux marchanda juifs. — Clémence de Pie IV. — Son règne dure peu. — Pie V lui succède et s'inspire îles maximes de Paul IV. — Rigueurs envers les marchands. — Le pape lui-même en reconnaît l'excessiveté. — Expulsion des juifs habitants les États de l'Église, ceux de Rome et d'Ancône exceptés. — Obligation renouvelée de porter le bonnet d'infamie. — Terribles accusations dont les juifs sont l'objet. — Répit durant le pontificat de Sixte-Quint. — Clément VIII. — Les juifs chassés de nouveau des États de l'Église, mais bientôt rappelés. — Animosîté des chrétiens. — Les courses. — Aggravations progressives qu'on apporte à cette obligation. — Montaigne assiste à ce spectacle; son opinion. — Abattement et démoralisation des juifs.
Si les juifs crurent à une de ces vaines menaces dont les papes précédents étaient coutumiers, leur illusion fut courte. Paul IV n'était pas de ceux qu'un obstacle arrête, qu'un scrupule de pitié retient; là où ses prédécesseurs avaient reculé ou s'étaient laissé fléchir, lui n'hésita pas. Le mur d'enceinte du ghetto s'éleva en un clin d'œil, en un mois; on traqua par les rues les juifs qui ne portaient pas le bonnet d'infamie; on les dépouilla sans merci de leurs biens; forcés de les ven-
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tire dans le délai de deux mois, ils D'en tirèrent pilla cinquième partie de leur valeur l). Un juil >'était permis de dire en public que les Romain* n'approu- \ aient pas le pape, et qu'au fond, il ne s'agissait dans toute cette affaire que d'une spéculation de terrain-: il tut battu de verges, mis au carcan "2 . La communauté tout entière était au pilori; plus de relations avec les chrétiens, plus d'affaires en commun; une Aie d'isolement, de perpétuelles alarmes et d'opprobre.
Cela dura peu heureusement, mais le souvenir de ces années de terreur ne s'effaça jamais; nou> en trouverons encore la trace bien longtemps après dans les suppliques juives. Quand le papejnourut en Ki59, ce fut dans la juiverie, uneexplosionde joie et de férocité; le peuple aussi détestait ce pontife dont la politique hautaine avait amemHhïs Jmpériauj^^ les murs de la ville.
J.^i.dej^LS'^P^-J^^ijn^s^u moyen âge unirent un monigntjeur haine, et lastaju^lu^a^e 1 rejiyei traînée dans la boue, fut coiffée ignominieusement par unJuiLdu bonnet jaune.
Mais le peuple s'indigna tout le premier de cet outrage, et son auteur paya de sa tète la satisfaction d'avoir vengé les siens 3
! ]: g II- ir». Ordonnance confirmative et expliea-
> la bulle de Paul IV. Voyei BashIge, Ht. IX. -
J De R toi. .nt., t. III. S Bibl. Vat. Cod. Drbinate,
haussa bâte de rédiger sa huile, Paul IV n'en avait pu prévoir toutes les conséquences; il dut en sacrifier quelques parties et, chose bizarre, se montrer conciliant Bur un point sur lequel l'Église, ailleurs qu'à Rome, a toujours réclamé le plus de sévérité.
Il avait voulu, on l'a dit, reléguer les juifs dans les plus bas métiers, dans des métiers où l'on ne gagnait rien. Mais en politique, on doit se délier des règles abstraites et absolues et toujours tenir compte du possible; or, le pape se heurtait là à une impossibilité. On pouvait bien en théorie et lorsqu'il s'agissait d'autres pays différemment organisés, décréter quelesjuifs n'exerceraient aucun commerce, ne feraient plus d'agio et se contenteraient du seul métier de regrattier ; mais à Home, comment appliquer cette décision sans condamner à mourir de faim les quatre ou cinq mille juifs qui y habitaient et ne vivaient que de leur travail quotidien? Paul IV le comprit, et lui, si rigide sur l'application de sa bulle, il autorisa presque aussitôt son vicaire à en atténuer la rigueur, en ce qui concernait cette question, par un édit explicatif (1).
