CHAPITRE XVH
LES FINANCES DU GHKï M»
Premières exigences du Saint-Siège. — Le ghetto contracte dea dettes. Agrégation du ghetto au mont-de-piété. — Subsides nombreux exigés par Urbain VIII. — Le ghetto doit fournir les lits militaires. — Nouveaux emprunts. — Situation active et passive de la communauté a diverses
époques. — Elle devient de plus eu plus critique. — Le déficit permanent.
Aux dépenses fixes que nous venons d'examiner, sorte de tribut annuel que la communauté payait au Saint-Siège, et qui déjà l'écrasaient, disait-elle, il faut ajouter la charge résultant, tant des dépenses extra< m linaires que des intérêts dus, soit à des particuliers, soit aux monts-de-piété pour les sommes empruntées, car lis juifs empruntaient souvent, et pour cause, aux chrétiens.
Dans ses moments de pénurie, en effet, et ils étaient fréquents, la Cour romaine ne manquait jamais de faire appel à la bourse des banquiers juifs et ses exigences étaient fort élevées. Bien qu'anormales en principe, leur périodicité permet d'affirmer, d'à-
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près le dire même des défenseurs du Saint-Siège, qu'elles atteignaient en moyenne cent cinquante mille écus par période Centenaire. Ce sont elles qui furent cause que le ghetto s'endetta ! 1 .
. Ce fut de tout temps la coutume des maîtres de Rome d'avoir recours à la générosité des banquiers juifs dans les instants de presse; lorsque l'empereur Henri VII vint se faire sacrer au Latran (131^ . il ordonna aux Romains de payer les dépenses faites pour son couronnement, et, comme ceux-ci s'y refusaient, ce fut aux juifs qu'on s'adressa. Martin V et CalixtelII suivirent cet exemple, ils les obligèrent à faire les frais des préparatifs de leurs expéditions guerrières contre les Turcs (2) ; les juifs acceptèrent sans doute avec joie : tandis qu'on guerroierait contre l'islamisme, on oublierait sûrement le judaïsme.
Alexandre VI n'eut garde de négliger une source aussi fructueuse de revenus. Toutefois, il fit de l'argent des juifs le meilleur usage, l'employant à doter Rome d'une magnifique université (3). Les juifs payaient toujours; Rome leur était hospitalière, en somme; on ne leur demandait qu'une partie de leurs biens; ailleurs on s'emparait du tout (4).
(1) BveroStato.
(2) Annales ord. patri. min. diplom. I.
(3) Gkegopomis. t. VII, 480. Tirabosciii, t. VII, 113.
(4) Il n'y a pas si longtemps que les gouverneurs de Rome, en cas
Ils pavaient, mais fort habilement, faisant payer les chrétiens pour eux. Sous le prétexte fort plausible que le ghetto était pauvre, Bans ressources disponibles, ils
allaient chaque fois qu'on venait leur emprunter quelque argent, en demander aussitôt aux chrétiens. On les savait bons payeurs, on leur prêtait volontiers, pas trop cher. Eux prêtaient, à l'État fort cher, aux particuliers encore plus.
Mais l'Etat y trouvait son compte : pas d'entraves à . ses dépenses; on pouvait exiger du juif ce qu'on eût été obligé de solliciter du chrétien. Les juifs devinrent ainsi débiteurs et créanciers des chrétiens. Créanciers fort humbles, débiteurs fort arrogants. Si on les menaçait, ils menaçaient à leur tour de faire faillite et d'entraîner dans leur chute les banques privées et les monts-de-piété (1); et l'on recula toujours, en effet, devant cette extrémité.
La première fois que le ghetto contracta une dette, ce fut sous le pontificat de Clément VII (2). Depuis des siècles, on n'avait vu pape si besoigneux, ni ville si misérable; le trafic des chapeaux de cardinaux ne suffisait plus pour combler les vides faits au trésor pontifical par la guerre contre les Impériaux, et les citoyens rode besoin, faisaient encore appel aux banquiers juifs. (Giomaleligustico, an. XV, p. 2G4.)
