FORMATION DU GHETTO
Bulle d'Eugène IV d'apparence menaçante, mais inefficace. —Remarque sur la non^bservation fréquente des bulles pontificales par les juifs. — PaullV. — Son extrême rigueur. — Les juifs condamnés à vivre en un quartier distinct, isolés des chrétiens. — Difficultés que rencontre le pape dans l'exécution de son dessein. — Les propriétaires chrétiens. — Leurs querelles avec leurs locataires juifs. — Création du jus gazagà. — Églises rasées. — Agrandissements successifs de l'enceinte de Paul IV.
Ainsi 9 jouissant d'une tolérance fort rare à cette époque, les juifs romains restèrent libres d'habiter où bUm leur semblait durant tout le moyen âge. Quoique la plupart n'osassent guère s'écarter de la région où s'élevait leur synagogue, quelques-uns cependant avaient établi leurs demeures dans des quartiers plus riches, et il s'en trouva même d'assez hardis pour les adosser aux murs des églises (1) ! Ce privilège reçut une première atteinte sous le pontificat d'Eugène IV. La mansuétude n'était peut-être pas la vertu maîtresse de ce pape qui, faisant revivre d'anciennes prescriptions depuis long-
(1) Bulle « Cum nimis abmrdum », préambule.
leiiips oublitW 1 1), ordonna aux juifs de vivre dé! mais isolés des chrétiens et tous réunis dans ; quartier spécial (2).
Mais c'est de Klor'ence..oii l'avait relégué la révolte de ses sujets. qu'Rugi'ne IV avait fulminé sa bulle, et dans un moment où il pouvait à peine tenir tète à ses ennemis dndeliorsetdu dedans! I,es juifs profitèrent liabilement de son emliarras pour ne se point conformer à l'ordonuanee qui les frappait; et qui plus est, quand le pape revint tout-puissant à Home, non seulement ils surent se faire pardonner leur désobéissance passée, mais même ils obtinrent qu'on leur permît à l'avenir d*y persévérer. Fait fréquent dans les annales de la ji verie romaine et qui vaut la peine qu'on s'y arrêté!
Sous l'apparence d'une indifférente passivité, les Israélites romains cachaient une extraordinaire combatlivité, une ténacité peu commune. Il n'est guère de pays où les souverains aient eu plus de peine à leur faire respecter les lois qui les concernaient, non qu'ils se conduisissent en rebelles, loin de là : ils ne violaient presque jamais ouvertement les arrêts de la Cour de Kome, ils ne protestaient même que rarement; mais ils faisaient mieux, ils les oubliaient et s'entendaient
11) Condte de Lalraa III. Alexandre 111.
(2) Bulltta Oudutn iiil nostramawiiattiamv , 8 août iUl, §8. ainfer chriitianoi non habitent led infra crrium ricalunt seu locum a chriitinnit uparati et Wjregati, extra qaetii joiUatenuB mimnioMS habere tateant, interx deganl ».
Ki»RM\TliiN DL' CHETTD 311
a merveille à les faire oublier. Les souverains pontifes avaient beau onlonner, réglementer, légiférer, au bout de fort peu d'années les juifs reprenaient insensiblement leurs anciennes pratiques, trafiquaient comme* (lovant, se mêlaient aux. ciirétiens et souvent trouvaient moyen d'éluder les exigences nouvelles du lise. Hien ne lassait leur persévérance. La fréquence des ordonnances qui les concernent prouve leur peu d'eliicacilé (1). On eât dit qu'un dieu malin s'appliquait à les rendre vaines. Ce dieu malin, si propice aux juifs, avait-il nom Piutus? C'est vin dieu puissant et qui n'a point accoutumé de se montrer Intraitable envers eux. Il était alors plus que Jamais puissant à Rome. I^ vicaire du pape, le cardinal Luiiovico Scarampo, devenu prrtre conune il était devenu soldat, par ambition et par cupidité, aimait fort le lu\e, dépensait beaucoup, et cependant mourut presque aussi riche qu'un Medici. N'ayant d'autre appui, on ne saurait bldmer les juifs s'ils se servirent ilu seul recours qui leur restât pour obtenir un adoucissement aux rigueurs dont ils étaient sans cesse menacés, la corruption.
