REVENUS
Rente do collège allemand i .000 écus d'or.
Intérêts sur fonds placés à 6 "/0 140 —
Revenus d'Axdea 120 —
Location d'une maison 8 —
Cod. Vat. 6792.
(1) Acte d'achat d'un terrain par Grégoire XIII, en date du 20 juillet 1 582. (IL Archivio di Stato di Roma, Chirographi, ser. A. vol. I.)
J Tzarphati était d'une famille originaire de Fez et naquit en France. Son savoir était grand. Il prouva, dit Basnage, que Jules III avait été prophétisé par l'Écriture sainte et tira son nom, en s'appuyant de la Géinara, des textes sacrés. (Liv. IX, 863.)
Les plus cruels ennemis des juifs et les plus habiles furent toujours des convertis.
Armé de ce /rie ardent et impitoyable qui est le propre des néophytes, Tzarphati entreprit de convertir ses anciens coreligionnaires. Il prêchait dans un oratoire assez vaste, voisin du ghetto, et appartenant à la confrérie de la S. Trinità de' Pellegrini. Une église eût été souillée par la présence d'infidèles, mais un oratoire convenait à merveille; s'il s'y trouvait quelque objet du culte, on l'emportait soigneusement avant l'entrée des juifs. Il prêchait bien. Montaigne, alors à Kome, alla l'entendre, attiré par sa renommée. « Il y avait d'excellents prêcheurs, dit-il, comme ce rabbi renié qui prêche aux juifs le samedi après dîner à la Trinité. Cetui était fort fameux docteur parmi eux, et, par leurs arguments, mêmes leurs rabbis, et le texte de la Bible, combat leur créance (1) ».
Mais Tzarphati prêchait dans le vide; plus il se montrait éloquent et enthousiaste, plus de juste défiance il inspirait aux juifs. Un de ses amis, Moro da Fessa, l'en prévint sans ambages : « Les juifs disent résolument qu'ils ne veulent pas venir à vos sermons et qu'ils se soucient peu des mauvais offices que vous leur rendez... Cela soit dit pour vous avertir, attendu qu'ils sont fort mal disposés à votre endroit; bien
(1) Journal de voyage, p. 159.
qu'on dise que vous êtes leur serviteur pour leur prêcher la loi sainte de Dieu sans nul salaire de leur part, toutefois votre enseignement ne leur agrée point, et ils préféreraient entendre les leçons de n'importe quel autre chrétien (1) ». Il y avait presque une prophétie dans cette lettre.
Tzarphati s'en fut alors trouver le pape et lui représenta tout l'avantage qu'il y aurait à rendre obligatoire pour les juifs la fréquentation de l'oratoire où il prêchait la parole de vérité. Grégoire XIII se laissa convaincre; mais sa décision ne fut pas, sans doute, celle qu'attendait le trop zélé néophyte; il obligea les juifs d'assister aux sermons contre leurs erreurs, et chargea quelqu'un autre de les prêcher (2). Ce tempérament était dû à l'intervention du cardinal Sirleto (3).
La nouvelle obligation imposée aux juifs n'en était pas moins des plus dures et des plus vexatoires. Chaque samedi, au sortir de la synagogue, le tiers au moins de la population du ghetto, en y comprenant les enfants âgés de plus de douze ans, devait se rendre à l'oratoire pour y entendre malmener, une heure durant, leurs rabbins et leurs croyances (A). Il était ordonné au sermonneur (c'était presque toujours un
(1) Bibl. Vat. Cod. Vat. 6792.
2) Bulle « Sanctn Mott r Ecclrsia », 1er septembre 1584. (3) Basnage, liv. IX, 863.
i D'abord cent homme? et cinquante femmes; plus tard, trois cents personnes. (Gregoroviih, Hi<nr<li, p. 83.)