Cette façon d'amender, sous couleur de l'expliquer, une ordonnance reconnue trop sévère, donnait une
(1) Le texte de la bulle était cependant parfaitement clair : Judei quoque prsefati sola arte strazzarix seu cenciaria [vi min» dicitur) contenti, aliquam mercaturam ftumenti velhordei, avt aiiarum rerwn
usui humuno necessatiarum facere ».
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grande élasticité aux ordonnances du Saint-Siège et lui permettait d'être aussi rigide dans la forme que politique dans le fond. Les papes en firent souvent usage. Les juifs se trouvèrent ainsi autorisés à exercer un certain nombre d'industries, assez infimes, il est vrai, mais qui entre leurs mains ne laissaient pas que d'être lucratives (1). Le tribunal de la Rota ratifia peu après cette interprétation (2). II se montra même assez sévère pour le pape. A Paul IV, d'humeur altière et impérieuse, succéda un homme doux, facile, presque tolérant. Pie IV était de la famille des Medici, et à Florence, on s'accommodait très bien de la présence des juifs. Avec lui, les terribles accusations dont le pape précédent s'était fait l'écho et le vengeur, deviennent « des sophismes, des calomnies inventées par la jalousie » (3). Et, défait, Pie IV proclame une amnistie générale pour les crimes passés, pour les infractions, qui avaient été nombreuses, aux ordonnances de son prédécesseur; il décrète que désormais les actions intentées contre les juifs se prescriront au bout d'une année ; qu'en voyage, il leur sera permis de porter le capuchon noir, comme les chrétiens; il les autorise, en outre, à louer, à posséder, à exploiter, même en communauté avec des chrétiens,
il) Ricil'llo, De Jure personnarum , liv. II, cap. xlvii.
(2) « Hebreos posse excrcere omnem et quamcnmque artem et cxercihnn, 'Icinptis comestibus et libris », est-il dit clans cet arrêt. Dec. 194, t. III. n° 9.
3 l'réambule de la bulle « Diulum a felicis recordationis ».
LA C0MM1 N Al II, SOUS LES PAPES. 2« PÉRIODE 1 Kl
des champs et dos maisons dans Rome et hors de home, jusqu'à concurrence de quinze cents ('mus d'or. Pour le
commerce, il leur accorde des facilites que, môme à l'âge d'or, on leur refusait. Il ratifie l'interprétation adoptée par le tribunal de la Kota et permet aux juifs, non seulement d'exercer un grand nombre de métiers et même de vendre des denrées, mais aussi, chose tout à fait exceptionnelle, de posséder des boutiques en dehors de l'enceinte du ghetto, pourvu toutefois qu'elles en fussent « aussi près que possible » (1).
Ce n'était pas là, disait le bon pape, déroger à la bulle de Paul IV, qui se borne à défendre aux juifs d'habiter hors du ghetto , car ils y rentreront le soir. Aux jours de fête seulement, il n'était pas permis aux juifs de paraître dans leurs boutiques. Cette interdiction était, au reste, générale et fort sage; aucun juif ne devait sortir alors du ghetto; la populace, dans son saint enthousiasme, n'eût pas demandé mieux que d'en faire des martyrs. N'avaiton pas été obligé de supprimer les mystères qui se célébraient au Colisée, pour éviter que la foule ne se ruât ensuite, selon son habitude, sur la juiverie?
Les marchands israélites s'empressèrent de profiter de l'autorisation accordée et s'installèrent un peu partout, dans les rues les plus commerçantes et les plus fréquentées, sur la place Colonna et S. Marco, dans le
(1) Bulle « Dudum ».
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Corso(l). Ils interprétaient, eux aussi, on le voit, l'expression « aussi près que possible ».
Une telle générosité, surtout après le règne de Paul IV, était un acte d'audace; le pape qui sut se montrer tolérant ace point, alors qu'autour de lui on l'était si peu, méritait mieux que les sévérités de l'histoire.
