‹ Le Saint-Siège et les Juifs: le ghetto à RomeChapitre 38 sur 67 · écus · texte numérisé non relu

écus

(1) Ghiflres donnés dans les suppliques juives. (Recueil « AlV lllustrissima ».)

(2) On voit que ce chiffre est plus fort que celui indiqué ci-contre; il y a lieu de croire, en effet, que la communauté diminuait un peu, dans ses suppliques, le montant réel de la fortune du ghetto.

(3) R. Archivio di Stato. Archivio Camerale.

En somme, on le voit, malgré tous ses efforts, les sommes qu'encaissait annuellement la communauté étaient bien insuffisantes pour subvenir aux charges de diverse nature qui lui étaient imposées; aussi force lui était d'avoir constamment recours aux emprunts.

Cependant les juifs affirmaient que le fardeau était

trop lourd pour eux, qu'on ne pouvait augmenter les impôts, qu'il fallait, au plus vite, abolir leurs dettes. Les chrétiens, par contre^ assuraient que la moindre commune, perdue dans les montagnes, payait proportionnellement plus que le ghetto, situé au cœur de Rome, si actif, si commerçant, si peuplé. C'est chose naturelle; do tout temps, les contribuables ont attesté les dieux qu'ils étaient écrasés d'impôts, que bientôt ils ne pourraient plus les supporter, et les gouvernants ont* déclaré que jamais ils n'avaient été ni plus légers ni plus équitablement répartis. En ce qui concerne la juiverie romaine, il est fort difficile assurément de décider si ses plaintes avaient quelque fondement et dans quelles limites la communauté était réellement imposable. On peut toutefois rechercher les sources de revenus des habitants du ghetto et les évaluer approximativement.

Les juifs se divisaient en deux catégories : les banquiers, les marchands. Occupons-nous d'abord de ceux-ci.

Nous avons vu qu'après mille péripéties, on avait fini par leur concéder l'autorisation d'exercer un certain

nombre de métiers; en voici l'énumération pour Tannée 1726; elle est longue et montre bien l'inanité des efforts constamment tentés par la papauté pour les renfermer dans le traûc du bric-à-brac : confection des vêtements, tant en drap qu'en laine, pour les hommes et pour les femmes; mercerie; orfèvrerie; joaillerie; fabrication de cribles, de bats, de harnais; tannerie; ferronnerie; menuiserie; pêche; commerce de tapis, de coraux, d'étoffes précieuses avec le Levant et le Ponent, etc (1). A côté de ces métiers licites, ils en exerçaient bien d'autres; ils vendaient des allumettes, du verre cassé, comme jadis leurs lointains ancêtres aux contemporains d'Horace et de Juvénal (2), des simples (3), des philtres, des amulettes en forme de mandore pour préserver les enfants des maladies, des recettes magiques et tous les secrets que leurs relations avec l'Orient et la connaissance de la Kabbale avaient pu leur suggérer (4).

(1) Bibl. Vat. Cod. Vat. 8134.

(2) EscHixAHDi, Descnzione dt Romn^ p. o03.

(3) En vertud'uneordonnancedu pape Sixte-Quint, 13 juiUet 1388, iejuif Maggino di Gabriele est autorisé, à Texclusion de toute autre personne, à cueillir dans les États de l'Église les herbes sauvages qui lui conviendront pour fabriquer du cristal (?), du verre, des glaces de toutes couleurs; le bénéfice que Maggino comptait retirer de cette industrie était grand, puisqu'il s'engageait en retour à verser à la Chambre Apostolique cinq cents écus par an.

(4) Édit de Benoît XIV (lo septembre 1731) leur défendant de se livrer à des sortilèges, de révéler l'endroit où se trouvait un objet

Néanmoins, c^était le métier de rcgrattier, où on avait toujours cherché à les confiner, que les marchands juifs exerçaient de préférence. On les voyait sans cesse parcourir les rues de la ville, poussant devant eux de petites voilures à bras surchargées de hardes et annonçant leur passage par le cri bien connu à Rome de (c Heb! Heb! (1) d

Un certain nombre de marchands avaient bien profité de l'autorisation du Saint-Siège pour s'installer hors du ghetto, mais la plupart estimaient plus sûr et plus lucratif de ne pas s'en écarter. La Via Fiumara, les ruelles étroites et sombres qui serpentaient entre la place des Écoles et le pont Quattro Gapi, semblent, dit un voyageur, le rendez- vous de la friperie du monde entier. On y voit devant chaque porte, dans chaque chambre, en des empilements inénarrables, des monceaux d'étoffes de toute forme, de toute couleur, de tout âge, de quoi faire un manteau multicolore assez vaste pour envelopper la terre (2) ». Là se rencontraient des échantillons de tous les costumes, de toutes les modes, depuis le vêtement grossier du pâtre des Abruzzes jusqu'à l'habit jadis somptueux d'un gentilhomme de cour; quelque chose

perdu, etc. (R. Archivio di Slato, hvjuisizione.) Pour une époque plus voisine, consultez (iHKCiouovirs, Ricordi, p. 62.

(1) Sprrnger, noma mtova, p. 1G7.

(2) Gkkgorovils, Ricordi,

enfin, dans un décor plus pittoresque, comme notre Temple, avec son infinie variété et ses bizarres rapprochements qui font rêver.

