LE QUARTIER DES JUIFS A ROME
Cest pourquoi on ne saurait s^empècher de croire que rhypothèse qui attribue aux juifs un séjour prolongé dans la région transtévérine est erronée, en partie tout au moins. Elle ne Test pas complètement, et c'est ce qui Ta rendue spécieuse.
Ainsi, lorsque Benjamin de Tudela visita Rome vers 1165, il dit de Fun de ses coreligionnaires, R. Jechiel h. Abraham, familier du pape Alexandre III (1), qu^il habitait au Translévire. Ce qui prouve que quelques juifs n'avaient pas abandonné encore leurs demeures ancestrales, mais que la plus grande partie cependant s'était déjà résignée à traverser le fleuve, sans quoi le docte rabbin n'eût pas pris le soin de relever ce détail. Le juif Angelo di Manuele et son père, tous deux médecins fort renommés, auxquels le pape Boniface IX et les sénateurs accordèrent des privilèges à cause de leur habileCé et de leur humanité (2), avaient leurs demeures au Transtévère ; et, dans une sorte de convention intervenue entre le môme pape et quelques
\{) Voyez chap. x.
J2) « Quia in dicta arte (la médecine) sunt ruriales et benigni^ f7 libentur gratis serviunt pauperibus et cgcnis, et sunt peiitissimi », dit l'acte, en date du 8 mai 1385, où ces privilèges sont spécifiés et que rapporte Vitale. Storia, diphm. p. 331. Boniface I\ confirma ces priTilèges par le bref suivant : « Bonifadns.... dilecto filio Angelo Manuelis Judsei de Régime in Ti'anstyberim de l'rbe nato Jud,ro medico et familiari nt}sti'0, s<dutrm ». Juillet l.'{02. (Ex. I\eg. Bonif. IX, t.U,338.)
LE S4LNT-SIK4:E. 3
Romains habitant au delà du fleuve, figure le nom d'un certain Nicolaus Paulus, jmî7(1).
Mais, c'étaient là, je le répète, des exceptions. La population juive de Rome presque entière vivait groupée, dès le milieu de Tépoque médiévale, si ce n'est plus tôt, entre la place Giudea, le fleuve et le théâtre de Marcellus, quoique fort clair-semée de ce côté (2).
Ce nouveau séjour valait celui que les juifs venaient de quitter ; marécageux, puant et infect, c'était et c'est encore un des quartiers les plus malsains de Rome (3).
Quelques meuniers y habitaient, dont on voyait les moulins étageant leurs roues le long de la berge du fleuve; quelques porteurs d'eau aussi, car l'eau était rare dans la ville, des blanchisseurs, des cabaretiers, tous gens misérables et vivant de peu. Leur pauvreté obligeait les juifs à cette promiscuité.
Néanmoins , un certain nombre de familles chrétiennes très nobles habitaient aussi ce quartier : les Juvenali, les Boccapaduli, les Branca di Clausura, dont les palais
{{) TiiEiNER, Codex diplom. 8. Sedis, t. III, 81.
(2) Par conséquent, un peu en amont de l'emplacement occupé plus tard par le ghetto. (P. Adinolfi, Papiers inédits,)
(3) Lorscjuc Gregorovius visita Rome pour la première fois, il y a quarante ans, tout ce quartier était sous Teau jusqu'au portique d'Octavie. 11 rapporte (|uc ces inondations étaient presque annuelles.
Ricordi, p. 80.) On appelait cette partie de la ville « la Reola » ou « Arenula», à cause du limon qu'y déposait le lleuve quand il débordait.
LE «l ARTIER DES JLIFS A ROME 3:î
massifs devaient faire un singulier contraste avec les misérables masures juives qui les entouraient (1). Quelques églises aussi s'élevaient dans le voisinage de la place Giudea. Juifs et chrétiens vivaient confusément. Cet état de choses est très nettement figuré dans deux plans cadastraux appartenant à la bibliothèque Corsini et où sont indiquées, en teintes différentes, les maisons habitées soit uniquement par des juifs, soit par des juifs et des chrétiens ensemble , soit par des chrétiens seuls (2). L'enchevêtrement est complet. On était loin du ghetto muré et bastionné de fépoque suivante.
Tel fut, jusqu'en looo, Thabitat des juifs dans cette Rome que leurs écrivains, même les mieux renseignés, semblent n'avoir aperçue qu'à travers un songe. On conçoit qu'un pèlerin, venu de loin pour contempler le sanctuaire de sa foi, n'ait vu partout que merveilles, et qu'il en raconte même parfois à ses concitoyens un peu plus qu'il n'en a vu ; mais les juifs n'auraient pas dû, ce semble, avoir de ces étonnements. Et pourtant Benjamin de Tudela découvre à Rome quatre-vingts palais ayant appartenu à quatre-vingts rois puissants, appelés empereurs ; on lui a montré le palais de Titus, que les trois cents sénateurs refusc^rent de reconnaître comme roi, parce qu'il avait mis trois ans pour con-
(1 Cancellieri, llMcrcato^ p. 12, note 2.
(2) Ms. 661, n«' 1 et W.
quérir Jérusalem, alors que, selon eux^ il n'en fallait que deux; le palais du roi Galba, orné de trois cent soixante fenêtres, égales en nombre aux jours de Tannée, et près duquel se livra jadis une bataille furieuse où périrent cent mille hommes dont les ossements se voient encore suspendus aux murailles; et surtout un souterrain merveilleux contenant le Roi et la Reine sur leurs trônes, au milieu de cent de leurs principaux courtisans, tous embaumés par les médecins de la cour et fort bien conservés (1).
D'autres écrivains juifs, de Técole talmudique, ont encore plus d'imagination ou de crédulité, ce Rome, disent-ils, entre autres choses surprenantes, possède trois cent soixante places dont la plus petite mesure seize mille pas; le roi fait donner à manger chaque jour à tous ceux qui se trouvent sur une de ces places, alternativement. Cette ville est située sur le bord de la mer qui la défend d'un côté, de l'autre sont de hautes montagnes (2). Une muraille de fer et un territoire ingrat et stérile achèvent de la rendre imprenable (3j.
(i) Voyez les voyages du Rabbi Benjamin par J. P. Baratier.
(2) Description de Rome dans un traité attribué à Magilla et publié à Venise, (fol. 6, col. 2), et dans Pecahim (fol. 118, col. 2). Il est assez vraisemblable que les écrivains talmudiqucs ont confondu l'ancienne métropole du monde romain avec la nouvelle capitale de TEmpire d'Orient, Rome avec Conslantinople. (Consultez à ce sujet laRevue des Études piires, fasc. 4, 1881, p. 310).
(3) Basnage, liv. 111, 220.