Malheureusement ce règne ne fut qu'un interrègne. Trois ans après la publication de cette bulle, Pie IV mourait et Pie V montait sur le trône pontifical. Caractère inflexible, grand ennemi de l'hérésie qu'il avait combattue naguère en qualité de chef de l'inquisition. l'Église l'a canonisé à cause de son indomptable énergie et de son zèle à la défendre contre ses adversaires. Entre ses mains, le sort des juifs n'était pas douteux. Il s'empressa de reprendre la tradition de Paul IV, dont les rigueurs furent peut-être dépassées dans la bulle impérieuse « Romanus pontifex » publiée trois mois seulement après son avènement (2). L'année suivante parut la bulle « Cum nos nuper » (3) qui aggravait encore la situation des juifs, les obligeant à vendre surle-champ toutes les propriétés achetées sous le pape précédent; et la sanction était dure, c'était la confiscation totale au profit de l'hospice des cathécumènes. Des émissaires parcoururent même le pays et fouillèrent
(1) Bibl. Vat. Cod. Vat. 8634.
(2) Le 19 avril 15(30. Pie V avait été élu le 7 janvier.
(3) Le 19 janvier 15G7.
LA C0MM1 NAUTE sois LES PAPES. — 2< PÉRIODE 183
Rome pour s'assurer que les juifs n'avaient pas eu recours, pour éluder la loi, a ces \ entes fictives dont, paraît-il, ils n'ignoraient pas la pratique.
Pie V n'était pas homme à accepter les tempéraments consentis par son prédécesseur louchant le commerce des juifs. « Nonobstant les privilèges et les concessions qui leur ont été octroyés par les papes précédents, dit-il , et notamment par Pie IV, les juifs devront dorénavant se conformer strictement à la bulle de Paul IV » et il interdit toute nouvelle interprétation de cette bulle (1). Mais les lois destinées à empêcher un commerce illicite n'aboutissent le plus souvent qu'à augmenter le bénéfice de ceux qui osent les violer. Lesjuifs, reléguésdans l'usure, n'ayant presque que ce gagne-pain, n'en devinrent que plus exigeants, étant plus exposés. L'usure lleurit de plus belle.
Aussi bien, la papauté n'entendait pas réprimer, elle voulait supprimer. Le taux des avances réclamé par les banquiers du ghetto n'était guère supérieur à celui qu'exigeaient les chrétiens qui se mêlaient de cette industrie. Mais la papauté savait bien que le débiteur devient vite un obligé, l'obligé un subordonné; elle voulait à tout prix écarter ce péril. En tuant l'usure des juifs, elle tuait le prêt, et c'était bien là son but.
Cependant Pie V sentit qu'il ne fallait pas pous-
(1) Bulle « Romanus pontifex ».
ser les choses à l'extrême et que sa huile avait, elle aussi, hesoin d'interprétation; un mois après sa promulgation, le 20 mai, le vicaire de Home, ayant pris l'avis du souverain pontife , publiait sur la même matière, une ordonnance explicative ou plutôt, comme d'habitude, palliative.
Le tribunal de la Rota, toujours enclin à la bienveillance envers les juifs, intervint encore, et, à l'abri de sa décision, les juifs purent étaler leurs marchandises dans toutes les rues, hormis celles où passaient communément les processions. « Cette sage mesure, fait observer le rédacteur du Vatican , fut prise surtout dans l'intérêt des chrétiens, car on ne saurait obliger décemment des gens de qualité à pénétrer dans un lieu aussi infect que le ghetto, lorsqu'ils ont affaire aux marchands juifs pour acheter des objets mobiliers (1). » Cela était d'autant plus vrai que les « gens de qualité » avaient souvent recours aux marchands juifs pour autre chose que pour se fournir de meubles et de vêtements (2).
Le !2G février 1369, éclatait la nouvelle que tous les juifs allaient être chassés des États de l'Église à l'exception de ceux de Rome et d'Ancône, « car pour
(1) Bibl. Vat. Cod. Vat. 8634.