dominicain) de commenter impartialement et sans passion, le texte biblique dont le rabbin venait de donner lecture, et d'en montrer le véritable sens. Même, pour ne point blesser les sentiments des juifs, on lui prescrivait de ne prononcer qu'à voix basse les noms de Jésus et de la Vierge (1). M;iis que de Ibis le pieux, orateur, emporté par un zèle trop ardent, ne se laissait-il pas aller à remplacer L'argument par l'invective et à accabler de sanglantes injures les contempteurs de la foi! Les recommandations réitérées des papes en témoignent. Aussi arrivait-il que les juifs ne lui prêtaient pas toujours toute l'attention désirable; les uns se bouchaient les oreilles avec du coton, les autres s'endormaient. Afin de prévenir ces distractions, un surveillant fut chargé, une longue baguette à la main, de parcourir constamment les rangs des auditeurs (2). A la porte de l'église, un registre était déposé sur lequel on inscrivait le nom des absents, qu'une lourde amende et parfois la prison punissaient de leur obstination dans l'erreur; un néophyte veillait à ce qu'il n'y eut point de substitutions (3). Quant aux frais de la prédication, ils étaient, bien entendu, à la charge de
(1) Basnage, liv. IX, 90(1; Piazza, p. IS2.
(2) Il ne faut pas trop s'en étonner; c'est de cette façon qu'aujourd'hui encore, dans certaines églises italiennes, on réveille l'attention des enfants chrétiens. (Gamoin peVence, Impressions lakistes, Souvenirs des lacs de la Haute-Italie.)
(3) Sprenger, Roma nuova, p. 107; Piazza.
280 LE SAINT-SIÈGE ET LE> Il [FS
la communauté. C'est là ce qu'on appelait la « predica coattiva ».
L'effet ne tarda pas à s'en faire sentir, pour un temps, tout au moins. « Sous le pontiticat de Grégoire XIII, dit une supplique juive, la communauté lut réduite à une grande pauvreté par suite de l'abjuration de nombreux juifs fort riches (I) ».
Cependant, à Grégoire XIII de sévère mémoire, succéda Sixte-Quint, chez qui le prosélytisme n'excluait pas l'humanité. Il s'empressa d'amender singulièrement la rigueur des prescriptions de son prédécesseur ^2 1 ; les juifs ne furent plus astreints à assister aux sermons que six fois par an. .Mais ce répit ne dura guère. Clément VIII, rigoureux en cela comme pour le reste, rétablit, dans toute sa dureté, l'ordonnance que la haine de Tzarphati avait dictée à Grégoire XIII 3 C'est de nos jours seulement, que Pie IX délivra les habitants du ghetto de ce pénible devoir (i).
C'était trop ou pas assez. Cette tentative de demiintimidation, inspirée plutôt par la rancune d'un apostat que par l'ardeur d'un apôtre, allait contre son but. Le premier moment passé, elle provoqua, parmi la jui-
(1) Recueil « Ali Ulustrissima », doc. 13. 2 Bulle « Christiana pietas », 22 octobre 1586. Bulle « Csecca et obdurata », 25 février 1593. (4) Interrompue durant l'occupation française, la prédication obligatoire fut reprise lors de la restauration du pouvoir papal. Elle se lit alors dans leglise S. Angelo in I'escheria, voisine du ghetto.
vcrie, plus de colères que (Je défections. Les succès des convertisseurs furent dus, si l'on en croit les registres de la communauté, à tout autre chose qu'a la persuasion. En voici la preuve :
« En novembre 1604, le protecteur des catéchumènes fît enfermer au monastère Josué Ascarelli, grand rabbin, sa femme et ses quatre fds. Au bout de quarante-trois jours, on dut renoncer à vaincre l'obstination du rabbin et de sa femme; mais leurs enfants, dont l'aîné n'avait que douze ans, ne tirent pas difïiculté pour se convertir. Le 22 janvier, le cardinal Baronius les baptisa ».
« Le 22 mai 1641, Canosa, femme d'Angelo di Pinto, fut conduite, avec ses deux fils, à la maison des catéchumènes. Le 2 juillet, n'ayant pu la convaincre, le protecteur la laissa retourner au ghetto. Ses enfants consentirent à abjurer ».
« Le 23 février 1642, on amena au couvent, Esther, femme d'Israël Terracina , sur la déposition de deux témoins. Elle refusa obstinément de se laisser convertir ».
« Le ï septembre IGoO, Patientia, âgée de douze ans, sa sœur Reina, Agée de sept ans, Angelo, qui en avait neuf, furent enlevés dans le ghetto, car leur père était mort chrétiennement à Pérouse. Tous trois abjurèrent bientôt ».
