LES JUIFS A ROME
c Quoique saifit Pierre ait été Tapôtre des juifs, et que ses successeurs, marchant sur les traces de cet apôtre, dussent donner tous leurs soins à la conversion de ce peuple 9 ils ne laissent pas de les négliger beaucoup. De tous les souverains, il n'y en a presque point eu dont la domination ait été plus douce aux Circoncis que celle des papes ; et pendant qu'ils persécutent le reste des chrétiens qui ne sont pas soumis à leurs lois, ils favorisent cette nation; ils en tirent les intendants de leurs finances; ils lui accordent des privilèges, et lui laissent une pleine liberté de conscience. Quelques papes ont été leurs ennemis; mais il est impossible que dans une si longue suite d'évêques de Rome, ils aient été tous du même tempérament, et suivi
U SALTT-SlàGB. 1
2 I.E SAINT-SIEGE ET US iUIKS
les mêmes principes. Ils vivent encore aujourd'hui plus tranquillement sous la domination de ces chers de l'Église, que partout ailleurs (I) >. Ainsi parle Basnage, et, si la rancœur du calviniste exilé (2) perce un peu trop dans son langage, il faut reconnaître cependant qu'il a indiqué fort exactement quelle fut, durant de longs siècles, l'attitude générale du Saint-Siège à Pégard des juifs romains.
Tandis que partout, en Espagne, en Fram-e, en Allemagne, en Arabie même, et jusque dans les régions les plus lointaines, on persécutait rigoureusement les juifs, à Home, dans la capitale du monde chrétien, on les tolérait. Cette tranquillité, cette sécurité d'âme et de corps, dont il ne leur était permis de jouir nulle part, ils la trouvaient, relativement du moins, à l'ombre de Saint-Pierre, sous l'égide de celui qui représentait le Christ sur la terre! Rome ne connut ni les sanglantes représailles de ces crimes horribles, étranges, incroyables, imputés aux juifs, ni les exils en masse, ni les spoliations légales, ni les déchaînements populaires, ni les bAchers, ni les auto-da-fé, dont s'enorgueillissaient tant d'autres pays. Si pourtant, du temps des empereurs (a). Depuis, les juifs furent souvent molestés,
(t) BAawGE. niUoiredei Juifs, liv. I\, p. ;i43.
[3) Pasteur àBouen, tiiisaage dut fuir ea Hollande, lors de la révocation de l'Édit de Kaiites, et il perdit une partie de ses biens.
(3) Tibère, Caligula, Uomilieti, Hadrien, Uioclélten, Constaotia. (Vojei chapitre VIII.)
jamais persécutés. Rome chrétienne leur fut plus clémente que Rome païenne.
Est-ce à dire que la capitale des papes ait été pour le peuple d'Israël errant» de nouveau sans patrie» une seconde terre promise? Non, certes. Gomme ailleurs, les juifs y étaient méprisés; comme ailleurs, forcés de vi* vre à l'écart, dans un quartier maudit, de porter un signe distinctif et ignominieux; comme ailleurs, ces éternels bailleurs de fonds se trouvaient être bien souvent les créanciers involontaires des hauts personnages de la cour, parfois même du souverain pontife; mais enûn, on les laissait vivre et c'était beaucoup. Ainsi» Rome a donné, au milieu de la barbarie du moven âge et de l'intolérance des siècles suivants, un grand exemple de modération.
La chose peut paraître surprenante; on essayera de démontrer qu'elle n'est pas inexplicable, et qu'elle est, tout au contraire, la conséquence logique, nécessaire, fatale, de la situation relative du Saint-Siège et des juifs dans le monde^ et plus spécialement à Rome.