Soit persuasion donc, ou lassitude, ou compassion, pour toutes ces raisons sans doute à la fois, on n'inquiéta plus les juifs durant tout le pontificat d'Ëti-
(1) Au ilii-liiiilième mi'cIl'. Iw ordo:
Juif* M «uDt résignés.
iO I.K SAINT-S1È(.F. ET r.ES JLIFS
gène IV. Son successeur Nicolas V, puis Caliste lil (1) rappelèrent tour à tour et coRfirmèrent solennellement les prescriptions édictées contre eux ; elles n'en restèrent pas moins lettre morte, et un siècle plus tard, quand Paul IV monta sur le trûne pontifical (23 mai loSo), les juifs s'étaient répandus dans Home et les cbrétiens, par contre, avaient envahi le quartier juif.
Avec le nouveau pape, il en alla tout autrement. Le tu juillet l55o, il puljliait sa fameuse et très sé~ vère conslilulion sur les juifs {'i); les décisions de ses prédécesseurs relatives au lieu d^liabitation des Israélites y sont notamment rappelées et renouvelées ; le pape se borne, en apparence, à les préciser quelque peu (3) ; mais elles ne devaient plus, cette fois, rester inexécutées. Dès le 2-1 juillet, l'évêque d'ischia, vicaire général de Rome et chargé, à ce titre, d'appliquer l'ordonnance du souverain pontife, en faisait afiicher le contenu.
(1) Bulle <■ Si, ad reprimendos •, 28 mai iio6.
[i] Bulle <t Cttiu nimis absurditm •> -, vojez le chapitre su qui lui est consacre .
(3) § I. « Voleiites in jwafmissis, quantum cum Deo possumiu, sa- Itibriterprovidere, hùcnostra jperpetuo valituru coiutitulione eancimut i/Hod dt eetero perpeluis futitris temporibus, tam in Urbe quant ùi quibusvUalii* ipsius Romanie Ecclesias civitaiibut, terris et lotis, jttdxi omnes in Wto et vodem, ue si iile capax non fuerit, in daobui aut tribus vel lot quot satis sint, eontiyuis et ab habitationibus christiamrmn fenitus snuncfù, par nos in Vrbe et per magislrntus nostros in alUf dvitatibui, terris et locis prardicHs designandii vicis, ad quos unicM latitum inyresms patfat, et quibus solum unicus exilm dttur , omiiinfi habitent >.
FORMATION DU (;HETT0 41
avec quelques éclaircissements, sur les principales places de la ville (1); et le surlendemain, dit Cola Coleine dans son journal, tous les juifs étaient enfermés dans une même rue (2). On construisit aussitôt autour de Tenceinte affectée aux juifs, afin de l'isoler complètement, une haute et épaisse muraille, percée seulement de deux portes, ainsi que l'avait ordonné la bulle pontificale; le travail fut si activement poussé que, dès le 3 octobre, le pape en ordonnançait le payement (3). Cestdece jour que date le ghetto (4) .
Les juifs se récrièrent, comme c'était naturel; l'un d'eux, David d'Ascoli, publia même à cette occasion un pamphlet (5), et il employa de si bons arguments pour défendre la cause de ses coreligionnaires qu'il perdit la sienne et se vit condamné à la prison perpétuelle (6).
(1) Bibliothèque Casanatense, édit. U1.
(2) MoRONi, Dict, eccles., t. XXI, i7.
(3) R. Archivio di Stato. Divers. Camer. Cent écus à payer aux maçons qui ont construit le mur du ghetto.
(4) Le vocable ghetto a exercé longtemps la sagacité des étymologistes : les uns le font venir du toscan guUto, ou du modenois ghitio, qui, tous deux, ont le sens de sale, sordide; d'autres y voient une transformation de la racine talmudique ghet qui signifie : divorce, séparation, relégation; ou gouddai, séparation, haie, cloison; soit encore ghetia, troupeau. Quelques auteurs admettent, et c'est TexplicaUon qui semble la plus probable, que ghetto est l'abréviation da mot italien borghetto, petit bourg, quartier. (Voyez Littré, St/pp/. ,* MoRONi, Dkt. eccles,, etc.)
(3) Apologia Hebrxorum, Argentorati, 1559.
(6) CiNELLi, Biblioteca volante^ scanzia XIV, i9.