« Le 2 mai 1666, Adula, esclave ramené de Tunis, fut
LE SAINT-SIEGE 1.1 LES Jl IIS
jugé digne, après le temps d'épreuve, d'être baptisé. Au dernier moment, pendant que le prêtre allait chercher ses vêtements sacerdotaux, il s'enfuit de l'église et on ne le revit plus ».
« Le \"2 décembre 1007, la lille de Giuseppe <li Piperno, qui avait dix-huit ans, entra au couvent; quinze jours plus tard, elle renonçait complètement à ses erreurs ».
()u le voit, les conversions étaient peu fréquent! l'âge où les arguments des convertisseurs auraient pu avoir quelque influence sur la vocation des juifs; elles Pétaient beaucoup plus avant.
Il y a quelques exemples d'une étonnante fermeté. Le "2't novembre 1736, au matin, on amena sur la place du pont Saint-Ange deux juifs, l'un âgé de quarante ans, l'autre de vingt-quatre, afin de leur faire subir le dernier supplice; des prêtres et des chanoines les entouraient, les conjurant d'abjurer; c'était peutêtre pour eux le salut; tous deux demeurèrent inébranlables, et la populace outrée couvrit leurs cadavres d'immondices 1 \. Le 25 février 1717, un juif, qui avait l'intention d'abjurer, entra avec sa femme et ses deux ii lies à la maison des catéchumènes. Tous reçurent le baptême, mais la femme résista à toutes les supplica-
l Journal d'un moine, rapporté par Bertolotti. (Revue des Etu<I<s juives.)
lions. On doubla pour elle le temps d'épreuve, rien n\
lit; elle s'en retourna seule ;ui ghetto.
Les convertisseurs ne négligeaient rien, cependant, pour assurer les conversions.
Entré dans la maison des catéchumènes, il fa liai I faire preuve d'une rare obstination pour n'en point sortir chrétien. Les convertisseurs ne demeuraient pas facilement convaincus de l'inanité de leurs efforts, témoin ce juif que l'on enferma au monastère « pour explorer sa volonté » et qui, trois jours après, se sauva par la fenêtre; ramené de force, il s'enfuit encore et se cacha au ghetto, mais ses parents, redoutant la colère du cardinal-protecteur, le livrèrent de nouveau. On le confia aux soins exclusifs d'un prélat, qui obtint promptement sa conversion. Un juif français, condamné aux galères, s'était réfugié à Home; on l'y emprisonna; sur sa déclaration qu'il voulait se faire chrétien, on l'envoya à la maison des catéchumènes, mais là, il hésita, et finalement refusa de céder aux prières des néophytes. Immédiatement conduit à Civita- Vecchia, il mourut sur les galères pontificales (1065). Un jeune homme, qui voulait abjurer, avait entraîné au couvent sa fiancée, mais celle-ci résista opiniâtrement; alors le jeune homme sentit, à son tour, chanceler son ardeur; il voulut retourner au ghetto. On le jeta dans les prisons du Capitole d'où il ne sortit que chrétien.
Il est certain aussi qu'on ne se montrait ni très
284 LE SAINT-SIÈGE l I LES JUIFS
exclusif, ni très difficile sur les BÎgnes de vocation; l'affirmation d'un témoin, même démentie pai 'l'intéressé, un mot échappé dans une conversation, un geste, passaient pour une preuve suffisante (1). Nous en trouvons la preuve dans les registres mêmes de la maison des catéchumènes, contresignés par le curé de l'église de S. Maria de' Monti, et qui se rapportent cependant à une époque où Ton se montrait déjà bien plus difficile sur le chapitre des conversions (2).
« Le 5 mai 1005, Stella, fille de Jacob, a été amenée au couvent parce qu'un de ses parents, catéchumène, affirmaitque, devant lui, elle avait manifesté le désirde devenir chrétienne. Après avoir résisté vingt-cinq jours, elle consentit à abjurer. On la baptisa sous le nom d'Hortense ».
« Le 2 décembre 1649, Guida, âgée de treize ans, fut conduite à la maison des catéchumènes sur la déposition de deux témoins; elle refusa avec persistance de se convertir » .