Et d'abord, l'Italie était trop divisée moralement et territorialement pour qu'un grand mouvement pût s'y produire et surtout s'y développer. Excepté cet élan prodigieux, mais purement mystique, dont saint François d'Assise fut l'instrument et l'apôtre, les idées générales, les aspirations vers un môme but, ne firent jamais que traverser comme un éclair le ciel assombri
de l'Italie du moyen âge. La ligue lombarde, la généreuse tentative de Cola di Rienzo échoucTent devant l'esprit de division, les rivalités, les haines, qui animaient les uns contre les autres tes États italiens, grands et , petits. Les opinions changeaient de ville à ville, a Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; seulement en Italie; un ruisseau, l'enceinte mâme des murailleg servait . de frontière à la vérité. On conçoit donc qu'une persécution générale, nationale contre les juifs, fût à peu près impossible. Même, il ne pouvait guère y en avoir de locales. Inquiétés dans une ville, les juifs étaient certains de trouver bon accueil dans la ville prochaine qui était, par tradition plus encore que par nécessité, l'ennemie jurée de toutes ses voisines. Ils n'avaient que quelques pas à faire pour éviter une persécution qui devenait par là même sans objet. Bologne ouvre ses portes aux juifs chassés du royaume de Naples; Pesaro à ceux, que le pape avait exilés d'Anct^ne, et le commerce déserte avec eux cette cité que les juifs de tout l'Orient mettent en interdit. Florence les exilet-elle! les Républiques rivales les accueillent avec empressement, dans l'espoir, non déru, d'en tirer profit, et l'altîère cité se voit réduite à les rappeler presque aussitôt « pour le bien du peuple n.Puis, les Italiensétaient gens à supputer fort exactement les avantages que leur procurait la présence de ces actifs marchands, et ' peut-être la façon dont ils entendaient leurs devoirs j
INTROOUCTION 5
envers la religion n'était-elle point tout ù fait la même qu'autre part. Onnnil Luther alla en Italie pour y sanctifier sa foi, il en revint h^rétic]ue (1).
Leur situation de princes italiens aurait donc sufii pour détourner les papes de rigueurs inutiles, si d'autres considérations plus élevées ne leur avaient fait un jJcvoir de se montrer cléments. N'était-ce pas leur rôle (le donner aux souverains, leurs sujets, un exemple de modération qui ne saurait certes passer pour superllu, *t pouvaient-ils tolérer ouvertement des violences que répudiait la foi chrétienne et qu'ils s'appliquaient à empocher dans le reste du monde? De tout temps, sauf quelques exceptions, les chefs de l'Église s'étaient cons-
[({ 11 y cul, il est irai, en Itilic, quelques persécutions cruelles, i ChicKi, ùNnpIcs, ùTrani, mais elles rurctit toujours essriilicllcmi-nl loules et pasMgfrrea.
M. I. B^d&rridc, <|ui a fort eiactemeol relevé toutes les persécutions dont les juits ont été l'objet, n'en mentionne que fort peu en IUlic. Voici, en effet, ce qu'il écrit à te sujet : Vif siivle - Pen- 4UDt<]uc decoutinucMes vexations anitgeaient tes juif:: en Fraacc cl en Espagne, leur état étail beaucoup plus tranquille en Italie, — Les accès qui se manifestaient à cette époque ^(.T* aûVff i en France, se reproduisaient sous d'autres tonnes en Italie. Cependant les Jnits y étaient moins souvent persécutés. — Au i'nA./f.nuua ne voyons pas qu'ils aient été pereéculés en Italie. — Le XI' siick ne nous offre |iak, en Italie, de lois portées contre les juifs. — (XU* tUcte) En Italie, rien notait changé dans leur eut politique, mais leur nuniIiTc s'était considérable ment accru. — Si l'importance des )uib s'était accrue en France au .ïlll° st^t, il en était de m£mâ en ttalic. Nous les voyons discuter publiquement avec les chrétiens et opérer mftrae des conversions ».
