CHAPITRE XIX
LE RECRUTEMENT DES CATÉCHUMÈNES LA PRÉDICATION OBLIGATOIRE (PREDICA COATTIVa)
indifférence du Saint-Siège au moyen âge, au point de vue des conTerâions. — Grégoire XIII institue un collège de néophytes. — 11 le dote de nombreux privilèges. — Il invite les juifs à assister aux sermons sur les erreurs du judaïsme. — Tzarphati. — Haine que lui portent les juifs. — Institution de la prédication obligatoire. — Rigueur de Clément VIII. — Résultai médiocre de la prédication obligatoire. — Conversions nombreuses d'enfants; très rares pour les juifs arrivés à l'âge de raison. — Exemples. — Insistance des néophytes chargés d'assurer les conversions. — Fadlilé avec laquelle on acceptait les catéchumènes. — Édits qui ordonnent aux catéchumènes de ne point chercher à s'enfuir durant le temps d'épreuve; de n'avoir ])lus aucune relation avec leurs anciens coreligionnaires. — Défense aux juifs de s'approcher de la maison des néophytes sous les peines les [tlus graves. — Le baptême. — L'Église prend possession du néophyte. — Promesses faites aux convertis, souvent difficiles à remplir.
Nous avons vu comment les papes s'accommodaient de la présence de ia communauté Israélite à Rome et quel parti ils savaient en tirer suivant les temps. Ne firent-ils rien pour désagréger cette communauté? L'ardeur de prosélytisme de l'Église catholique, qui se manifeste par le monde entier, n'avait-elle été paralysée qu'à Rome? Non. Mais pendant longtemps, les efforts furent médiocres et maladroits. La propagande
l.E RECRITEMENT OES CATÉCHUMÈNES 273
ne fut active, systématique qu'à partir du seizième siècle, alors que le catholicisme retrouva, en face de la réforme, une jeunesse et une vigueur nouvelles. Ou accueillait volontiers les catéchumènes; on leur réservait des faveurs; plus tard, on leur bâtit môme un palais; mais on ne cherchait pas à provoquer les conversions. Même après qu'on eut créé une puissante institution pour leur venir en aide, on ne s'elTon.ait que mollement de les recruter. Les tentatives des convertisseurs restèrent isolées, leur action intermittente; les abjurations plus spontanées étaient, partant, plus rares qu'autre part.
C'étaitillogiqueet sage. Quand on se trouve en face de dogmes très anciens et profondément enracinés, comme l'était alors le judaïsme, on est dans cette alternative, ou d'arracher par la violence, ou d'attendre avec patience, les conversions; en les sollicitant, on court risque de n'aboutir à autre chose qu'à irriter en vain les esprits et k surexciter cet appétit de contradiction qui est inné à la race humaine.
On le sentait à Kome, et bien qu'une tout autre conduite eût été plus conforme aux maximes de prosélytisme de l'Église, on y prit d'abord le parti fort sage, ne voulant pas violenter les juifs, de se borner à accueillir les conversions sans les provoquer. Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'on changea de système.
Ailleurs, on était plus logique et moins sage; on voulait si fortement le salut des juifs, qu'on ne reçu-
lait devant rien pour l'obtenir. Les auto-da-fé sont un acte de charité.
Les papes n'étaient pas si charitables, mais ils étaient plus humains. Peut-être cette bonté n'allait-elle pas sans un certain mépris; quoiqu'il en soit, il est certain qu'à Rome on ne chercha que très tardivement à contraindre les juifs d'assurer leur salut.
Cependant^ si la violence semblait blâmable au Saint- Siège, le désintéressement, dans une question aussi grave, l'était peut-être tout autant. Grégoire XIII le pensa. Ce que d'autres papes avaient rêvé, il le réalisa (1). Le premier, il recommanda aux habitants du ghetto d'aller entendre prêcher contre leurs erreurs (2).
Mais il fallait des prêcheurs aptes à discuter sciemment et victorieusement les textes talmudiques et rabbiniques, et bien peu de chrétiens connaissaient alors la langue hébraïque (3). Grégoire XIII créa donc un collège ou plutôt une école, destinée à former des prêcheurs. Suivant l'usage, le collège fut doté d'une foule de faveurs : subvention mensuelle de cent écus d'or pris sur la cassette particulière du pape, pension qui fut, par la suite, remplacée par une rente annuelle de mille
(1) Voyez la bulle « Vineam Sarec » de Nicolas III.
;;*2) Bulle « Vicesejusn, 1" septembre 1577.
{'A) Jean XXII avait ordonné la création, dans les Universités, de chaires d'hébreu, mais on n'avait pas donné suite à ce projet. (Bulle « Cum sitabsurdum ï).)Cf. bulle « ApostoUcae servitutis » de Paul V.
écusd'or fourme par Téglise de Fontevalle (1); donation de biens situés ù Ardea, et produisant cent vingt écus par an (2) ; de plus, les professeurs avaient le droit de conférer des grades universitaires ; seraient exempts, comme leurs élèves, de tout impôt ainsi que de toute juridiction autre que celle du cardinal protecteur des catéchumènes (3).
Les élèves, au nombre de trente environ, néophytes pour la plupart (les deux tiers des places étaient réservées aux juifs), y recevaient une éducation fort soignée et appropriée à la carrière qu'ils avaient embrassée : on leur apprenait Thébreu, l'arabe, le chaldéen, la théologie, la philosophie, les humanités, la grammaire, voire même la musique (i) ; ils portaient un
(1) Les revenus de ceUe église appartenaient en partie au collège allemand, ce qui donna lieu^ plus tard, à une longue contestation. \oyezh\i\\e<iAdApostolicivdignitatis », d'Alexandre VU, 23 mai 1662.
(2) Bibl. Vat. Cod. Vat. 6792.
(3; PiAzzA, p. 227. Voyez p. 299. Le premier prolecteur fut le cardinal Sirleto.
(4) Voici, au reste, la composition et les appointements du personnel :