« Le 14 janvier 1087, un néophyte ayant affirmé qu'une juive voulait se faire chrétienne, elle fut conduite au couvent. Elle résista longtemps, et l'on ne par-
Ci) Benoit XIII mit un terme à ce que cette façon d'interpréter les volontés d'un hétérodoxe pouvait avoir de trop large. (Bulle a Emanavit imper», 14 février 1727,. Voyez aussi la bulle «.Postremomense» de Benoît XIV.
2 E. Natali, p. 244.
vint à la convertir que le I r mars suivant, Elle avail vingt-quatre uns ».
« Le 26 avril 1689, sur la dénonciation «le deux témoins, le protecteur des catéchumènes envoya des soldais dans le ghetto, pour s'emparer d'une jeune fille de dix-neuf ans. Les juifs la cachèrent; on arrêta sa mère <it son frère, et la jeune fille dut se livrer. Elle ne renonça au judaïsme que le 5 janvier suivant ».
Il avait fallu, on le voit par ces exemples choisis au hasard et que confirme la correspondance du cardinal Sirleto, protecteur de la communauté (publiée parM. Dejob) (1), beaucoup de sagacité de la part des dénonciateurs et beaucoup de bonne volonté de la part du directeur de la maison des catéchumènes, pour découvrir chez ces jeunes filles des indices de vocation. Mais la fin, sans doute, sanctifiait les moyens.
Il arrivait aussi parfois qu'un néophyte, dans l'ardeur de sa foi nouvelle, offrît à l'Église toute sa famille; il en avait le droit. Tel ce mari qui, après s'être converti, contraignit sa jeune femme à entrer au couvent des catéchumènes; elle y demeura quarante jours, durée habituelle du temps d'épreuve, puis, comme elle persistait à rester juive, ont dut la renvoyer. Tel aussi cet oncle qui, avec plus de succès, livra au Saint-Ofiîce, par acte notarié en date du 30 mai 169cS, ses quatre
(1) Revue des Études juives, n° 17.
i I s UNT-SIEGE ET LES JUIFS
neveux. Il les donnait, mais il fallut les prendre; <>n dut opérer une descente à main armée dans le ghetto. Finalement, toutefois, les convertisseurs eurent plein succès. Une autre fois encore, c'est un père qui traîne son (ils, âgé de trente-trois ans, au monastère et L'oblige à abjurer.
La conversion d'un chef de famille entraînait presque forcément celle de tous les siens, car sa femme, ses enfants, ses parents étaient tenus de se présenter à la maison des catéchumènes et d'y subir, bon gré mal gré, le temps d'épreuve. Leur foi devait être bien solide pour ne point être ébranlée par les assauts dont elle était alors l'objet! N'était-ce point le devoir de l'Église d'éviter a tout prix que les liens de la famille fussent rompus par la conversion d'un seul membre ! ?
Les baptêmes faits à l'insu des parents étaient rares à Rome; on en cite pourtant quelques exemples. Un enfant de cinq ans fut un jour laissé par sa mère quelques instants chez des parents qui étaient chrétiens; ceux-ci s'empressèrent de le baptiser. La mère protesta, ramena l'enfant au ghetto, l'y cacha; ce fut en vain; les sbires pontificaux vinrent le prendre et il fut élevé chrétiennement (2). Voici un
(1) Édit du cardinal S. Onofrio, 1er juillet 11135, §9. (Bibl. Casanatense.)
(2 On sait que dans d'autres pays, il suffisait parfois qu'un enfant jetât sur un autre un peu d'eau, en lui disant : « Je te fais chrétien », pour que le baptême fût considéré comme valable.
LE RECRUTEMENT l>i:s CATECH1 MÈNES W
autre exemple de la facilité avec laquelle on profltait des occasions qui s'offraient <l«' multiplier les conversions : un jour, Fra Giovanni Domenico aborda, dans l'église S. Maria délia Miner va, un juif nommé Tullo Serotino et le pria, moiti»' plaisanl moitié sérieux, de lui laisser baptiser un de ses enfants. Comme le juif refusait': « Par ma foi, dit le frère, le pape luimême en serait le parrain ». « Si eela est, j'accepte, répliqua Serotino, je veux vous donner sur l'heure un de mes enfants » ; puis, craignant d'en avoir trop dit, il se ravisa et ajouta : « Je préférerais les égorger tous. » Ces paroles imprudentes furent rapportées au protecteur des catéchumènes qui s'en prévalut aussitôt pour réclamer tous les enfants de Serotino ; on alla les chercher au ghetto, il y eut lutte, presque sédition, mais enfin les soldats pontificaux revinrent avec deux des enfants du juif, qu'on baptisa. Suivant la promesse faite, le pape leur servit de parrain (1).