(Voir aussi Ba^naoe, notamment iiv. IX, p. Ttô\ et passim).
fi LE SAINT-SIÈGE ET LES JLIFS
titués les liéfeuseurs des juirs lorsque les rigueurs des princes leur semblaient dépasser la mesure (U. Assurément, la ligne de démarcation était fort difficile à tracer entre les persécutions agréables à Dieu et celles qui ne l'étaient pas; on allait tantôt en deçà, tantôt au delà , et ce qu'on peut appeler la jurisprudence du Saint-Siège a plus d'une fois varié à cet égard; mais enfm, il était certaines violences qui dépassaient sans conteste la mesure : les persécutions, les spoliations, les massacres: à celles-là, les papes s'opposaient généralement an dehors et, à plus Torte raison, devaientils les interdire dans leurs propres Étals, sous leurs yeux. Us ne faisaient, du reste, en cela, que se con- Tormer aux prescriptions s! souvent répétées par les Pères de l'Église (2).
L'existence des juifs leur semblait aussi un argument fort utile et fort probant en faveur de la vraie foi, et plus d'un malheureux dut la vie ou la liberté à ce
(1) S, Grégoire le Grand laiir avail imposé ci-lle modéralioa dans la sévérité : ■ Sieut Juda'is non débet esse Ikmtia quidquam in syttagogis suis ultra qitam f»n-missum est luge pr^i^sumn-e, Ua in Ai> qtur eiscancetsasuni nullum débet prajudiciutn nuttinere n. Celle tnaiime sert très souvecl de préambule aux bulles des papes relatives aux juifs. (Epis. lib. VIU, rndiut. I, épis. ixv).
Et ailleurs : « Prinlictos veto llebreos gravaii vel affligi, amtra oritinemrationis.prohibemus ».
(2) Saint Tuohas : « Non sunt persegueiidi SudiiH, ntm mai htiddanAi, sed net effugandi quidem. » (Eplsl. CCCL.VUI, an. 046).
Alexandre II parle dans Je m&me sens. |Epist. et dipl., CI). On pourrait niEiltiplicr les exemples.
INTROniîCTIÛN 7
raisonnement inattendu (1). Quant aux mesures restrictives de la iilierté des juifs, conrues dans l'espoir plus ou moins chimérique de les amener à abjurer leurs erreurs, les chefs de l'Église les leur appliquaient à Rome non sans rigueur, de même qu'ils les sanctionnaient et souvent les provoquaient dans \e reste de la chrétient«5.
Les pape» n'ouliliaient pas non plus que les juifs étaient un des éléments les plus actifs de la population de Rome, que leurs efforts, môme entravés par des lois sévères, concouraient efficacement au développement du hien-étrc général, qu'il ne fallait pas appauvrir et diminuer leur capitale, déjà si pauvre et si déserte, en provoquant un exode dont l'unique résultat ei\t été d'enrichir les cités voisines. Ils savaient par expérience que les bancjuiers juifs pouvaient être, à l'occasion. d'utiles auxiliaires |â| etque le peuple n'était pas, lui aussi, sans avoir souvent le plus pressant besoin de leur
Il 1 Li'S papes s'autorisent parfois do cet arguiia'iit |io»r protiigcr tes nsUti (lu peuple hûbreu. Saint Tbumas avait dit :« Exkoc aulem quud JuiLei ritoi suoi aliservant, ïn quibus oHm pricflgurabiUur ventât Fidti qualenm, hoc boman piwienit guod tntinumii Pidfi mstnr hahfmiu ab hostibu$, et quatiinfigwa nobia repraentatur quod cndanvs, et ideo m suis ritiina loUerantur ■. Celait presque un ar^ ^Dientontdel.(Voir Bibl. du Vatican, cod. vat. 8111;.
{2t Voir BitiK du Vatican, cod. t&t. 7711 , el ■ il tfiro Sfuto dr'jN /!«brti tUHomaii (Itoœo \iifiS), dans lequel les subsides eitiuordin aires faurnlB par le {ihetto au Saint-Siège sont évalués à cent cinquaale mille écus, en mojennc, par périodes de trente ans, sans compter naturelle ment les contributions normales^.
