LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV
cernent du monde, la discorde troubla la famille du premier des hommes, et lui tua son innocent et bien-aimé Abel par la main de son frère Caïn. Après le déluge, la maison d'Abraham fut troublée par Ismaèl, qui persécutait le petit Isaac ; celle d'Isaac perdit la paix par le faitd'Ésaù, qui voulait tuer son frère Jacob ; celle de Jacob fut fort agitée lorsque Joseph fut vendu par ses propres frères. Ce fut bien pis de la famille royale de David, où Amnon et Absalon renversèrent tout ; et personne ne peut lire sans horreur ce que la rage fit dans celle de Gédéon, où Abimélech massacra soixante-dix de ses frères. Tous ces malheurs, et de pareils, prennent souvent leur naissance dans de petits commencements, qui font ensuite un si funeste embrasement qu'on ne le peut éteindre.
2. La seconde raison qui doit maintenir les frères convers en charité, est que Jésus-Christ, qui est leur Père, veut que tous les chrétiens prennent à cœur cette royale vertu. Il l'a mise comme le caractère qui marque ses véritables serviteurs. « Chacun, dit-il, connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. »
Isaïe appelle cet aimable Seigneur : le Prince de la paix. Il veut qu'elle règne en ses Etats, et saint Cyprien le qualifie de Docteur de la paix et de Maître de l'unité. Il l'a sans cesse exaltée, depuis le point de sa naissance jusqu'à la mort. Il veut qu'à son premier abord dans le monde, les Anges annoncent la paix aux hommes de bonne volonté. — Il donne, pendant sa vie, la paix et la charité à ses Apôtres, pour marque de leur mission. — A la mort, il leur laisse la paix en testament. — Après sa résurrection, il leur donne sa paix, comme un précieux gage de son amour qu'il leur avait acquis par son sang. — Etant monté au Ciel, il leur donne la charité essentielle, qui est l'Esprit Saint, le jour de la Pentecôte.
Les Apôtres, qui savaient le sentiment de leur Maître, avaient tellement imprimé l'estime de cette vertu dans leur âme, que saint Jean, sur la fin de sa vie, ne pouvait T. I. 25
prêcher d'autres choses, dans cette pensée, que c'est le précepte du Sauveur, et qu'elle seule est suffisante pour le salut et pour la perfection. Saint Paul a dit clairement que la charité est la plénitude de la loi, et que le martyre même, l'aumône et les autres vertus ne sont rien sans la charité. Les chrétiens de la primitive Eglise avaient si bien retenu cette leçon, que la sainte Ecriture nous assure qu'ils n'étaient qu'un cœur et qu'une âme. Et Tertullien, parlant de ceux de son temps, certifie que la leur était si éclatante, que les païens s'écriaient : Voye^ comme ils s'entr'aiment : ils sont prêts à mourir les uns pour les autres. L'éloge qu'il leur donne exprime excellemment l'affection que ces vrais enfants du Rédempteur avaient pour la charité, lorsqu'il les appelle : Sacerdotes pacis, les prêtres de la paix. Ils sacrifiaient tous leurs intérêts à la paix et à la concorde, ils aimaient mieux tout perdre que de souffrir la moindre division de volontés et d'affections. Tous les saints Pères se sont efforcés de transmettre à la postérité ce sentiment chrétien. Saint Chrysostome nous enseigne que la charité est le commencement et la fin de toutes les vertus; qu'elle en est la racine, le fondement et le sommet. Il la compare à une sage et à une diligente abeille, qui verse dans l'âme le miel et la douceur des autres vertus.
Saint Grégoire assure que tous les commandements ne sont que touchant la charité, et que tout ce qui est commandé doit être enraciné et affermi dans la racine de la charité.
Saint Augustin, au livre de la Nature et de la Grâce, nous donne un puissant motif pour nous appliquer totalement à la charité : « La charité commencée, dit-il, est le commencement de la justice. La charité avancée est l'avancement de la justice, et la charité parfaite est la perfection delà même justice.» C'est pourquoi le même saint Docteur, en son commentaire sur saint Jean, dit : « Je vous donne un précepte bien court. Aimez, et faites ce que vous