LE QUARTIER DES JUIFS A ROME
En 1219, une rue du Transtévère, voisine de S. Ce-
eilia portait encore le nom de Hua Jiuheoium (I .
La légende veut que la très vieille église S. Salvatore délia Corte ait été ainsi appelée à cause de sa proximité du quartier habité par les juifs, « Gurti Judaei », comme disait irrévérencieusement Horace 2 : elle veut aussi, et avec plus de vraisemblance, que la petite rue « délia Pal ma » au Transtévère, ait tiré son nom de la synagogue voisine; enfin, la tradition, dont on ne doit jamais négliger les avis, parce qu'elle a la mémoire longue encore que vacillante, a conservé le souvenir de la présence des juifs dans cette région durant une longue période (3).
Mais, de ce que les juifs habitèrent certainement, durant les deux ou trois premiers siècles qui suivirent
avait, au reste, plusieurs catacombes analogues le long de la voie qui parlait de la porte Portuense pour aboutir à Porto.
Le cimetière juif a été détruit lors d'une réfection des murs delà ville (Mautinki.u, Roma ricercata, 1 660, p. 20), peu d'années après que Bosio en eut dévoilé l'existence; il n'y a donc pas lieu de s'étonner, comme l'ont fait certains auteurs, de n'en plus trouver trace.
(1) Acte de cession par Pietro, fils de Bovonc di Oddone Capo di Ferro, d'une partie de sa maison à Paolo di Adeluca, en date du lii avril 1210. (Archivio di S. Maria in Via Lata, actes de G/ion. di Jacopo, an III du pontificat d'Honorius III.)
(2) Horace, Sat. liv. 1, ix, 70. Voyez ce que dit fort sensément, au sujet de cette étymologie plus ingénieuse que solide; Ridolfino C.nuniNESE, Descrizionc topog. di Roma moderna, p. 432.
(3) Gregouovius, t. I, 304; Abinghf, Roma mbterranea. Toutefois on sait qu'à Rome, plus que partout ailleurs, il convient de ne tenir que fort peu de compte de la tradition.
la chute de l'empire romain, sur la rive droite du Tibre, s'ensuit-il que tous y aient séjourné durant toute la durée du moyen âge et jusqu'à leur internement dans le ghetto, sous le pontificat de Paul IV ?
Certains historiens Pont admis, parmi les plus auto» risés, tels que Bosio, Basnage, — celui-ci, il est vrai, plus curieux souvent d'intéresser (pie de bien informelle lecteur — , le scrupuleux Cancellieri, Gregorovius et même M. Renan (1 . Ou'il me soit permis néanmoins d'examiner ici la valeur de cette hypothèse.
A l'époque dont nous venons de parler, au dixième siècle, Rome, quoique fort déchue, était encore populeuse; s'étendant au loin sur les deux rives du fleuve, elle occupait, bien qu'imparfaitement, toute la vaste enceinte d'Àurélien. C'était encore la Rome d'Auguste. Les juifs, auTranstévère, n'étaient pas isoles. Mais bientôt survinrent de nouvelles calamités plus terribles que les précédentes, inondations, tremblements de terre, incendies ^ , guerre civile, invasions (3). L'antique cité disparut peu à peu; sa population, dit-on, tomba à vingt-huit mille habitants [4). Dans cette œuvre de
(lj Bosio, Rom» sotterranea, lib. II. c. xxii, p. 142; Basnage, liv. VII, 210; Cakcelukri, p. 224; Gregokovius, 1. 1. 304; Renan. Vie '■tt Paul, \<. 101, note '■'<.
^ous les pontificat- «le Léon IX et d'Alexandre II, le feu causa de terribles ravages dans la ville.
Consultez Gibbon, The Décline and F-/// of //,. Roman Empir . chap. vol
I Castiglione, De I" population de liomc, 1878.
LE QUARTIER DES II Ils \ ROME
destruction, ce ne fut pas la nature qui eut le plus de part. Les hordes lombardes, les Sarrasins, les reitres conduits par les empereurs allemands, lui portèrent les coups les plus funestes. Sa ruine cependant n'eût pas été complète si un capitaine venu pour la défendre, Robert Guiscard, ne l'avait Iraitée comme jadis ses ancêtres les bonnes villes de France. Quand il pénétra (huila ville, par la porte « del Popolo », sous prétexte d'en chasser l'empereur Henri IV qui n'y était plus, il détruisit tout sur son passage et n'arrêta la fureur de ses soudards que lorsque la cité fut aux trois quarts saccagée. Grégoire VII en mourut de douleur et sa mort fut peut-être une expiation. Avec lui, périt définitivement l'ancienne Rome ( 1 08 1 ) (1). Il a fallu huit siècles pour effacer la trace de ce jour de pillage. Le Celius, l'Aventin, jadis si peuplés, devinrent des solitudes où s'élevaient çà et là, comme aujourd'hui, au milieu de monceaux de ruines, une église croulante, les débris d'un palais ou d'un temple. La vie se retira de la périphérie pour se resserrer autour du Capitole et du Campo di Fiore. Le quartier du Transtévère, ruiné,
(1) Chron. de Rob. Viscaut, c. Vil : « Une grant part de la cité fu arse. » Cf. Petr., Di.vcox. III, c. 53. Anon. Hist. Sicul. dans Muratori, R. I. Script, t. VIII, 773. Grëgokovius, t. IV, 238. Flavius Blondus, qui vivait au quatorzième siècle , dit Hist. Decad. Il) : « Ea nos et (ilin Henrici temporibus gestu considérantes conjicimus urbetn Romain tune primum ad hanc quie nostris inest temporibus rerum exiguitatem esse perductam ».
LE SAINT-SIÈGE ET LES -Il IFS
igé, fut abandonné <le presque tons ses habitants I . Quand Frédéric II vint par deux fois mettre le siège devant Rome, il y campa ses troupes au milieu des champs, et, bien plus tard, au seizième siècle, on n'y voyait encore que de rares habitations et quelques églises :> . 11 n'y avait même plus d'eau, car l'aqueduc construit par Auguste avait été rompu. Quelle apparence que les juifs soient reste- bénévolement dans ce quartier, seuls, en butte aux agressions des bandes pillardes qui parcouraient sans cesse la campagne romaine, en dehors de la vie commune!
Sans doute, mêlés au reste de la population romaine, ils suivirent le mouvement de concentration qui s'opérait alors et traversèrent à leur tour graduellement le Tibre, non sans s'être arrêtés quelque temps dans l'île S. Bartolomeo, l'insula Lycaonia des ancienne- cartes, ainsi que le laisse supposer un passage d'Albert Mussato (3). Les tanneurs leur avaient donné l'exemple de cette migration '» .
(1) BeDjamin de Tudela et l'auteur des Mirabilia, qui vivaient l'un et l'autre vers cette époque, parlent du Transtévère comme d'une région en grande partie inhabitée.
■2 B. i. amuxi, le Antiquité </■ lia città <U Borna, i'66'o, p. 109, dit : « Les Romains n'y habitent point et y ont seulement des jardins ». Il est vrai qu'ensuite le Transtévère se repeupla fort rapidement.
(3) « Tram et intra Tyberim morabantur », dit Hdssato, VIII, 7. Peut-être faut-il voir une confirmation de cette hypothèse dans le passage suivant d'une bulle de Léon IX (1049-1034) : « Media
tan ubi Judsei habitare videntur ». Voyez Cancblubri, p. 224.
(4) Nabduii, Borna antiqua, p. 169.