(1) Cet argument revient très souvent dans les suppliques juives. Voyez « Il vero Stato », § VIII.
(2) Voir les mêmes sources que celles indiquées plus baut, p. 232.
LK SAIN r-SIÊGE I I LES II II S
mains avaient tous été rainés !<>rs du sac de la ville, ou affectaient de l'être 1 1 1 ; on s'en fut chercher les banquiers du ghetto. Eux aussi étaient pauvres, dirent-ils, sans ressources; on les pressa; ils surent se faire prêter de l'argent. Dangereux précédent : la communauté s'engageait sur la voie glissante des emprunts et apprenait au pape la force de son crédit.
En un demi-siècle, les choses marchèrent vite. Déjà sous le pontilicat si rigoureux de Clément VIII, la dette du ghetto envers les chrétiens atteignait dix-hnit mille écus dont ceux-ci avaient grand'peine à toucher les intérêts. C'est alors que ce pape, ému des supplications des juifs et peut-être plus encore de celles des chrétiens, autorisa la communauté à s'agréger au mont-de-piété, dont le P. Giovanni Calvo, irénéral des frères mineurs de l'ordre de Saint-François, venait de doter Rome quelque cinquante ans auparavant (1539) (2). C'était, de la part des juifs, une manœu-
(I) Gregorovius, t. Mil. ■
1 Home fut une des dernières villes en Italie à posséder une institution de ce genre ; le pape en avait la haute direction par l'intermédiaire d'un cardinal-directeur; il était maître, par exemple, de modifier le taux des avances au détriment des actionnaires. Au commencement, on prètaitgratis pour dix-huit mois, au bout desquels le tait vendu au profit du débiteur. Durant tout le seizième siècle, la situation du mont-de-piété fut très chancelante en raison de la misère générale, mais ensuite, avec le retour des temps meilleurs, les donations et les dépôts affluèrent et, dit l'auteur du « Yero . « l'atome devint mont ». On dut porter à 2 puis ù 4 pour cent, l'intérêt des sommes prêtées; néanmoins le prêt demeura gratuit
LES DÉPENSES EXTRAORDINAIRES DU GHETTO 2tt
vre fort habile. Fonde par certaines personnes riches
et charitables pour (aire pièce aux usuriers lombards, cahorsins, florentins, voire même juifs, qui présentaient le menu peuple, le mont-de-piété prêtait à fort petits intérêts; les juifs en profitèrent pour se faire ouvrir sur-le-champ deux: cent dix comptes de cenl écus avec le montant desquels ils se libérèrent des dettes qu'ils avaient contractées, et qui s'élevaient, on l'a vu, à dix-huit mille écus, tandis que le reste, soit trois mille écus, servait à payer à la Chambre Apostolique cette faveur.
Ainsi, grâce à leur savoir-faire, les banquiers du ghetto avaient trouvé moyen de tourner à leur profit une institution dirigée presque exclusivement contre eux; il semble môme que, non seulement ils en usèrent, mais qu'ils en abusèrent quelque peu (1).
Le règne d'Urbain VIII fut particulièrement malheureux pour les juifs.
Jules III avait créé, on s'en souvient des pensions, des primes en faveur des néophytes de marque; Urbain VIII suivit sonexemple à l'égard de plusieurs convertis, entre autres de Masserano, dont le cas fut l'origine d'interminables discussions et de controverses ardentes. On
quand il s'agissait de sommes inférieures ù trente écus. Plus tard, on fonda une banque dépendante du mont-de-piété el qui était autorisée à recevoir les sommes sous séquestre. [Moroni.)
(1) Consultez l'ordonnance du cardinal Aldobraudini, du 2<ï août 1605. (Bibliothèque Casanatense.)
lui avait accordé douze cents écus par an, car il avait eu le bon esprit de publier un livre virulent et fort probant, pensait le pape, sur les erreurs de ses coreligionnaires (1). Les néophytes aiment toujours extrêmement à se procurer n'importe comment des imitateurs, on en verra plus loin maint exemple (2). Mais, après réflexion, le pape trouva que c'était trop, même pour un néophyte aussi militant; il ne diminua pas la pension, mais en accorda la moitié à l'Institution des catéchumènes, puis, il permit à la communauté, sur ses prières, de se libréer envers elle par le versement immédiat d'une somme de cinq mille écus (3).
