I.V i:iJM\llNAlTE SOIS LES l'Al'ES. - I'" l'KiUDIH-; Vr
lante aUirait alors (1311) tout ce que l'Italie comptait d'hommes illustres, ami dti Dante qu'il se plaît à doinmer ■ l'homme le plus savant de son siècle d et qu'il chercha même à imiter dans un poème ( 1 ] inspiré visiblement de la Divine Comédie, Emmanuel ou .Manuello Ijiudco osa le premier, abandonnant le genre un peu lourd et les poésies liturgiques on didactiques de ses prédécesseurs, atwrder la poésie légère, parler jeune-sse, amour, bonlieur et, même avant Pétrarque, inventer le sonnet.
Vers cette même époque, fleurissait à Kome une femme poète, de la famille des Mansi, Pola ou Phila (ia),lille du rabbin Abraham il Vecchio (i8), qui a lai.ssé des traductions d'ouvrages de piété, d'une langue forte et élégante.
Ainsi, indépendante, prospère, féconde en écrivains et en poètes, la communauté Juive des bords du Tibre semblait en voie de devenir une des gloires de Honie renaissante. Celait Tî^ge d'or.
Il dura peu. Aux papes bienveillants succédèrent les papes défiants qui inaugurèrent cette série de mesures vexaloires, destinées sans doute, dans la pensée de leurs auteurs , à ramener les juifs dans le giron de l'Église,
il) iDlituli: <i Mi'liiiabberotli. a Dans sa visite nui Enrcrs et au Pari<lis, c'est le prophêlc Daniel qui le conduit, et dans ce prophJ:te il faut reconnaître le Dante. A la mort du poète, Emmanuel lui confiera un sonnet en langue italienne. Voyet GEir.KH. i:jHiiULcr, .S(ui/i Itllemn; Lranello Uciuoni, Vetsilh isi-aciUico.
i:ta i.i: saim-shkgk et les juifs
mais JoDt le plus clair résultat fut d^aigrir les iiaïaes de part et d'autre et d'amener, en les préparant, ies terribles persécutions qui suivirent. Clément IV, Grégoire X, Nicolas IV avaient eu une vision qui troubla, égara presque leur raison : ils crurent s'apercevoir que pea à peu le judaïsme allait résorber la vraie foi. Leurs menaces sont un cri de douleur 11). Martin IV, Uodorius IV les suivirent dans cette voie. Les juifs voyaient se resserrer graduellement autour d'eux ce réseau de prescriptions qui devaient leur fermer l'accès de toutes les carrières libérales, d'un grand nombre d'industries, les ségréger du reste des hommes et leur laisser, pour unique mais inépuisalile ressource, le commerce et l'agio.
Les conciles provinciaux trîompliaient; ils avaient toujours préconisé la rigueur, les procédés d'intimidatioa. Le Saint-Sicgc, qui jusqu'alors avait eu la sagesse d'écouter, sans y trop croire, leurs doléances, commençait à se sentir ébranlé; il n'avait plus la noble impassibilité d'autrefois, car son autorité n'était plus, comme autrefois, universellement respectée. Le monde s'agitait, quelques hérésies pointaient <;à et lii.
Le dernier pape que les juifs saluèrent de leurs acclamations avant l'exil du Saint-Siège <> Avignon fat Uoniface VIII (1295); groupés près de la tour Serti) Bulles " TutbtUo corde »,ia iuilleX ISCT, ("mars 1274, Sseplembry 1288. Cf. Rfïs*i.ms iWi, XXXI, (281, X\Ul, 1286, XXVII, 1389, XXIX.
[MCtro {)), ayant à leur tète le rabbin qui portait rûvérerament le livre de ta Loi, ils sollicitèrent humfilement sa clémence quand il passa. Hoairacc VIII n'eut pour eux que de dures paroles : n Jadis nation chérie de Dieu et maintenant son ennemie, qui espt'res en un avenir incertain et fermes les \e\i\ aux lumières de la foi. qui te tiens à l'écart quand les peuples accourent, le Christ a versé son sang [jour toi et tu ne veux pas reconnaître en lui ton Rédempteur! v Et il s'éloigna (2). Cependant, l'incertitude de son pouvoir, les tribulations dont il fut victime ne lui perrnireiit pas de témoigner autrement aux juifs son aversion.