42 r.E SArNT-SIÈOE ET LES JllFS
Mais peu importait que les juifs murmurassent; ce ( 6tait autrement grave, c'est que les chrétiens m^mes s'insurgiVent. Pour constituer le ghetto tel q l'entendait le pape, on avait dû les faire déguerpir, sur riieure. des nombreuses maisons qu'ils possédaient dans cette région et on y avait installée leur place des juifs; d'où leurs plaintes fort légitimes, en somme. Cependant ils se ravisèrent bientôt, songeant au parti qu'ils pourraient tirer de leur mésaventure : les juifs étaient forcés de rester leurs locataires puisqu'ils ne pouvaient ni acheter les maisons où ils habitaient ni aller vivre ailleurs (i). Il était facile de se montrer exigeant envers de tels locataires. El, de fait, les propriétaires se montrèrent si exigeants que le pape fut promptement forcé d'intervenir. Si les juifs devaient être molestés, il ne fallait pas que ce fût pour le plus grand avantage de quelques propriétaires. Un édit amena une entente, bien précaire, il est vrai, car, peu d'années ensuite, le pape Pie IV était obligé d'interposer de nouveau son autoritii entre les possesseurs trop rapaces des maisons du ghetto et leurs locataires obligés (2). Il trancha la question, sans la résoudre, en décidant que le taux des locations serait dorénavant iixé par le camerlingm
(1 ) La bulle ■■ Cum nimis absurdum ■■ défend au» juits de posa lies liîens immeubles, g 2.
l'J) Cf. CAn\EVAi.i, Il Ghetto tli Uanlavit, p. 'JO, où l'on voit q duc de Uanlouc eut à lutter contre les mêmes dîfQcultës
KuiniAII'iN m lilItTTii i3
les deux parties entendues, et ne pourrait plus être augmenté par la suite (I). Ce furent les propriétaires, celte fois, qui réclamèrent, et non sans raison. Clément VII 1 s'elUirça, à son tour, île pacifier la querelle (2), mais en vain; il ne fallut rien moins, pour l'apaiser, [jue l'habileté de ce fin diptomate qui avait réusi^i u mettre d'accord toute l'Europe à Munster. Alexandre VII lit accepter le compromis suivant, que nous Irouvonn encore en vigueur à Rome au milieu de ce siècle : la communauté serait responsable des loyers, niftine dans le cas où un immeuble demeurerait vacant; par contre, les propriétaires s'engageaient formellement à ne plus modifier le prix, une fois fixé, des loyers, et à ne plus intervenir dans les locations (3). L'entretien des immeubles restait à leur cbarge (t}.
(I) Bulle .. ÎMuium a fdkù rtcordalicnu ... 27 février 1509, § (i. Oltc mesur<! rappelle ce qui s'est fait récemment en Irl&ndc.
r*) nirfdu H juin lOOi.
(J) Bulle " Adeapcr '/wih, lli novembre IBoS. Cette Imlle fut au9sitAl suivie, aelon la coutume, d'une ordonnance explicative, où il était <lil : a Oomorum domùti in loein prirdietis dotnns nobis, pri jtiato pretûi pur cammirium prirfatum tltclaraiido, hcatc teneantur. ntque iUad quavis muito imgen vel alteraiv rainant ».
(Il Li^s proprii'tairca n'avalent le droit d'eiiger aucun déilommagemenl pour les frais de réparation et de conservalion de leurs maisons; elles étaient donc, cela se conçoit, en fort iiiuuvais tîtat et on en aura plus loin la preuve. (Voir bulle « id eu ptr qun- ■). On lit (Ua> le Gionvile c(fl Foro, an- ISiM'J, p. ii\ : « Les maisons sur lesquelles les Juifs ont le droit do gazagit j restent soumises alor^ même que radminislratioii. voyant qu'elles menacent ruine, les a concédées ti d'autres propriétaires ntin qu'elles soient restaurées.