Après la mort de Masserano, les juifs pensèrent être déchargés de la pension qu'ils lui payaient; point; en vertu de l'adage : « h fecit cui prodest »,on les accusa de s'être défaits du pensionnaire pour éteindre la pension; et elle fut convertie en une rente perpétuelle en faveur des catéchumènes. Toutefois, après bien des négociations, le pape consentit à en décharger complètement la communauté (i). Cet exemple, qui n'est pas le seul, montre que le Saint-Siège ne négligeait pas les occasions qui s'offraient de tirer profit du crédit dont jouissaient alors les juifs, et qu'eux, par
(1) Href d'Urbain VIII en date du 17 août 1029.
(2) Aux chapitres xix et xx.
(3) Bref du 10 juin 1634.
(4) Recueil « Air lllustrissinm » doc. 22 et documents tirés du 11. \n -liiviu diStato.
contre, ne manquaient pas d<^ persévérance pour éluder les chargea nouvelles qu'on voulail leur imposer. Outre la pension de Masserano, I rbain VIII imposa à la communauté au subside de six mille écus en
1()!27 et un autre de trois m i Mo cens ci! 1632. A quel* ques années de là, la lamine régnait à Rome, il fallait que les greniers municipaux fussent toujours pleine; s'ils avaient été vides, on en aurait accusé les juifs; ils payèrent donc de nouveau pour éviter de plus grands malheurs.
Un peu plus tard, nouvelle demande de trois mille écus. Puis, la peste arriva aux portes de la ville et force fut de prendre des précautions fort coûteuses; on réclama au ghetto trois mille écus. Ce n'était rien encore. La fin du règne fut orageuse. Le pape était sans cesse en guerre; suivant un antique usage, la communauté juive devait fournir en location aux troupes pontificales la literie nécessaire (1); elle y gagnait quelquefois. En cette occasion (guerre de 1641), il lui en coûta, disait-on au quartier juif, cent cinquante mille écus; on dut transporter les lits à Pérouse, à Yiterbe, à Aquapendente, les réparer, les remplacer; le Saint Siège ne rendit que des loques, et quant au prix de location, on l'attendit des années au ghetto (2
(1) Le prix de location était de 4 giuli (environ un franc trente par mois). (Sprenger, Roma Nuova, p. 167.)
(2) Instrument de location de 2.o00 lils entre la Chambre Aposto-
L'année suivante, on était au plus fort de la guerre
contre le duc de Panne, la sédition grondait dans Home, et le pape était fort empêché de se procurer du numéraire; les juifs fournirent trente-sept mille écua qui furent payés aux banquiers du pape, les Farsetti de Pavie, en deux payements (15 septembre 1643 et 30 mai 1644) (1).
Ouand ce n'était pas pour ses soldats que l'autorité pontilicale réclamait des lits, c'était pour les pèlerins qui ne manquaient jamais à Rome; lors du jubilé de 1600, par exemple, on avait ordonné aux juifs d'apporter tous leurs lits disponibles. Il ne s'en trouva point, d'après eux. Comme on insistait, ils allèrent en acheter et dépensèrent trois cent dix -sept écus, dont on ne les remboursa jamais (2).
Maintenant, ces doléances, dont les suppliques abondent, étaient-elles toujours absolument sincè-
lique et l'Université juive (24 septembre 1641; ; au bout d'un certain temps, la Chambre Apostolique demanda à transiger, trouvant le prix de location trop élevé et finit par ne rien vouloir payer. (Déclaration du 23 février 1656.)
(1) Recueil « Ail' Illustri&sima », doc. 53. Bibl. Vat.Cod. Vat. 2483.