(2) En 1793 un édit, revenant sur cette question, obligeait les juifs à ne vendre que dans l'intérieur du ghetto h. Archiiio diStato). Pendant deux cents ans, on avait interprété, on le voit, en sens bien divers, la bulle de Paul IV.
LA COMMUNAUTÉ sois LES PAPES. 2« PÉRIODE 189
ceux-ci, disait le décret de bannissement, le pape peut
les surveiller de plus près et leur présence facilite grandement les relations commerciales ;iwcle Levant I Quelques expulsions partielles précédèrent, ce sem-
ble, cette mesure générale; ainsi les juifs de Itnvennc avaient du abandonner leur patrie dès l'année précédente ainsi que ceux de Palestrine (2). On ne leur accorda pour s'exiler qu'un délai de trois mois, puis, on les poursuivit partout impitoyablement; leurs synagogues, leurs écoles furent détruites; leurs cimetières môme vendus et bouleversés (3).
Ceux qui restèrent à Home furent soumis à une discipline sévère; insensiblement, les juifs s'étaient affranchis de l'obligation de porter le bonnet jaune, non pas ouvertement, ils ne l'auraient osé, mais, suivant leur coutume, en tournant les prescriptions de la bulle : le jaune se fonça, devint orange, puis ocre, puis finalement rouge (4) ; au surplus, les statuts de la ville semblaient leur donner raison : « Les juifs, disaient-ils, porteront par-dessus leurs vêtements un manteau de couleur rouge (rubei coloris), excepté les médecins
(1) Bulle « Hebrveorum gens ». Un moment chassés d'Aucune, les juifs durent y être rappelés en hâte, car une catastrophe commerciale y était imminente.
(2) Hierunymi Rubei Ravennatum Eistoriarum libvi XI, p. 754, et Storia di Palestrina scritta da L. Ceccom, 1756, p. 33.
(3) Voyez la bulle « Christiana jrietas » de Sixte V, § o.
(4) A Ravenne, la couleur imposée étaitl'ocre. Hiehonvmis Ri beus, loc. cit.
is,i LE S UNT-SIÈGE 1. 1 LES JUIFS
habitant Rome et pourvus d'une autorisation » I . Pie V n'en rétablit pas moins formellement le bonnet jaune - : mais les juifs ne se le tinrent pas pour dit et revinrent promptement à la couleur rouge, à ce point qu'on les prenait dans la rue, s'écriait douloureusement Gigli au siècle suivant, pour autant de cardinaux (3). » Cette résistance se comprend. On verra plus loin à quels dangers le chapeau jaune exposait les juifs.
< Vtait alors le moment où la haine des Romains contre eux avait atteint son paroxysme; on les accusait communément, dans le peuple comme chez lesgrandset même à la cour pontificale, de commettre les plus noirs forfaits, de s'introduire clandestinement dans les demeures les plus honnêtes pour y semer le vice et la débauche, de se faire ouvertement les intermédiaires de marchés honteux, d'exercer le métier de receleur, de s'adonner à des pratiques cabalistiques, de faire des envoûtements, de soutirer l'argent du pauvre, de ruiner le riche, d'être partout, en un mot, les agents de
i I.iv. II, art. cxcni.
(2) BvXLe&IlomanusPontifex», 19 avril i'M\Cj,£3:Et,adotnnemcirca eolorem bireti submovendam hsesitationem, declaramtu dictum colorent
esse, qui vulgo gialdo dicitur».
(3) En 1700, les juifs, profitant de la vacance du Saint-Siège, tentèrent de s'afTranchir complètement de cette sujétion, mais te conclave publia aussitôt un édil sévère (30 octobre) pour les ramener à l'obéissance et depuis ils se conformèrent docilement aux prescriptions de l'Église. (Bibl. Casanatense.)
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Satan (1). El, saint Charles Borromée, si compatissant d'ordinaire envers les malheureux, mais aveuglé cette Ibis par un zèle trop ardent, approuvait ces accusations, les encourageait ci invitait les princes de la chrétienté à suivre l'exemple donné par Rome!
