‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 242 sur 308 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV

II. Cet auguste titre d'une spéciale charité les oblige à un amour plus tendre et plus effectif entre eux qu'envers toute autre personne. Voyons-en les raisons.

i . La première raison qui doit persuader une très étroite union entre les frères convers, est que cette union se doit même trouver entre tous les hommes, qui ne sont frères que par identité de nature, et principalement entre les frères charnels qui ont un même père et une même mère.

Tous les hommes s'aiment et travaillent les uns pour les autres pour se défendre des injures de l'air, des maladies, des bêtes farouches et de toutes les autres incommodités de la vie. Ils s'unissent en des communautés de maisons, de familles, de villes, de provinces et de royaumes, et augmentent d'autant plus leur charité mutuelle, qu'ils sont plus étroitement liés ensemble. Que si cette charité vient à se perdre et à donner quelque ouverture à la discorde, tout se renverse et se perd absolument.

Parcourez tout le monde, vous verrez que la division a mis l'Espagne, la Palestine et l'Arménie entre les mains des Sarrasins, la Grèce et l'empire d'Orient entre les mains des Turcs, la France et l'Irlande sous le sceptre des Anglais, l'Allemagne sous les armes de Suède, la Navarre et le Portugal sous la domination de l'Espagne.

C'est une chose très remarquable que, la discorde s'étant jetée entre les Pietés et les Ecossais à l'occasion d'un chien, la guerre s'enflamma si fort que les Pietés furent tués ou chassés de leurs pays.

Les frères par le sang doués d'un bon naturel s'entr'aiment l"un l'autre, et par ce moyen augmentent la gloire et les richesses de leurs familles. Gengis-Khan, le premier roi des Tartares, le montra à ses enfants au lit de la mort. Ils étaient douze. Il se fit apporter un faisceau de douze flèches, et commanda à ses fils de le rompre. Mais leurs efforts furent inutiles. Il sépara alors les flèches du faisceau et, après en avoir présenté une à chacun d'eux, il leur ordonna de renouveler leur tentative. Ils se mirent en devoir

d'obéir et tous brisèrent leur flèche respective avec facilité. A cette occasion il fît un beau discours sur la charité et la concorde fraternelle, qui les rendrait invincibles s'ils le voulaient, comme la discorde les perdrait s'ils n'y prenaient garde.

Scilurus, roi de Scythie, avait déjà offert à quatre-vingt de ses enfants un faisceau de quatre-vingts flèches, et les avait harangués de la même sorte sur le même sujet.

La proximité du sang a toujours porté les hommes de bon naturel à s'unir inviolablement à leurs frères. Caton me semble avoir été un des plus remarquables. Il semblait qu'il n'avait qu'une même âme avec son frère Cépion. Etant encore enfant, on lui fit cette demande : Quelle personne aimez-vous le plus? Il répondit : Mon frère. — Quelle autre ensuite? — Mon frère. Il fit la même réponse à la troisième et à la quatrième demande, et jusqu'à ce que l'on cessât de l'interroger. Plus il croissait en âge, plus il augmentait cette bienveillance ; et il se plut toujours de telle sorte en la compagnie de ce frère bien-aimé, qu'étant âgé de vingt ans, il n'avait jamais pris son repas qu'avec lui. Jamais il n'était allé aux champs ni sur la place publique qu'avec lui. Lorsqu'il mourut, on eût dit que Caton lui voulût rendre son âme ou la perdre avec lui dans un même tombeau, tant il se collait à son corps et le baisait avec tendresse, fondant en larmes. Il fit tous les frais des funérailles et de son sépulcre avec une magnificence royale, et ne voulut jamais que la fille de son frère lui en rendît une maille.

Qu'attendons-nous de notre Créateur, qui est le Père de la charité, si nous ne profitons point de l'exemple de ce païen et si le moindre intérêt nous sépare de notre frère religieux, qui nous est uni par des liens plus forts que ceux de la nature ?

Outre la punition particulière que nous en devons appréhender, nous devons craindre le trouble et le renversement des maisons où nous demeurerons. Dès le coramen-

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