SMl était défendu aux juifs de fabriquer du neuf, ils se revanchaient amplement en faisant du neuf avec du vieux! Dans cet art, ils étaient passés maîtres : ils raccommodaient, ils réparaient, ils arrangeaient tout, les vieux meubles, les vieilles étoffes, les poteries, les antiquités; toujours prêts à tout acheter, à tout vendre, on ne les prenait jamais au dépourvu (1). Leurs bénéfices étaient petits, si Ton veut, mais répétés.

Les chrétiens, avec quelque exagération sans doute, n'estimaient pas à moins de cinq cents écus par jour le gain total du ghetto, de ce chef.

Examinons maintenant quelles pouvaient être les ressources des familles aisées (benestanti) qui se livraient presque exclusivement à la banque; au dixseptième siècle, par exemple, sur deux cents familles aisées, il y avait à Rome une soixantaine de banquiers, munis d'une patente octroyée, moyennant finances, parle pape (2). On peut évaluer approximativement leurs richesses.

(1) E. About, Castelar, Gregorovius.

(2) Celle palente leur donnait le singulier privilège de ne relever que de la juridiction du camerlingue. M. Buzzome donne, dans la Revue des Études juives, un curieux spécimen de l'une de ces patentes. On a vu, p. 219, qu'Innocent XI interdit ce commerce, en 1682.

LES RESSOURCES DE LA COMMUiNALTÉ 269

On a VU, en effet, que la fortune globale du ghetto était alors de : 300.000 écus.

Il faut y ajouter les 20 à 2o pour cent défalqués aux. déclarants, ci. 65.000

plus, la valeur des mobiliers personnels, ci. 30.000

et le capital représentatif des charges fixes, tellesqu'impôtsjusgazagà, ci. 290.000

Ce qui donne un total de 685.000 écus.

Méchamment, le scribe du Vatican ajoute : <c Voilà ce que Ton connaît des richesses des juifs, mais ce que l'on ne connaît pas est probablement bien plus considérable (1) ». Et, de fait, ce chiffre doit être inférieur à la réalité ; car, comme les vingt familles les plus riches possédaient à elles seules, à ce que disent les suppliques, les six septièmes de cette somme, on voit que Paisance des autres cent quatre-vingts familles eût été, dans ce cas, fort relative (2).

Ce capital de plus d'un demi-million d'écus était employé pour la plus grande partie en avances. Cela rapportait gros. Les prêts d'argent sans nantissement se faisaient à raison de 50 pour cent par an; les avances sur gages à raison de 18 pour cent. C'était le taux ofli-

(1) BibL Vat. Cod. Vat. 77il. Cf. // vrro Siato.

(2) Elles n'auraient eu chacune qu'un capital de cinq cent quarante écus.

ciellement autorisé (1). Cependant, les juifs affirmaient qu^en moyenne l'argent ne leur rapportait pas plus de 18 pour cent, et ils se plaignaient de la modicité du taux. Encore fallait-il déduire de leurs bénéfices, affirmaient-ils, le courtage que prélevaient les officiers préposés aux ventes publiques, courtage fixé, par Sixte-Quint, à un giulio par écu, soit environ 7 pour cent, ainsi que les pertes fort lourdes résultant des méventes des objets laissés en garantie.

La perte n'était pas moindre de huit mille écus par an, au dire des marchands. On les accusait bien de prendre certaines précautions pour en atténuer la gravité, comme d'inscrire sur leurs registres et sur leurs reçus des descriptions intentionnellement vagues (les objets engagés afin de pouvoir, au moment de la vente, y substituer des objets de moindre valeur sur lesquels le débiteur perdait beaucoup; d'avoir une singulière prédilection pour les boutiques sombres où les marchandises se voyaient mal ; d'assiéger les salles de ventes, d'y faire du vacarme et du tumulte afin d'en chasser les acheteurs étrangers, les bourgeois paisibles; et, s'il s'en introduisait d'aventure quelqu'un, de lui jouer tant de pièces et de l'injurier de si belle façon, que force lui était bientôt de quitter la place et de leur laisser Je champ libre; de se livrer

(1) Motu proprio de Sixtc-Quinl, en date du 4 janvier lo87.

enfin à des collusions pour fausser les enchères (1). Ces accusations étaient ofiiciellement admises (!2).

En somme, en tenant compte de cette perte de huit mille écus et en admettant, comme le prétendaient les juifsy qu'un tiers de leur capital disponible restait improductif, on voit que le revenu avoué des familles aisées devait s'élever, en 1668, par exemple, à vingthuit mille écus au moins.

La situation du ghetto n'eût donc pas été trop mauvaise, sans les impositions extraordinaires exigées par le Saint-Siège, et peut-être aussi sans une certaine tendance, de la part des juifs, à laisser les choses s'aggraver, s'embrouiller à dessein.

(1) L'ordonnance du 20 août i GOo les interdit sous des peines assez sévères; elle autorise toutefois les marchands juifs à s'entendre à deux pour acheter un objet valant plus de douze écus; à trois, s'il dépassait vingt-cinq écus.

(2) Un édit en date du 10 avril 1000 défend aux juifs de « fav minore o baccano, ne meno dar la hurla l'un l'altro » durant les enchères, et l'ordonnance de lOOo ajoute que les juifs ne devront plus « injwiare, bravare, far occhinture, mozzicarsi il ditu, tir in (jualsivoglia nn)do minarciarr, o beffarr » les étrangers. Paul V, (irégoire XV s'efforcèrent, mais en vain, de faire cesser cet abus.

Voyez, j>our une époque plus voisine : Dissertazionc sopra ilotmmercio, usure e condotta deyli Ebrci ncllo Stato Pontifinn^ Home 1820.

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