Celte oblation du Pentateuque n'était pas nouvelle; déjà au temps d'Eugène 111 (ll<ioJ les juifs, en témoignage d'obédience et d'absolue soumission, avaient présenté à la bénédiction du pape ce qu'ils avaient de plus sacré, leur livre saint. Le pape, reconnaissant de cette nouvelle marque de respect, permit qu'à la cérémonie de sou couronnement on liU devant
Il I 1.3 lonr de Scrpielro ou Slerano di l'ielro était silutîc dans le i|iiartipr du l'arione. ea tace du palais Cromuio, nou loin, parconséqueul, du lieu qu'habitaient les juirs. iCanckli.iehi, p. 13; Urdu Xlt de Cenciu (^merario, dans Mus. Italie., p. <88; Cf, Mi- MMîn. p. ^e, ligne l.i ('lus tard.ceUc lourpritle nom de" Toirede t-ampo K à CBUM de son vobiuagt; du Campo di hore.
(J) Uard. Gucuho Stekinescui, diacre du S. fiiorgio in Velabro iMontori, S. /. Scrip., t. III, (ir>a.i
lui l'Ëvangile en hébreu tandis qu'auparavant on ne le lisaitqu'en grec et eu latin (1). Même cérémonial lors «lu sacre d'Alexandre III (élu eu 1139, sacré eni' 1163) (2). Quand Grégoire X, élu hors de Home, fit son entrée solennelle dans la \ille, les juifs portèrent à sa rencontre en grand appareil, jusqu'au Mont Mario, lej livre de la Loi (3).
Les juifs eurent û souflVir de l'absence des papes ; leui situation devint assez grave pour que la légende suivante ne rencontrAt pas trop d'incrédules. Jean XXII, racoa« tenl les historiens hébraïques, L'tait d'un caractère doiu et équitable, et poussait même la tolérance jusqu'à a(£ mettre que la circoncision équivalait au baplème, roaïJ il avait une sœur fort perverse qui ne songeait qu'à l'i riter contre la race israélite. Des évoques, circonvenu! par elle, vinrent affirmer que la croix avait été insultéej dans une procession , par des juifs ; le pape , trop cré< dule, entra dans une violente colère et signa sur-leJ champ un édit par lequel il les chassait tous des terre| de l'Église. Grande fut la désolation à Konie, où il y avaifl alors beaucoup de juifs riches; ils supplièrent le Jérusalem, Robert (sans doute Robert, dit le Sage, roi il Naples et de Jérusalem et sénateur de Rome) d'interv»; nir en leur faveur; des ambassadeurs, chargés depré»
II] Ca.ncelueiii, p. 19.
:2) BiHOMue H6a, XII.
(3) HoK<»],t,X.\l,30.
L\ IlilMMl.WlTK SOIS l.t-S l'Al'ES. - I" l'ÉKIiiUt: iu scnts magniTiques, partirent pour Naples et pour Avignon. La stmr du pape rer'ut pour sa part cent raille llorins, elle futllécliie;et Jean XXII, qui n'en demandait pas mieux, rapporta il son instigation son cruel édit {\). Ce conte, cette légende n'a évidemment qu'une réalité toute subjective; née dans l'imagination de quelque chroniqueur liante de craintes trop réelles et de terreurs chimériques, acceptée longtemps comme vraie, elle n'en dépeint que mieux peut-être l'état d'esprit des juifs de ce temps, leur (léfianceenvers les grands, même les moins hostiles (Jean XXtl, ils le reconnaissaient, ne leur était point défavorable), leur foi naissante dans le pouvoir de l'argent, auquel révonement ne devait pas donner tort. C'est que la légende, voile doré dont les peuples aiment â envelopper leur passé, nous dépeint parfois mieux une époque ou une physio- ' nomie qu'un fait précis, certain, dont un autre fait négligé peut diminuer l'importance, altérer le caractère, i-arelle est la résultante d'un grand nombre de faits, l'expression naïve et sincère des idées de toute une génération. L'âme des peuples s'y reflète fiilèlement. Si elle déforme parfois la réalité, elle lui laisse la couleur et la vie, et nous révèle de mystérieuses profondeurs qu'ignore l'histoire documentaire. Les gracieux récit» de la Grèce héroïque ne nous en appreaneat-ils pas
(i; BASNAr.K, lîv. u.Qyj.
us 1-E SAINT-SIÈGE ET LES ICIFS
beaucoup plus sur ses obscures origines que la date et le lieu exacts de tel ou tel combat de ses peuplades? La légende est moins véridique. mais souvent plus îdstnictive que le dorumenl. auquel on accorde peut-être aujourd'hui une place trop exclusive dans les reclierclies bistoriqucs.
Comme l'opinion, dont elle est l'cclio lointain, elle est toute vérité ou toute erreur, et l'on ne peut pas ne pas compter avec elle.