Bientôt, cependant, tout changea «le face; un pape .1 l'âme généreuse, occupait la chaire de saint Pierre; Sixte-Quint aussitôt élu répudiait la politique violente de son prédécesseur pour en revenir a la sage et paternelle tolérance de Pie IV, dont il évoque, au reste, la mémoire à chaque pas comme s'il sentait le besoin de s'excuser, découvrir sa générosité d'un exemple. Les juifs redeviennent des hommes. Le pape leur concède le droit d'habiter dans toutes les villes, quoique dans des ghettos, de commercer à leur guise, de s'associer avec des chrétiens; il leur donne l'assurance qu'on n'exigera rien d'eux qui soit contraire à leur loi, qu'on ne leur imposera aucune taxe extraordinaire; il termine en décrétant la remise de toutes les dettes non encore réclamées.
La loi qui avait régi les juifs sous le précédent pontificat étant implicitement reconnue injuste ou, tout au moins, excessive, une amnistie générale s'ensuivait et le pape la proclame (2). Un peu plus tard, il permit aux
(1) Lisez, entre autres, les considérants de la bulle « Hebraeorum gens ».
(2) Bulle « Christium pietas », 22 octobre d58G.
banquiers Israélites de se prévaloir de toutes les ordonnances publiées jadis en leur faveur et successivement abolies I). Toutes les industries leur sont ouvertes, tous les commerces, permis.
tait une anomalie, une déviation dans la politique pontificale qui était alors à la rigueur (on se trouvait au plus fort des guerres de religion) ; aussi le successeur de Sixte-Quint (2) s'empressa-t-il dereprendrela tradition du moment, et les juifs durent derechef courber la tète.
Élu le 30 janvier 1592 alors que les ennemis du Saint-Siège semblaient sur le point de remporter partout, qu'un roi huguenot s'asseyait sur le trône de France, qu'avec Elisabeth le protestantisme prenait définitivement possession de l'Angleterre, et que l'Italie et Home même ne jouissaient que d'une paix mal assurée. Clément VIII crut que, pour sauver l'Église, il fallait anéantir ses ennemis. Il commença par les juifs qui étaient plus à portée.
Un mois après son élection, il leur défendait de vendre autre chose que du vieux (3) ; puis, un an plus
1 1 Motu proprio du 4 janvier lo89.
î II y eut, il est vrai, quelques papes éphémères, entre Sixte- Quint et Clément VIII (du 13 septembre 1590 au 30 décembre Io91, Urbain VU, Grégoire XIV. Innocent IX se succédèrent sur le trône . mais ce fut presque un interrègne tant leurs pontificats durèrent peu.
(3) Bulle « Cum swpe acridere », 28 février 1592.
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tard, il fulminait contre eux une huile plus générale et très dure qui renouvelle et confirme la huile de Paul IV et, de plus, enjoint aux juifs de quitter au plus tôt les Etats du Saint-Siège, hormis les trois cités de refuge habituelles : Home, Ancone, Avignon. Cependant, comme ses prédécesseurs, Clément VIII s'aperçut bien vite qu'il avait été trop loin; le port d'Ancone avait été mis en interdit par tous les marchands juifs des échelles du Levant ; les autres ports étaient menacés ; Home ne pouvait plus s'approvisionner; le commerce était anéanti. Franchement, honnêtement, sans chercher à colorer d'un vain prétexte sa conversion, le pape rappelle en toute hâte les juifs « à cause des avantages que leur présence peut procurer au point de vue du commerce» (le 2 juillet 1503) (l).Et ce fut la dernière tentative d'expulsion.
Les juifs n'en étaient pas moins fort sévèrement traités à Rome, et leur situation était rendue plus dure encore par l'animosité des chrétiens. Annibale Ruccelai, gouverneur de Rome, est obligé d'annoncer, en 1595, que quiconque frappera un juif, lui jettera des pierres ou lui arrachera ses vêtements, sera puni de trois coups de corde et d'une amende de deux cents écus. L'année suivante, Domenico Foschi, évêque de
(I) Bulle « Vn'ca et obdurata », 2o février li)03; presque en même temps paraissait la bulle « Cum Hebrvorum malitia » qui défendait aux juifs la lecture du Talmud.