Le 27 mars 1659, même aventure advint à Prospero di Pultro,qui eut aussi, bien malgré lui, l'honneur de voir ses enfants baptisés par le pape (2).
Par tous ces moyens, le nombre des pensionnaires de la maison des catéchumènes augmenta rapidement. Les fonds manquèrent; c'est alors que Jules III créa
(1) Benoît XIV défendit ces sortes de baptêmes.
(2) Revue des Études juives, n° 5, p. [)6.
l'impôt de dix florins par synagogue dont il a été parlé plus haut (i).
Durant le temps d'épreuve, les catéchumènes devenaient, pour ainsi dire, les prisonniers des néophytes chargés de les convertir; un édit, en date du 7 juillet 1635, impose une amende de cent écus d'or et même des châtiments corporels, aux juifs qui auraient tenté de s'évader de la maison des catéchumènes (2)- Cette menace ne suffisant pas, le cardinal Odescalchi aggrava encore les peines encourues (14 octobre 1653) : cinq ans de galères pour les hommes, le fouet pour les femmes, de plus la confiscation totale, punissaient la moindre velléité d'hésitation.
Toute relation du catéchumène avec ses coreligionnaires était interdite; en passant le seuil du monastère, il devait oublier momentanément qu'il avait été juif. C'est en 1568 que le cardinal Sirleto, en novateur qu'il était, publia la première ordonnance à ce sujet (3). Défense était faite aux catéchumènes et aux néophytes, sous peine des inévitables trois coups de corde, du fouet, et d'une amende de vingt-cinq écus au prolit du monastère, de pénétrer dans le ghetto, de boire, manger ou dormir en compagnie de juifs, et même de leur adresser la parole.
I Voir p. -2-28.
î Bibl. Casanatense.
(3) Bibl. Vat. Cod. Vat. 6792.
LE RECRUTEMENT l>KS CATÉCH1 MENES 289
Clément VIII confirma cette ordonnance et, peu après, le cardinal Hnsticus est obligé de rappeler, en les rendant plus sévères, les prescriptions de Sirleto I Au catéchumène qu'on surprendra en conversation avec un juif, quand bien même ce serait son père, on sa mère, ou son fils, l'amende, la bastonnade, l'exil (2). Pour les juifs qui auraient osé s'approcher à moins de trente toises du monastère et, à plus forte raison, du couvent, l'édit prescrit les mêmes châtiments. Quant à celui qui se serait permis d'entraver, même indirectement, l'action bienfaisante de l'Église, qu'il fût juif, ou par impossible, chrétien, son crime ne pouvait être expié que par les galères à perpétuité et la confiscation totale de ses biens (3) .
Lorsque le catéchumène avait enfin consenti a devenir chrétien, on lui administrait Je sacrement du baptême et les autres sacrements, dans la basilique de Latran, en grand apparat, un jour de fête, a l'Epiphanie ou a la Pentecôte. On faisait alors des fournées. Quand il n'y avait pas assez de catéchumènes à Rome, on en amenait de fort loin ; ou bien, on se procurait un Turc. Parfois, le souverain pontife assistait en personne à la cérémonie. Le cardinal qui présidait adressait un long
(1) Le 13 mars 1603. Bibl. Casanatense.
(42) Le 14 octobre 1659, le cardinal Odescalchi renouvelait cet édil.
(3) Édits de 1592 et de 1635, § § 7 et 8. Toutes ces prescriptions se trouvent renouvelées et confirmées dans le grand édit de Benoit XIV (1751) dont il a été parlé ci-dessus, p. 197.
discours à l'assemblée où il se félicitait du miracle qui venait de s'accomplir sous ses yeux (1); puis, le nouveau converti était promené par les rues de la ville, en carrosse, vêtu de satin blanc, alin que chacun put constater sa conversion (2) .
