CONCLUSION
Nous n'aurons garde, en finissant, de franchir les bornes du terrain strictement délimité que nous avons essayé d'e\pIorer. Qu'il nous soit permis, toutefois, de faire observer que cette histoire particulière éclaire sur plus d'un point l'histoire générale. Peut-être que si le lecteur jette un coup d'œil d'ensemble sur les faits que nous venons d'exposer, il pensera, comme nous, que les sentiments dont s'inspire le Saint-Siège, sa politique générale, se reflètent fort exactement dans l'histoire, d'ailleurs si intéressante, si originale, de la communauté israélite de Rome.
Cette longue période du moyen âge, qui constitue la grande époque théocratique, est considérée d'ordinaire comme l'ère de l'intolérance et de l'oppression religieuse. Et pourtant ce fut le temps où les juifs furent traités à Rome avec le plus de douceur. C'est que le Saint-Siège, qui s'arroge alors la mouvance des royaumes aussi bien que la direction des consciences,
qui ne craint rien de personne, a de ses droits une conception plus large qu'elle ne le fut jamais. Il en use avec une rare modération. En Sicile, on le voit accepter un compromis étrange entre les rites de l'Église grecque et les dogmes de l'Église latine; à Rome, il tolère une chapellearménienne, une synagogue. L'Église considère tous les hétérodoxes, non comme des ennemis, mais comme des égarés, qu'elle se flatte de ramener, non comme des opposants, mais comme des dissidents; elle se donne pour unique frontière la ligne qui la sépare des musulmans et des idolâtres.
Tout change au moment de la restauration catholique. En se reconstituant contre l'ennemi né dans son sein, la catholicité se referme, se resserre, devient exclusive et agressive. Un esprit nouveau prédomine, plus défiant, plus rigoureux, plus âpre. Ce n'est pas tout; une transformation politique s'est opérée en même temps que l'évolution religieuse. La papauté n'est plus une puissance universelle, mais une puissance temporelle renfermée dans d'étroites limites, un État en rivalité avec d'autres États dont elle devra fatalement suivre les erres. De là vient un bizarre mélange de tolérance et d'oppression. Les papes pressurent les juifs pour alimenter leur budget, les molestent pour apaiser leurs remords et, quoique un peu négligemment, s'appliquent à les convertir. Plus sages néanmoins que beaucoup, ils n'expulsent, ni ne dépouillent, ni ne torturent.