(2) Pour deux cents couvertures et quatre-vingt-dix paillasses. On se flattait en haut lieu qu'après le jubilé, les juifs en feraient présent aux hôpitaux. (Diario dell' Jubileodell' anno 1C00, scritto da un t'ratello dell' Arehiconl'raternità délia santissima ïrinità. Cod. Vat. Lat. 6822.) Dans ce même document, on lit : « Afin de se procurer des couvertures blanches pour une telle multitude, on dut envoyer messire Gio. Paolo, avec ses sbires, dans le ghetto, et il en rapporta quatre-vingts».
LES DÉPENSES EXTRAORDINAIRES Dl GHETTO 251
res? C'est ce qu'il sciait difficile d'affirmer. Il <'si, certain que cette fourniture était parfois une source de revenus pour la communauté; nous la voyons, à plusieurs reprises, dans des moments de détresse, la réclamer acrimonieusement comme un droit (1). Dans nu document ayant la date de 170:2, elle porte à son actif quatorze cents écus par an pour le bénéfice provenant de cette fourniture (2).
Après le pontilicat d'Urbain VIII, si coûteux pour les juifs, la communauté se trouve singulièrement obérée. Innocent X l'autorisa à se faire avancer cent soixante mille écus par le mont-de-piété, à I1 , pour cent, mais, en retour, il exigea le payement immédiat d'une somme de seize mille écus due à la Chambre Apostolique, plus une subvention de treize mille quatre cents écus. La communauté se vit réduite à engager tous ses revenus et même le Jus gazagà (3). L'année de la peste de Lombardie, autre imposition de douze mille écus, afin, disait-on, que le pape pût prendre, à l'égard du ghetto, les mesures de protection nécessaires; lors de la nouvelle épidémie de 1656, qui cette fois envahit les Etats de l'Eglise tout entiers et sévit à Rome durant six mois, il fallut fournir des lits aux
(1) Recueil « AU' Illustrissima », doc. 31.
(2) R. Archivio di Stato, Archivio Camerale. Voyez plus loin p. 254. Le profit est estimé à huit cents écus seulement.
(3) Bref d'Innocent X, 7 septembre 1647.
hôpitaux chrétiens, qui cependant tenaient leurs portes closes aux juifs, nourrir et secourir un grand nombre de malheureux et de malades; la dépense s'éleva à quarante mille écus, au bas mot (1).
La situation du ghetto devenait de plus en plus difficile. Un moment, on se flatta que le pape Alexandre VII allait y porter remède; il réduisit de 41/» à A pour cent le taux de l'intérêt que les juifs payaient au mont-de-piété sur ses avances. C'était un allégement annuel de huit cent trente écus dont les actionnaire du mont-de-piété, les Mo?itisti, faisaient seuls les frais. Mais l'illusion des juifs dura peu, carie pape fit inscrire au débit de la communauté deux cent sept et demi comptes nouveaux de cent écus, qui représentaient exactement, en intérêts, les huit cent trente écus de dégrèvement accordés, et dont la Chambre Apostolique s'adjugea le montant intégral, pour compenser, disait-on, certaines vieilles dettes (2). Bien plus, comme le pape pensait entrer en guerre avec le roi de France, le ghetto se vitréclamer une grande quantité de lits.
Dans les suppliques que les juifs répandirent alors en profusion a Home, ils affirmaient, comme il a été dit, que les subsides extraordinaires que la papauté exigeait d'eux, s'élevaient en moyenne à cent cinquante mille
(\) Il vero Stato, etc.
(2 lîref d'Alexandre VII en date du 10 septembre IGoG; Recueil « AU' Illustrissima », n° 81.
écus par période de trente ans; les chiffres cités cidessus semblent confirmer cette assertion, el d'ailleurs les réfutations des chrétiens sont entourées d'assez de réticences pour laisser croire qu'elle n'est pas trop éloignée de la vérité.
En I6i7, le ghetto devait, tant au mont-de-piété qu'à des particuliers, 167.076 écus; cette dette augmenta rapidement pour les raisons qu'on a vues. Voici quelle était, en 1668, la situation passixe <l<- la communauté :