ii I.E SiAINT-SIÉfiE ET I.ES JlIFS
C'était, par conséquent, pour les possesseurs de maisons dans le glietto une manière de bail à locatairie perpétuelle dont les arrérages leur étaient assurés par la communauté juive tout entière; pour les juirs, une garantie définitive contre les abus dont ils avaient été jusque-là victimes ; il leur en coulait bien huit cents écus par an, ce dont ils ne laissèrent pas que de se plaindre amèrement (1), mais en revancbe, ils devenaient en quelque sorte propriétaires de leurs habitations, sans avoir â les entretenir et avec faculté absolue d'eu céder, d'en vendre, d'en léguer la jouissance à leur gré. Ce droit, qui devint de plus en plus avantageux à mesure que la population du ghetto augmentait de densité (2), Unît par constituer un véritable patrimoine qu'on se transmettait précieusement et dont on cherchait, à l'occasion, à frustrer les néophytes (3). On l'appelait « jus gazagà ou gazzagà » ou a jus inquilina-
Le nouveau proprii^taire ne peu) augntcnlcr la location pour les travaui de rêrection des constructions existantes. Mais ii lui est permis tl'eiîgcr une compensatiou pour les travaux d'ami' lie ration et d'agrandissement, et ce, à raison de sis et demi pour cent du capital omplojé ».
( I ) Nota de gli Odgrani- Voyez aussi Ii ven Stato.
(2) I.e prix des locations, déterminé au temps de Paul IV et de Pie [V, était fort modique; la valeur réelle en avait triplé au commencement du siècle, et telle maison, par exemple, appartcnaitt au couvent des l^rsulines, coûtait bien plus en réparations qu'elle ne rapportait, à ce qu'assure Ed. About dans Rome conlempoi-aiae.
1.3/ Voycï! les bulles d'Alexandre VU a Adeaper qux » et " V^Hi wlenù «■
FORMATION 1)1 GHKTTO 4:i
tus »; Inoocent XII (1) et Grégoire XVI (2) le réglementèrent sans le modifier, et il ne commença à tomber en désuétude que du jour où le pape Léon XII autorisa les juifs romains à posséder eflectivement et non plus par emphytéose.
Pour en revenir à la constitution de 1555, cette difficulté ne fut pas la seule que rencontra Paul IV dans Texécution de ses desseins. Il fallut aussi , comme on verra, raser ou désaffecter plusieurs églises situées dans le quartier Israélite (3); et agrandir presque aussitôt l'enceinte trop précipitamment élevée. Néanmoins, il y a lieu de croire que ce pape, tout inflexible qu'il était dans l'exécution de ses volontés , dut se résigner, à son tour, à ne pas être complètement obéi, car plusieurs auteurs, fort bien informés, affirment que les juifs ne furent définitivement enfermés dans le ghetto, dans le a serraglio », selon l'expression pittoresque du temps, que sous le pontificat sévère de PieV (4).
Du temps de Pie IV et de Pie V, on étendit quel-
(1) Le 30 avril 4698.
<2;> Ad référendum, 16 août 4841.
(3; Voyez ci-après, p. 52.
(4) Canckllieri, Il Mercato, P- *2; Bicci, p. 20; Morom, IM. toc/m., t. XXI, 38. A part quelques rares exceptions, les papes ne permirent jamais qu'il fut déix)gé, sur ce point, à la bulle de Paul IV. C'est comme une faveur exceptionnelle, que Sixte V accorde au juif Magino di Gabriele le droit de vivre hors du ghetto. (Bref on date du 4 juin 1587^ Bibl. Casanatense.)
4(ï LK saint-sie(;e et les juifs
que peu les limites du ghetto. De nouveau , on dut abattre une église, S. Lorenzo de* Cavalluzzi (1566) (1). Ce n'était pas encore assez; Sixte-Quint, toujours fort bienveillant envers les juifs, résolut d'ajouter quelques maisons au ghetto et chargea de ce soin son architecte favori, Domenico Fontana, en lui aban- «lonnantla propriété de tout le terrain exproprié (2). L'acte d'humanité, et Ton peut dire aussi de salubrité du souverain pontife, se doublait donc d'un trait de gé^ nérosité envers son collaborateur aux heures difficiles. Ainsi constitué, le ghetto ne subit que peu de raodifications jusqu'au commencement du siècle (3).
1) Elle appartenait aux Arméniens; on leur céda, à la place, l'enlisé voisine de S. Maria Egizziaca. (Martinelli, Aomarîce^'cato, p. 44.)
(2) Natali, Il Glu'tto di Huma, p. M,
3 ) Léon XII y ajouta quelques maisons du côté des rues Pescheria et Reginelia.