‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 103 sur 308 · LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII I 3j · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII I 3j

le cœur, et que la volonté n'est point émue pour produire de saints désirs et des actes de vertu.

3. La désolation est une maladie de l'appétit sensitif, refusant de se soumettre de bonne grâce à ce que la volonté, éclairée par l'entendement et conformément aux lumières qu'elle en a reçues, avait résolu d'exécuter. Par suite de ce manque de concours et de cette opposition à un acte que l'âme veut accomplir, celle-ci abattue et languissante reste sans douceur et sans consolation.

II. Que devons-nous penser des distractions qui nous assaillent parfois durant l'oraison, et que faut-il faire pour nous en défendre?

i. La distraction est la plus grande et la plus dommageable incommodité de l'oraison mentale, soit que nous jetions les yeux sur Dieu, à qui nous parlons, soit que nous arrêtions les yeux sur nous-mêmes, qui implorons son secours dans nos misères et nos nécessités.

En premier lieu, celui qui est distrait par sa faute se moque de l'infinie majesté de son Créateur, avec qui il converse d'une manière si messéante qu'il aurait honte d'avoir de semblables entretiens avec le moindre laquais ou paysan. Que diriez-vous d'un homme qui, dans l'extrémité de son infortune, aurait recours à votre bonté, et vous parlerait de cette sorte : — Mon très cher frère, je vous supplie de m'assister, ayez pitié d'un pauvre misérable rebuté de tous les hommes, et qui n'a plus aucun espoir, sinon en votre charité et votre miséricorde... Le Grand Turc est un puissant monarque, on dit qu'il lève une armée de cent mille hommes pour se jeter dans la Perse, et y mettre tout à feu et à sang.... Je vous assure, mon bon frère, que si vous ne m'assistez, je suis perdu.... J'ai lu que la plus riche mine d'argent qui soit au monde est celle de Potosi dans le Pérou, et que l'on y descend sept ou huit cents pieds en profondeur, sans que l'eau incommode ceux qui travaillent.... Mon frère, aidez-moi pour l'amour de Dieu. — Que diriez-vous d'un homme qui vous haran-

guerait l'espace d'une heure dans ce langage si extravagant? I ls est hors de doute que vous jugeriez de deux choses l'une, ou qu'il a perdu la cervelle, ou qu'il veut se moquer absolument de vous. Cela n'est-il pas vrai? Comment donc oserons-nous paraître devant le Roi du ciel et de la terre, devant ses Anges et devant ses Saints, dans mille extravagances plus impertinentes, plus fâcheuses et plus dangereuses que celles-là? Comment est-il possible que nous espérions être exaucés et obtenir la rémission de nos offenses par une oraison qui les augmente?

Une des plus grandes malédictions de l'impie est que son oraison est un nouveau péché. Si la médecine est un poison, que peut-on espérer de la santé du malade? Les saints Pères et les docteurs nous enseignent que Dieu ne donne rien ou presque rien, sinon par les mains de l'oraison. Devons-nous nous étonner si nous périssons de faim, de soif et de diverses misères spirituelles, dans la privation de cette assistance ?

En second lieu, si celui qui prie se considère lui-même, il verra que la distraction est un des plus grands tourments d'une àme qui vit dans la crainte de Dieu et dans le désir de s'élever au ciel. Elle est portée en haut par son affection ; elle est attirée en bas par la dissipation de ses pensées, qui l'attachent à divers objets. La diversité de ces mouvements lui fait endurer le même supplice que souffre un corps tiré par plusieurs chevaux, qui chacun de leur côté l'entraînent en différentes directions et le mettent ainsi en quartiers.

Si l'âme est dans une telle froideur et une telle insensibilité qu'elle ne soit point piquée de douleur, au moins est-elle privée presque de tout le fruit de l'oraison. L'homme distrait est semblable à un laboureur qui sème son champ près de la rivière : lorsqu'un vent impétueux souffle, la plupart de la semence est emportée et perdue dans l'eau, et de cent grains, à peine en tombe-t-il dix ou douze sur la terre cultivée. Lorsque le temps de la moisson

Page 1