Tivoli, doil conBrmei <et édit; puis encore, en L603, Ferrante Taverna; en 1605, Benedetto Ala;en 1620, Berlingerio Gcssi; en 1630, Girolamo Grimaldi; les
peines de\ iennent de plus en plus graves : aux hommes, la bastonnade; aux femmes, l'exil; aux enfants, la prison et le fouet, « car il faut, disent les édits, mettre un terme aux plaisanteries grossières et aux scandaleuses vexations dont les juifs sont victimes ».
Cela n'empêchait pas cependant le pouvoir papal de maintenir religieusement une des plus dures sujétions que les juifs eussent à supporter et une des plus aptes à les exposer aux outrages de la foule, les courses ; c'est qu'en effet le peuple y prenait chaque jour davantage un plus vif et plus malin plaisir. Pouvoir, dans cette ville où l'autorité avait la singulière prétention d'être seule à molester ces parias, se gausser d'eux librement, voire même les houspiller quelque peu, quelle rare fortune! Dans les moments d'alarme, on avait parfois supprimé presque toutes les courses, celle des juifs, jamais (1).
Peu à peu, on s'était appliqué à rendre la course ridicule, grotesque. La piste primitive était déjà fort longue (de l'arc S. Lorenzo in Lucina à S. Marco, huit cents mètres environ); on l'allongea, à la requête d'Alexandre VI, qui habitait le château Saint-Ange et
(1) En 1407 et en 1470, par exemple.
LA COMMUNAUTÉ Mils LES PAPES. - V PÉRIODE l'M
désirait que l'arrivée eût lieu sous ses fenêtres. Puis, un organisateur des fêtes s'avisa perfidement de faire prendre un copieux repas aux juifs juste avant le départ. Ne serait-il pas bien plus plaisant de les voir, allourdis et trébuchants, s'essoulller à courir? Pour ajouter à l'intérêt de la course l'attrait du ridicule, ou avait obligé les compétiteurs à se revêtir d'un manteau bizarre, d'étoffe blanche, couvert d'oripeaux, décoré de lauriers (1); on imagina de raccourcir le manteau, pour les chrétiens autant que le permettait la décence; pour les juifs, un peu plus. De part et d'autre des protestations s'élevèrent, mais les chrétiens seuls eurent gain de cause ; on les dispensa dès lors complètement de la course (2). Les juifs durent continuer à lutter, presque nus (3), pour le pallio (c'était alors une pièce d'étoile, en drap rouge de Venise, valant trente-six écus) (I) , au milieu des lazzis et des brocards d'une foule de plus en plus haineuse. Que si l'appât d'une si faible récompense n'excitait pas suffisamment l'ardeur des concurrents, les assistants la ranimaient à coups de pierre ou de bâton, tandis que des soldats à cheval galoppant derrière eux, les poussaient rudement (5).
(I ) Voyez, la poésie deJo.de' Pennisdontil acte déjà question, p. 134. (i) Le programme du carnaval de 104.'> est le dernier où figurent les courses d'entants et de vieillards.
(3) Sprenger dit qu'ils couraient tout nus.
(4) Archivio di Stato, Paul IV.
(5) D. Su.vagni, La Corte e la Socictà romana.
192 LE SAIN! SIÈGE ET u:s JUIFS
Lorsqu'il faisait mauvais temps, la joie des Romains était à son comble. « Lundi passé, dit en 1583 un chroniqueur, les juifs ont été favorisés d'un vent, d'une pluie et d'un froid dignes de ce peuple perfide, et quand ils arrivèrent au but, ils étaient ignominieusement sales et couverts de bouc de la tête aux pieds». De nouveau, en 1649, les juifs furent forcés de courir au milieu d'une violente averse, à l'extrême satisfaction du public (1).