Si le catéchumène était l'objet de soins si jaloux, on conçoit que le néophyte , dont on avait enfin obtenu la conversion, fut encore plus strictement observe 3 . L'Église en faisait sa chose, elle le considérait comme un pupille dont elle avait mission de défendre la foi encore mal assurée; elle veillait sur lui avec un soin méticuleux et sévère. Plus encore peut-être qu'aux catéchumènes, l'Église défend aux néophytes de fréquenter jamais les juifs, sous quelque prétexte que ce soit; il ne leur est même pas permis de se laisser aborder par eux dans la rue. Le néophyte doit rester sous l'œil vigilant des convertisseurs; il ne peut s'écarter de Rome sans y être autorisé par écrit par le cardinalprotecteur, « même pour changer d'air », dit l'édit (4).
(1) Gregoroytos, liicordi, p. 86.
(2) Basnage, liv. IX, 900; Moroni. art. Battesimo, et Bibl. Vat. Cod. Urbinate, 166o. Relazione délia funzione fatta ncl battesimo datoda P. P. Clémente XI a tre Ebrei nella Basil ien Yaticana (12 mars
(3) On sait que le néophyte est au catéchumène ce que le papillon est à la chrysalide.
(4) Édit du 1er juillet 1635. Cf. Éditdu cardinal Odescalchi (7 juillet 1660) contre Tommaso Agostino, sa femme et ses trois fils, néophytes, soupçonnés d'avoir quitté Home subrepticement, dans le but d'apostasier. (Archivio segreto vaticano.)
Et, comme la misère est mauvaise conseillère, il fal
lait aussi que, dans le mois qui sui\;iil leur sortie de la maison de conversion, les néophytes prissent un métier,
sous menace de trois coups de corde.
Cependant, on leur accordait, à l'occasion, quelques secours, quelques faveurs. Il a été déjà parle des pensions allouées à certains néophytes de marque; mais il arrivait aussi que pour faciliter une conversion, on fit luire aux yeux du catéchumène de moindre importance l'espérance d'une récompense. Ainsi Clément VIII concède des rentes, sur le mont-de-piété d'Avignon, à deux jeunes néophytes (11 novembre 1594); Urbain VIII ordonne à son trésorier général de donner des bijoux (collier d'or, croix de rubis et de diamants) à Urbain et Anna, juifs convertis le 28 mai 1639 (1). On constituait des dots pour les jeunes lilles (2;.
Tout cela ne se faisait pas sans difficulté. Curtio de' Franchi, ami de Sirleto, se plaint d'avoir beaucoup de peine à délivrer aux nouveaux convertis les vêtements qu'on leur destine; il lui faut sans cesse invoquer l'autorité du cardinal; un jour même il a dû faire ouvrir de force la caisse où étaient contenues les bardes réservées aux néophytes, et on lui en a fait un crime.
(1) Bertolotti, Revue des Études juives. Cf. bulle «Nuperpropart . de Benoit XIII, 8 janvier 1720.
1,2) Bulle « Nuper pro parte », de Benoit XIII.
u Dieu sait, ajoute-t-il, combien, toute cette semaine, je me suis fatigué à leur service, jusqu'il quatre ou cinq heures de la nuit ; l'autre soir, je me suis donné beaucoup de mal pour accommoder deux femmes que je venais de tirer du ghetto. Après cela, on me jette la pierre | I Non moins curieuse est la lettre d'une pauvre femme qui vient de se convertir, non sans quelque arrièrepensée discrètement éveillée en elle, à ce qu'il semble, et qui se plaint amèrement qu'on ne lui paye pas la pension promise etqu'on réponde à ses réclamations « d'aller se faire nourrir par son mari », qui était resté juif (2)/
Très sensément, l'Église pensait que le plus sûr moyen de confirmer la foi nouvelle des néophytes, était de leur faire épouser des chrétiens. Elle s'y employait activement. Au besoin, on rompait les mariages existants (3).
C'est par ces moyens que la papauté luttait contre le judaïsme à Rome, et certes, si elle se montra parfois, sur d'autres points, intolérante et oppressive, elle fît preuve, dans une question qui lui tenait tant à cœur, d'une louable modération, en ne suivant pas les exemples d'extrême violence et de persécution dont elle était entourée.
(1) Dejob, Revue '/>js Études jui\ es.
(2) Ibid.
(3) Bulles « Apostolià ministerii » et « Singulari nobis », de Belli.it XIV.