LIVRE TROISIEME. CHAPITRE V
et le tua. Romuald, ayant été de la partie (quoiqu'il n'eût blessé personne), fut touché d'un juste remords de conscience, et se retira au monastère de Saint-Apollinaire, pour demeurer quarante jours en pénitence, à la facondes homicides.
Un bon frère convers qui avait soin de lui, s'efforçait de le gagner à Dieu, l'entretenant de discours spirituels, et lui donnant de sages conseils pour le salut de son âme. Dans la vue qu'il ferait des merveilles s'il prenait à cœur la vertu, il le poussait à fouler aux pieds les vanités de la terre et à se faire religieux. Mais Romuald n'avait point encore assez d'humilité pour baisser la tête sous ce joug, qui semble trop pesant à ceux qui courent aux honneurs et aux délices du siècle.
Ce fervent zélateur de la gloire de Dieu et du salut de son prochain ne perd point courage. Il dit à ce jeune seigneur : Si je vous montre le saint martyr Apollinaire, de sorte que vous le voyiez des yeux corporels, que fere%vous ? — Ah! dit Romuald, si vous faites ce miracle, je vous donne ma parole que je quitterai entièrement le monde.
Le frère le supplie de passer avec lui une nuit en oraison dans l'église. Lorsqu'ils étaient dans la ferveur de leurs prières, après minuit, au temps où les coqs commencent à chanter, saint Apollinaire sortit de dessous le grand autel dédré à la Vierge Marie, lequel était au milieu de l'église. Aussitôt l'église fut remplie d'une lumière céleste, comme si le soleil en plein midi y eût dardé ses rayons.
Saint Apollinaire, revêtu de ses habits pontificaux, portait en sa main un encensoir d'or, avec lequel il encensa le grand autel, et puis tous les autres. Après qu'il eut fait tout le tour de l'église, il retourna au lieu d'où il était sorti, et aussitôt toute cette clarté disparut.
Le frère convers ne perd point de temps, il presse son homme et le somme de remplir sa promesse. Mais le
monde avait pris de trop profondes racines dans une personne très riche et très noble, pour qu'elle pût se rendre au premier coup dans la fleur de sa jeunesse. Il demande une seconde vision, et l'obtient la nuit suivante, de la même manière qu'auparavant.
Il ne savait plus que dire, et différait néanmoins l'exécution de sa promesse, demandant à Dieu des lumières et des forces pour une si haute entreprise. Ce vertueux et zélé Religieux l'aidait sans cesse de ses saints entretiens, de ses mortifications et de ses oraisons.
Enfin, un jour que Romuald était à genoux devant le même autel d'où était parti saint Apollinaire, il fut tout à coup embrasé de l'amour divin d'une telle sorte, qu'il commença à fondre en larmes et à éclater en soupirs. De ce pas, il se va jeter aux pieds de l'Abbé et des Religieux, et demande avec larmes d'être reçu en leur sainte compagnie. La crainte de son père empêcha quelque temps les serviteurs de Dieu de satisfaire à sa demande. Mais la ferveur, l'industrie et la persévérance de Romuald rompirent tous les obstacles. Il fut reçu, et dès son entrée au monastère il surpassa les autres en austérité de vie, et quelque temps après il institua l'Ordre des Camaldules,et fit des miracles de sainteté à la gloire de son souverain Seigneur.
Qui est-ce qui, après Dieu, a été cause de ces grands biens? Un pauvre frère convers. Et puis vous me direz que vous ne pouvez pas, si vous le voulez, avancer beaucoup la gloire de Dieu par vos oraisons, par vos bons exemples et par vos discours spirituels !
Faites ce que vous pourrez; fiez-vous à Dieu du reste. Tâchez seulement pour l'ordinaire de faire de bons chrétiens. Ne poussez personne à la Religion sans de bons avis, ou sans une très forte inspiration. Et surtout, ne poussez pas plutôt à celle-ci qu'à celle-là ; tenant pour certain que toutes les plantes qui ne sont point plantées de la main de Dieu sécheront, et ne portant nul fruit, seront arrachées et jetées dehors avec honte et confusion.