Jean XXII, sans avoir celte indill'érence dogmatique par trop absolue que lui prêtent les historiens juifs, fut, sans contredit, un pape fort clément. S'il lit brûler le Talmud, ce fut sans doute a6n d'éviter aux juifs d'être brûlés pour l'avoir lu ; il prit leur défense auprès des souverains et osa le premier leur interdire do dépouiller de leurs biens ceux, qui se convertissaient ( 1 ) . Clément VI voulut l'imiter; mais un liorrible fléau désolait alors l'Europe, la peste noire qui, chaque jour, faisait périr des centaines, des milliers de chrétiens.
La faute n'en pouvait être qu'aux juifs; on le leur fit bien voir. Il est rare f]n'une crise, qu'une calamité s'abatte sur l'Europe sans que la race Israélite ait été mise en cause. Les juifs ont eu grand tort certainement d'inventer l'allégorie du bouc émissaire. Ils eurent à
(ORaïnalol-s, l320,XMII:bulle" Cumiitabsurilum ', lUjuinl^lSO. Voycï ausai la btillo plus générale el très sévère " Ex parle testra d, 13 août 1317, et te chapitre intitulé : La maison des Catéchumènes.
l.\ aiMMINALTK SOUS l-tS l'Al-tS. - !'■ l'EHIOrtK 113
subir d'affreuses perséciilîons dans presque toute la chrétienté et jusque dans les rues d'Avignon, sous les yeu\ du pa[)e qui fit des efforts héroïques mais vains pour les protéger. Comme il aimait le luxe, vivait en gentilhomme, dépensait beaucoup, on alla même jusqu'à l'accuser d'avoir trafiqué de sa bienveillance (t). L'argument était déJEi bien vieux, bien usé, mais il est resté bon.
A Rome, où la mist^refutliorribte, les juifs eurent particulièrement ù souffrir. Les papes avaient depuis longtemps abandonné leur capitale devenue trop turbulente, cl les barons foulaient les Itomains sans scrupule el sans merci; ajoute); à cela une disette affreuse, le pri\ du pain augmentant du double en trois mois (2), les campagnes ravagées, le commerce arrêté, .Même s'ils n'avaient pas été quelque peu persécutés, les juifs auraient eu â subir, ainsi que le menu peuple, plus peutêtre, car personne n'avait pitié d'eux, de longues et attroces souffrances; et, comme les humbles s'en prennent toujours aux grands des maux, qu'ils endurent, on s'explique ainsi la haine aussi furieuse qu'injustifiée dont ils poursuivirent le puissant tribun Cola di Itienzo.
Quand la plèbe romaine, dans un moment d'égar»'ment, massacra son tribun, un les vit, en effet, s'cm-
a)n*ïMLODs, 1318, XXSIir; BAS.W.E, liv. I\, j;i3.
(?) Chronique de Bologne, ilana Mnralnri. 11. I. fkript.. I. Wlll.
tu l,K SAIKT-SIÉCE ET LES Jl'lfS
parer rie son cadavre, à l'instigation des Colonna ses ennemis, et le traîner en un lieu écarté, au champ d'Austa (1). a Là, continue son biographe, ils le placèrent sur un grand bûcher fait de chardons, et, entretenant ù qui mieu\ mieux les flammes, se mirent à danser tout autour une ronde frénétique avec des cris de joie et des clameurs féroces; puis, lorsque le cadavre fut consumé, ils en jetèrent au vent les cendres i> (VAoA) (2).
Étrange conduite pourtant de la part d'hommes à qui le tribun n'avait fait que du bien : du temps de sa grandeur, il s'était occupé de punir un assassin qui avait tué, pour les voler, un usurier juif de Pérouse et sa femme el dont nul jusqu'alors n'avait eu souci de châtier le crime ('A); il s'était toujours montré compatissant et tiuiuain envers les faibles ; mais la haine réciproque des juifs et des chrétiens s'exaspérait chaque Jour et toute occasion de se venger semblait bonne.
Il faut voir avec ([uel insolent mépris le chroniqueur parle du juif assassiné et de sa juive; avec quelle insis-
Ml Ausla, pour Augusta. Dans ce champ s'élevaîl un mausolée, atlriimé à Auguste selon l'habitude du peuple qui aime à concenlrtr touï ses souvenirs sur uu seul nom. Les Colonna s'en claienl fait une Torteresse <\ue les Romains détruisirent en 1107. (Vili.am, IÎv. V, chap. [.) Ce champ était situé dans le voisinage de la porte FlaminJa [Mirubilia, p. 30, ligne 4).
(21 La Yila di Cola di fliVnso, da incerlo aiitoir, Klorenee 1834, liï. U, chap. XII.
<3.' u Fila, liv, 1, chap. xxi.