-concours. Bien des raisons d'ordre inférieur, mais fort convaincantes, conseillaient, on le voit, ce que légiti> maient les textes sacrés, ainsi que les préceptes de la Toi et de la politique. Il eût été diflicile au Saint-Siège d'agir autrement qu'il ne lit.
Mais le peuple? Même aux jours les plus sombres du moyen îige, son action n'était rien moins que négligeable, et il savait fort bien défaire violemment ce que les rois faisaient patiemment. Comme l'a dit Voltaire : a C'est le commun peuple, esclave de la superstition, qui veut que ses maîtres en soient les esclaves. Dès que vous avez souffert que vos sujets soient aveuglés par le fanatisme, ils vous forcent à paraître fanatïquecommeeux, et si voussecouezie joug qu'ils portent et qu'ils aiment, ils se soulèvent (1). s Ils se soulevaient, en effet, en France, en Angleterre, en Allemagne, chaque fois que leurs maîtres leur semblaient trop doux, envers ces hérétiques qu'on leur avait apipris à maudire, et ils les obligeaient à redoubler de rigueur (â). C'est en vain que les monarques les plus absolus, Charlemagne, Louis VU, Frédéric II, prirent les
(1) ^iai sur les mœurs et l'esprit des nalions, cliap. iLVr, fn fine.
(2) BikSNAGE, liv. IX, chap. v, v[i, xix, ixni, elc. Si un priacese montrait clément, on ne manquait junais de dire qu'il était venda; Grégoire \I lui-même n'échappa pas àce soupçon. [Annales Raj/naidi, 1-23!), ïx.) Od doit ajouter que qui:li{uefais l'accusation était léfptime, lémoin cet chèque de Béziers dont parle Bédarride. [Les Juifs en France, p. 137.)
juifs. SOUS leur protection; la haine que leur portait le peuple puisait à trop de sources des forces trop vivaces pour qu'un homme, si puissant fût-il, pût en empêcher l'explosion. A Rome, au contraire, on ne vit jamais le peuple forcer la volonté du souverain pontife. 11 y eut assurément des cas de violence, des mauvais traitements, des injustices, mais c'étaient là des faits isolés; jamais le peuple n'imposa des mesures d'exception, des ^rsécutions générales.
L'explication de cette tolérance relative, qui peut paraître étrange de prime abord en un milieu où le fanatisme rencontrait tant d'aliments, nous la trouverons, par contraste, dans l'examen sommaire des causes de l'hostilité des chrétiens contre les juifs, partout ailleurs qu'à Rome.
Il faut bien reconnaître que les premières persécutions, faites par les païens, furent peut-être les seules qui n^eurent d'autre mobile que la religion, les seules absolument sincères. Quand, après l'apaisement relatif qui suivit la chute de l'empire d'Occident, on persécuta de nouveau les juifs, ils étaient devenus riches. Écartés de bonne heure des fonctions publiques (1), exclus
(i) Les Pères de l'Église, puis, au V^* siècle, les lois des Visigoths; au Vf* siècle, les conciles de Clermont, de Màcon(can. VI, 535 et can. Xin, Concil.collect. t. V), le dix-septième concile de Tolède (Fledry, t. IX, p. i i i); au VII% les édits de Clotaire II défendirent aux juifs l'accès des charges publiques.
de la possession de la terre (I). obligés de vivre isolés du reste des hommes, ils allèrent au commerce où le génie de leur race semblait les pousser depuis la dispersion etque leur situation même les rendait excellemment aptes à exercer. L'argent qu'ils gagnaient ainsi ne devait point rester stérile; l'emploi en fut bien \ite trouvé.
