CHAPITRE II
LE QUARTIER l)KS JUIFS AVANT l'ÉDIT DE 1555
Preuves du passade des juifs sur la rive gauche du Tibre «les le milieu de l'époque médiévale. — Le palais des Pierleoni. — Le Pons .Imheorum. — Nouveau cimetière du cirque Maxime. — Nouvelle synagogue voisine du palais des Cenci. — Les juifs sont groupés alentour. — Quelques juifs continuent d'habiter le Transtévère. — Les juifs et les chrétiens rivent confusément. — Descriptions fantastiques de Home dans les livres talmudiqucs.
Les traces, les preuves de la présence des juifs sur la rive gauche du Tibre dès le milieu du moyen âge sont nombreuses et, ce semble, assez probantes.
Au onzième siècle s'élevait, sur les ruines du théâtre de Marcellus, la demeure seigneuriale des Pierleoni ; or, les Pierleoni étaient des chrétiens de fraîche date, et le fondateur de la famille, le préteur juif qui était venu avec d'autres installer sa boutique dans les assises du théâtre, ne devait pas s'être éloigné beaucoup du quartier habité par ses coreligionnaires. Ils étaient même assez nombreux déjà dans cette partie de la ville, pour avoir fait donner au pont Fabricius, actuellement Quat-
LE SAIN r-SIÊGE l. l LES Jl il S
tro Capi (1 ), qui unit à la terre ferme Pile du Tibre, le surnom de « Pons Judsorum ». Dans un acte qui remonte au pontilicat de Benoit VI II 1012-1024 le « Pons Judœorum » est cité comme voisin du « Pons Senatonim », aujourd'hui « Ponte Hotto (2). » La précieuse et parfois très scrupuleuse description de Rome connue sous le nom de Uirabilia attribue, il est vrai, cette épithète au pont Saint-Ange, et certains auteurs ont tiré de ce fait des conclusions assez inattendues, mais il n'\ a là assurément qu'une erreur de copiste, car le texte porte : « Pons Adrianus qui dicitur Judxorum. pons Fabricius, etc. »; et l'on voit que la transposition est facile. Au surplus, il est dit un peu plus loin, dans le même ouvrage, que le pont des juifs est proche du cirque Flaminius (3), situé, on le sait, au pied du Capitale, ainsi que du temple de Faunus (4), aujourd'hui détruit et qu'un passage d'Ovide nous apprend avoir existé ii l'extrême pointe de l'île du Tibre (5). La « Gra-
(i; A cause des Hermès polycéphalesqni en ornaient les extrémités.
(2) CaHCELUBRI, p. 22 L
(3) Edition Pabtiiey, p. 14, ligne 0.
(4) Ibid, p. 2o, ligne 10.
(o) Idibus agrestis fumant altaria Fauni
Hic, ubi discretas insula rumpit aquas.
Ovide, Fastes, II, 193.
Cf. Mai'.i.iams, p. I i, etMARUNO Va?!, p. 342. A moins qu'il ne s'agisse d'un autre temple, également dédié au dieu Faunus, et que M. Part li. -y place près de l'église S. Maria del Sole, bien qu'aucun autnauteur n'en parle, ce qui d'ailleurs laisserait intact le raisonnement.
Ll<: Ql ARTIER DES JUIFS A ROME 29
phia Aurex Urbis Roms », qui paraît être le texte épuré, érudit de l'ouvrage dont les Mirabilia sonl
la version destinée au vulgaire (l'allure même des titres semble confirmer cette supposition), dit au reste, clairement : « Pons Fabricii in ponte Judaeorum », ou, d'après une leçon qui est préférable : « Pons Fabricii et Judicorum », et elle ajoute : « Quia ibi Judsei habitant (1) ».
Dans un testament, en date de l'année 1300, l'église S. Biaggio de' Cacabarii est désignée comme se trouvant au milieu du quartier juif (2). Mais voici qui détermine mieux encore le lieu qu'habitaient les juifs au treizième et au quatorzième siècles : en 13io, survint une terrible inondation dont toute la ville eut à souffrir, mais plus particulièrement le quartier juif qui s'étend, dit le chroniqueur, de la place Giudea à Varc par oh Von va à la place des Savelli (c'est-à-dire au Portique d'Octaviej (3J. Ce fut aussi non loin de là, au Parione, que les juifs durent longtemps présenter aux nouveaux pontifes le Livre de la Loi et faire acte d'obédience [A).
(i) Ozanam, Documents pour l'histoire de l'Italie, 1850.
(2) « Ecclesia S. Blasii in contrada Judaeorum, in regione S. Angeli [irope domum Joh. Card. Buccamatii ». Ex testaraento anni 1 309, inter schedas Panvinii (Archivio segreto Vaticano, fol. o i). Pour Buccamatius , lisez Bicci, p. 20. Voyez la note 2 de la p. 34.
(3) Hist ortie Romaine Fragmenta, dans Muratori, Antiquit. Italie.
(4) Voyez plus loin, chap. ix.
