LIVRE SECOND. CHAPITRE VTII l3f
est venu, ce pauvre homme est fort triste, dans la vue que son blé ne mérite pas la faucille.
Vous pouvez avec raison comparer le religieux qui a l'âme sans constance dans sa méditation, à un villageois qui fait deux ou trois pas en semant sa terre, puis avance de dix ou douze pas sans rien semer, puis en fait trois ou quatre et jette de la semence, et ensuite marche dix ou vingt pas et ne sème point. Cet imprudent ne ferait autre chose toute la journée que perdre son temps, sa terre, ses labeurs précédents et le grain qu'il répandrait. Car le blé ainsi épars n'étant point soutenu suffisamment, serait renversé par les vents et par la pluie, mangé par les oiseaux et par les bêtes, et foulé aux pieds par les passants.
C'est ce qui arrive tous les jours à celui qui se laisse aller volontairement aux distractions pendant son oraison. Il s'en dégoûte, il la méprise, il ne considère point le fruit qu'il en pourrait tirer durant la journée. Il s'applique à son office avec un esprit abattu, vague, inquiet, troublé, et aussi embarrassé que s'il ne s'était point approché de la source des lumières.
Tenez-vous pour véritable religieux celui qui vit les semaines, les mois, les années entières dans cette lâcheté ? Que diriez-vous d'un homme à qui le roi permettrait tous les jours de prendre pendant une heure tout ce qu'il voudrait dans ses trésors, si, au lieu d'y puiser à pleines mains, cet homme s'amusait à causer avec un laquais, et en sortait dans la même pauvreté qui le faisait gémir lorsqu'il y est entré ?
Combien de méditations avons-nous faites en dix et en vingt ans de Religion? Combien de temps s'y est-il écoulé sans nulle utilité ? Où est le profit que nous y avons fait? N'appréhendons-nous point qu'un jour on ne nous fasse rendre compte de tant de moments si précieux, le moindre étant capable d'accroître notre mérite et notre gloire dans toute l'éternité?