Qu'il ait donné on suivi l'exemple, le banquier du ghetto devint, avec les (^aorsins. les Florentins, les Lombards, le dernier recours des débiteurs aux abois, du paysan traqué par les gens du fisc, du citadin ambitieux de faire Ggure à côté de son seigneur, du noble ruiné par la guerre ou le jeu. C'était lucratif, mais dangereux. Un débiteur insolvable ne tarde guère à devenir un ennemi, et les juifs eurent bientôt beaucoup d'ennemis. De toutes parts, des plaintes, des réclamations, des menaces, s'élevèrent. A ces causes de rancune et de convoitise, vint s'ajouter un autre élément de haine. Banquiers des rois, Jes juifs recevaient souvent en gage certains revenus publics, dont, pour plus de sûreté, ils surveillaient eux-mêmes le recouvrement; de là à devenir fermiers des impôts, il n'y a qu'un pas, qu'ils franchirent pour leur malheur (S).
(1 ) Code de Justinien; Capitulaires de l^haiieinaffne.
(S) H arrivait très fréquemment que les juils élaieDl chargés de faire rentrer les impùtsj plusieurs conciles s'élevèrent c outre cette pratique. « JVuh |>ofnn( esse haiUivi », est-il dit dans une des décîsioDS
IMnOIlLXriON H
Ainsi que ledit M. Darmesteter, dont l'opinion en ces matières est doublement intéressante : a A la religion qui sanctifie la haine, vient s'ajouter une autre cause qui la légitime. Le peuple ne voit plus dans le juif que rbooimed'aiîaires de son seigneur et de son roi, le symbole vivant et exécré de sa misère ». Comme un arbre qui, sorti d'un i^erme, pousse au loin ses racines et puise sa substance dans tout le sol environnant, la haine du juif, née de l'antagonisme religieux, trouvait ensuite de tous côtés des aliments toujours nouveaux. Mais elle avait perdu sa pureté première. La pensée de rentrer en possession de richesses que l'on considérait comme iniquement amassées (1), une cer-
du concile de Narbitmie 133.'i (Somma Cmciliorum). Dncange ajoute (U il, col. I5ii3| : " iudei, ideo a Priiiaplbas Chràtiunii folirabanCur, guùd rei f(BHerarix opertim liareut, et jiuliticorum veeligaHum estent eonduelores, toque ip*o iis ettrnl uleumque ulilet «.
(\)Lti clifétiens ne cherchaient guère à déguiser cittte «Iti-ralion dans la pun^tc rie leur haine. Pierre de Cluny disait au roi Louis Vil: ■ H faut dépouiller les juifs par la force de leurs biens mal acquis n . l'n chroniqueur, qui partage évidemment les sentiments de ses concitoyen» et de Ma roi. rapporte que a le roi Philippe-Auguste, voyant que. duos son royaume, les juifs regorgeaient de riclicsees, qu'ilï grevaient le peuple de leurs usures, de manière que la moitié du terroir de Paris leur appartenait, relaxa tous les débiteurs ilesjulb, comme si c'était l'année du Jubilé, et confisqua ensuite, à son pruGt, l«« possessions qu'ils avaient acquises*. Winceslas, roi dcBohtinc et empereur, n'agissait point d'autre façon dans ses Etals 1 1370).
I^r« de l'expulsion lolali^ des Juifs, en Espagne (tiUSJ, on considérapresquecoinroeundevoirsacK-de leur laisser emporter le moins de ridieïse» possible. Ils dcvaii* ni vendre dans le délai de deux mois
taine rivalitii d'intérêt, des rancunes, des haines, sentiments explicables sans doute, maïs qui n'avaient rien à voir avec la foi, étaient désormais des facteurs importants de l'aversion des chrétiens contre les juifs. La religion fut bien encore le prétexte dont on se couvrait; elle n'était plus la cause première, fondamentale de cette aversion.
On comprend donc que là où ces mobiles ten-eslres, secondaires si Ton veut, mais très puissants, manquaient, le peuple, quelle que fût l'ardeur de son enthousiasme religieux, mit plus de discrétion dans ses emportements contre les contempteurs de la foi. C'est ce qui arriva à Home.