L'ancien cimetière de la porte Portuense avail été remplacé par un cimetière plus proche, situé au Transtévère, à l'intérieur des murs et, à ce qu'il semble, près du fleuve; ce lieu porta même, jusqu'à une époque récente, le nom caractéristique de « Ortaccio degli Ebrei (1). » Ceci prouve, soit dit en passant, à quel point ce quartier était alors abandonné. Les statuts de Rome, qui datent d'avant le quatorzième siècle, font aux juifs une obligation d'y enterrer leurs morts (2). Mais ce cimetière se trouva lui-même bientôt trop éloigné, et les juifs en créèrent un autre, plus à leur proximité, au versant du mont Aventin, derrière l'église S. Maria in Cosmedin (3 . C'est là, dans un coin de l'im-
(1) Le lieu en est déterminé par l'inventaire des biens d'un certain gentilhomme nommé Luea di Stefano dello Crapulo, du quartier du Capitole, qui possédait sept pièces de terre, plantées de vignes, à l'intérieur des murs, entre le fleuve et la voir publique, au lieu dit « Campo Judei ». (Archivio del Salvatore, arm. IV, mazzo II, n° 100, dans les notes inédites de P. Adinolfi. La dénomination de Campo ou Ortaccio indique bien, ce semble, la présence d'un cimetière et non d'une agglomération, et c'est à tort, selon nous, que Gregorovius y a vu un argument en faveur de sa thèse sur le séjour prolongé des juifs au Transtévère.
2 "Judei et Pagani in Urbeet per stratas et Plateas nullatenus sepelliantur, et si contrarium fecerit per aliquem pena y librarwn prov. incurrat, <i corpus eximere teneatur, liceat tamen sepellire eos in eorum campo per <os cinpto iuxta sanctum franciscwn d* regione transtyberim s. Fnmceseo a 7{</«/ . ubi est eorum sepultura comunis et in aliis cimiteriis i-onsuctis ». (Statuts de Rome, liv. Il, Art. co.
3 Et près de l'église S. Prisca. (Moroni, Dict. eccles. t. \.\l. î">;
LE QUARTIER l>KS .11 I K S A ROME 81
mense cirque Maxime, que l'on voyait encore, il y a quelque quarante ans, l<> cimetière Israélite, (ont embroussaillé decigués et d'orties, avee ses murs croulants et ses tombes blanches, dépourvues de toute inscription (ainsi le voulait la loi) (I). Peut-être cet emplacement f m t- i I impose à la communauté. Touchant presque ce cimetière se trouvait celui des suppliciés, et les chrétiens se plaisaient parfois à ces rapprochements.
La nouvelle synagogue, construite aussitôt après la destruction définitive de celle du Transtévère, consumée par un incendie en 1208 (2), s'élevait, également sur la rive gauche du Tibre, près de la place Giudea et du palais des Cenci (3), à l'emplacement qu'elle occupe encore aujourd'hui. C'est à son ombre que naquit, vers 1313, le fameux tribun Cola dillienzo (4). Moins grande,
Martinelli, Roma ricercata, p. 53. Bernardini, p. 192.) Quant à son ancienneté, voyez Makuants, Topographie, 1588, f. 124'', qui en parle comme d'une chose existante depuis longtemps déjà. Il dit qu'il se trouvait au Champ de Mars ; or, c'était alors la croyance du vulgaire que le Champ de Mars avait dû être situé entre l'Aventin et le fleuve. (Ibid. f. 8, 112.) L'ouvrage anonyme intitulé : « Roma antiqua distinta per regioni 1741 », p. 159, confirme cette opinion. C'est par erreur sans doute que Martinelli doc. cit.) fixe la création de ce cimetière au pontificat d'Innocent X.
(1) Gregorovius, Ricordi, p. 00.
(2) Voyez l'élégie composée à cette occasion par le poète juif R. Jechiel b. Jekutiel. (Jung, Literaturgeschichtr. Poes., p. 351.)
(3) Ludovico Monaldesciio, dans Muratori, R. I. Scriptorex, t. XII, 539. Bulles d'Urbain VI et de lîoniface IX.
('(•) « Fo nato nello rione de la Reola, sio havitatio fo canto df Jimne, fra li mulinora, dereto de Santo Tomao solto lo tempio de
moins riche que la précédente, car les temps étaient bien changés, elle n'en était pas moins l'objet «le la plus profonde vénération de la part de tous les juifs italiens I .
Qette synagogue était évidemment un centre. Les juifs se pressaient à l'entour, de même que les Sardes s'étaient groupés dans le voisinage de S. Maria Maggiore; les Saxons, près de S. Michèle in ^a-^ia; les Grecs, de S. Maria in Cosmedin; les Francs et les Lombards, au Vatican. Ils obéissaient là non à une loi, mais à cet instinct qui pousse invariablement <\e> compatriotes, habitant une ville étrangère, à se rapprocher, à former des colonies. Or, les juifs, malgré une longue cohabitation, étaient considérés par les Homains et se regardaient eux-mêmes, comme des étrangers -2 . Ouoi de plus naturel qu'étant d'ailleurs fort peu nombreux, ils aient senti le besoin de se rapprocher pour s'entr'aider :: ?
HJudici sic . » Vita di Cola di Rienzo toritta dn pteerfo auton . Dans un manuscrit de la Bibl. Angelica se trouve la leçon suivante : ¥ ■ nnto m lo Rione d.: la l. . iio kamtatio fo eanto -'• fixant, fra H moUnora, /<■ /" ■>//'( li-"l<i, solto lo tempio de li Judei ».
(1) Voyez p. 77.
j Voyez plus loin, chap. ix, pour la cérémonie de l'hommage qui caractérise bien cette situation.
(3) A Florenceetdans d'autres villes d'Italie, à Venise, par exemple, les juifs vivaient, san- j être obligés, dans une même rue. Voyez, Psrrbics, Histoirt de Florence, t. IV, 47 i, note \. Daru, Histoirt -/• Venise, MX, 16.