LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE V
bonnaire, et des emplâtres qui ne fassent pas plus de douleur que le mal même.
e) Enfin, l'abrégé de tous les préceptes, qui vous servira plus que toutes les autres industries, c'est que vos serviteurs voient en vous un modèle de vertus, qu'ils puissent copier et imiter, sans crainte d'être trompés.
Voulez-vous savoir le secret du gouvernement, soyez tel que vous voulez que les autres soient; ne commandez rien que vous ne fassiez, si vous n'en faites davantage, selon votre état et votre profession. Le serviteur estime ne pouvoir mieux faire pour plaire à son maître, que de lui ressembler. Il change de couleurs suivant l'humeur de ceux qu'il fréquente, comme le polype et le caméléon.
On a vu des femmes basanées et noires comme des Ethiopiennes avoir des enfants très blancs, pour avoir jeté souvent la vue sur des figures blanches dans des tableaux. La force de l'imagination est merveilleuse dans les impressions qu'elle donne à l'esprit et au corps ; et les objets qui frappent tous les jours nos yeux frappent aussi notre imagination.
La nécessité de perfectionner les autres est une heureuse nécessité de vous perfectionner vous-mêmes. Cherchez tous les moyens de faire l'un et l'autre, et n'estimez point que ce soit une chose peu importante d'acquérir à Dieu et à la maison un bon serviteur. De sa vie et de ses paroles dépendent beaucoup votre réputation et celle de tout votre monastère. De cette réputation et de cette bonne renommée dépend le fruit que l'on fait dans la ville et dans tout le pays.
2. Une bonne partie des avis que j'ai donnés pour vous bien comporter envers les serviteurs, vous servira aussi pour traiter avec les censiers du logis et avec les artisans qui y travaillent. J'ajoute seulement ici un mot.
Faites en sorte qu'ils entendent que l'on ne les emploiera point au service de la maison s'ils ne sont gens de bien : au moindre bruit que vous entendrez de leur mauvaise
vie, avertissez-en le Supérieur, afin qu'il vous dise la méthode que vous tiendrez, en leur intimant ce qui vdus sera ordonné. Faites-le avec charité, avec compassion et avec démonstration de volonté de les assister, en cas qu'ils mettent remède aux désordres dont on les accuse.
Il sera aussi utile de leur donner avec permission quelques médailles pour eux, et quelques images pour leurs enfants, et pour mettre dans leurs chambres, afin d'y faire les prières le soir et le matin. Si vous aviez quelques petits livres de dévotion, cela entretiendrait beaucoup leurs familles dans la piété. Si vous n'en avez point, et si vous n'en pouvez avoir pour leur en donner, tâchez de leur persuader d'en acheter. Montrez-leur qu'ils trouvent bien de l'argent pour d'autres choses moins nécessaires, et même pour leurs petits divertissements. Avertissez-les que s'ils sont libéraux pour ce qui touche le service de Dieu, il conservera leur bétail et bénira leurs moissons, leurs enfants et toutes leurs familles. La Vie des Saints est très propre à cet effet, comme la Guide des pécheurs du R. P. de Grenade, le Pédagogue chrétien du R. P. d'Outreman, et pareils livres qui donnent horreur du péché et sont remplis de belles histoires.
3. Nous parlerons des laboureurs et de quelques autres métiers au huitième livre de ce Traité, où chacun verra mieux ce qui peut lui servir pour se rendre agréable à Dieu.
4. Pour ce qui concerne les passants, j'en traiterai amplement au même huitième livre. C'est pourquoi je vous montrerai seulement à présent, par un mémorable exemple, combien vous leur pouvez profiter par vos oraisons, par votre exemple et par vos discours.
Saint Romuald était de l'illustre famille des ducs de Ravenne. Étant jeune et nourri dans les délices de la cour, il se laissait aller à la licence de la jeunesse. Son père, qui était fort attaché aux intérêts du monde et de la vanité, prit querelle avec un de ses parents, le provoqua en duel,