Seulement le plaisir durait peu. On s'appliquait, par mille moyens, à le prolonger. Tantôt le départ avait été mal donné et les juges déclaraient qu'il fallait courir de nouveau le lendemain; or, comme il arrivait invariablement que le vainqueur de la veille remportait encore le pallio, il en faut conclure que les juges s'étaient montrés ou un peu bien scrupuleux ou un peu trop complaisants. Certaines fois, on s'apercevait, après la course, bien entendu, qu'il n'y avait pas eu assez de concurrents et que tout était à recommencer (huit juifs au moins devaient prendre part à la course) (2) .
Lors de son séjour à Rome, en 1580, Montaigne assista à ce lamentable spectacle; il n'en est pas le moins du monde révolté; le divertissement lui paraît bien un peu maigre, mais point du tout messéant, et ce n'est pas un des traits les moins curieux de cette cu-
(1) A. Adehollo, ]l. !•.
2 lbid.t i». 139.
L\ COMMUNAUTÉ sois LES PAPES. i* PÉRIODE 193
rieuse relation <le voyage, trop oubliée aujourd'hui,
que la sereine indifférence du grand moraliste en lace
de ces mesquines tracasseries qu'inventait l'esprit étroit de quelques zélateurs et qu'exploitait trop avidemenl une populace brutale et désordonnée.
« Le quaresme-prenant qui se lit à Home cet'année là, fut plus licentieus, par la permission du pape, qu'il n'avoit este plusieurs années auparavant : nous trouvions pourtant que ce n'estoit pas grand'chose. Le long du cours, qui est une longue rue de Rome, qui a son nom pour cela, on faict courir à l'envi, tantost quattre ou cinq enfans, tantost des juifs, tantost des vieillards tout nuds, d'un bout de rue à autre. Vous n'y aves nul plesir que de les voir passer devant l'endret ou vous êtes. Autant en font-ils des chevaus, surquoi il y a des petit enfans qui les chassent a coups de fouet, et des ânes et des bueiïls poussés à-tout des éguillons par des jans de cheval. A toutes les courses, il y a un pris proposé, qu'ils appellent, cl palo : (ce sont) des pièces de velours ou de drap. Les jantils homes, en certein endret de la rue ou les dames ont plus de veue, courent sur des beaus chevaus la quintaine, et y ont bonne grâce : car il n'est rien que cette noblesse sache si communément bien faire que les exercices de cheval. L'eschaflaut que M. de Montaigne fit faire leur cousta trois escus. Il estoit aussi assis en un très-beau endret de la rue. Ces jours-la toutes les belles jantifames de Rome s'y virent à loisir :
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car en Italie elles ne se masquent pas comme en France, el se monstrent tout a descouvert » (1 }.
Et cela dura tout un siècle, plus même, jusqu'en 1668!
Pendant ce siècle, le silence se fait autour des juifs romains; après Clément VIII, les bulles des papes ne parlent plus d'eux que de loin en loin, incidemment; seuls, les vicaires s'occupent parfois de leur sort; ce n'est pas qu'on les oubliât, qu'on laissât tomber en désuétude les lois qui les régissaient, comme au bon temps du pape Eugène IV; c'est, tout au contraire, que la politique du Saint-Siège à leur égard avait trouvé pour un temps son orientation, était devenue fixe, inflexible, et que, résignation ou désespoir, on ne cherchait plus au ghetto à secouer, à éluder un joug que tous croyaient à jamais établi. La communauté végète misérablement, tiraillée sans répit par des besoins d'argent, haletante. Elle n'a plus ni poètes, ni savants, ni rabbins, pas même de renégats fameux.
Certes les juifs ne furent jamais martyrisés à Rome, les papes ne le voulaient pas, le peuple n'y tenait pas, mais ils eurent parfois, il le faut avouer, de durs moments à traverser. Ces années de douleur, de servitude et d'accablement laisseront sur les hâves habitants du ghetto leur trace ineffaçable.
li) Journal du Yoycifje de Michel de Montaigne, 1774, p. 140.