Les juifs y étaient peu nombreux; Benjamin deTudela, le célèbre voyageur, n'en comptait que deux cents au douzième siècle (1 ) ; au dix-septième, leur nombre ne s'élevait pas à plus de quatre mille cinq cents, encore ce chiffre semble-t-il avoir été exagéré à dessein (2). Le premier recensement ofticiel, en 1809, en accuse 3076.
Ils étaient relativement pauvres. Sur les huit cent cinquante familles habitant leghetto, en 1668, deux, cents
tous leurs biens et no les ëchan^r que contre du draj) ou du vin). En somme, la pensée cte faire rendre gorge aux juits ne fut désormais jamais étrangère aux persécuttons.
{() Itinerarium. Il en trouva cinq cents & Naples, six cents àSalerne, cinq cents à Palerme, trois cents à Narlionnc. Les juiveries de France et d'Allemagne étaient bien plus nombreuses.
il) n vero Slato degliHebrei, p. 53.
seulement jouissaient de quelque aisance; vingt étaient vraiment riches; les autres vivaient au jour le jour, exerçant des métiers infimes. La fortune globale du ghetto était évaluée, par les juifs, à trois cent mille écus, par les chrétiens à un peu plus d'un million. Nous sommes loin , on le voit, des puissantes juiveries qui s'étaient formées ailleurs. Les charges annuelles ordinaires des juifs ne dépassaient pas cinq mille écus : c'est peutêtre une preuve de la modération du Saint-Siège; c'en est une assurément de la pauvreté du ghetto (1). Il y a plus, ces prêteurs empruntaient, ils empruntaient même beaucoup aux chrétiens, car ils manquaient de fonds (â) . En 1667, ils devaient plus de deux cent cinquante mille écus (3). Les Romains, en les dépouillant, se seraient dépouillés eux-mêmes.
La populace romaine était pauvre assurément, mais pas besoigneuse. Sa misère n'était pas constante, accablante, irrémédiable comme dans d'autres pays; elle lui laissait des moments de répit. Lorsqu'une année de Jubilé ou la venue d'un riche personnage suivi d'une
(f) Dans les moments de crise, la Cour apostolique était, nous l'avons TU, plus exigeante. Il faut aussi observer qu*à cet impôt de cinq mille écus, qu'on appelait «pest camerali », on doit ajouter certaines taxes destinées à Tentretien des catéchumènes, etc. Mais tout cela réuni ne faisait pas un chiffre fort élevé.
(2) On leur prêtait à quatre pour cent; ils plaçaient ensuite cet argent à dix- huit. (Voir chap. xviii.)
(3) Pour tout ce qui précède, voir Bibl. Vatican. Cod. vat. 7711, et Ghetto degli Bebrei in Roma, 1702, Bibl. Vat.
brillante escorte faisait affluer, pour un temps» Tor dans la ville, chacun en avait sa part. On empruntait souvent, mais on remboursait quelquefois, et le créancier juif n'était pas, dans l'imagination populaire, ce monstre avide, haï, redouté et redoutable, altéré d'or et de sang, ce Shylock sans entrailles, qui a fait frémir d'indignation tout le moyen âge, et dont certaines parties de l'Europe conservent le souvenir encore vivant. La faiblesse des juifs à Rome fut leur sauvegarde.
Puis, le peuple romain n'était rien moins que commerçant; il n'entra jamais en rivalité, comme à Florence, comme à Venise, avec les marchands juifs.
Les Romains méprisaient donc les juifs en bons chrétiens, non en débiteurs insolvables, en rivaux jaloux ; quand passait un circoncis, ils lui jetaient un sarcasme, voire même une pierre et croyaient avoir rempli tous leurs devoirs. Ailleurs, et pour cause, la conscience du chrétien était plus difficile à satisfaire. La tâche des papes se trouvait donc singulièrement simplifiée à Rome, et rien ne s'opposait à ce qu'ils suivissent les conseils de la prudence, delà politique et de la charité chrétienne.