LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VI
Leur secours le plus nécessaire est d'accompagner à la ville et au village : cette fonction ne pouvant être suppléée aussi facilement que les autres par des serviteurs séculiers, sans une notable indécence et sans de continuels dangers.
Troisièmement, la charité doit ramener le frère convers dans son monastère sans l'abandonner jamais. Voyons ce qu'elle doit faire envers tous.
La charité conduit le frère à l'église, dès son retour, pour rendre grâces à Dieu de son voyage et du bien qu'il y a fait, et aussi pour lui demander très humblement pardon des fautes qu'il y a commises. Priez pour lors cette bonté infinie d'effacer de votre esprit toutes les images et les représentations dangereuses qui pourraient vous troubler, et vous inquiéter dans vos oraisons et dansvos offices.
Avicenne rapporte qu'un certain homme, ayant été nourri d'araignées, était pestilentiel pour ceux qui l'abordaient et demeuraient longtemps avec lui. Son haleine, ses regards et son contact étaient venimeux. La plupart des mondains ont une peste encore plus universelle. Ils ont des paroles qui portent le venin dans les oreilles et dans le cœur. Aussitôt donc que vous aurez quitté cette atmosphère de mort, demandez à Dieu de n'être point incommodé des miasmes empoisonnés que vous auriez pu y respirer.
La charité que vous devez à votre Religion, qui est votre mère, vous oblige d'aller trouver le Supérieur s'il s'y est passé quelque chose contre les Règles, particulièrement si l'on a manqué d'être en présence l'un de l'autre, si les visites ont été trop longues et inutiles, si votre office en souffre quelque notable intérêt, ou autres pareils cas.
La charité que vous devez à celui avec qui vous êtes sorti, et à ceux qu'il a visités, vous doit fermer la bouche pour ne point dire par la maison les manquements et les imperfections que vous avez ou que vous pensez avoir remarqués. C'est un trait d'incivilité et de rusticité qui ren-
verse la société humaine, de rapporter les fautes de ceux avec qui l'on converse, pour s'en railler et pour les rendre ridicules aux autres. La religion n'empêche point l'honnêteté, au contraire elle l'augmente et la perfectionne.
Si nous voyons des fautes en ceux qui ont plus de science, plus d'éducation et plus de talents naturels que nous, estimons-nous qu'ils soient si aveugles que de ne point voir les nôtres, et qu'ils soient si insensibles que de n'en recevoir ni incommodité ni douleur? Ils nous supportent avec charité. Ne payons point leur facilité et leur bonté par une lâche ingratitude. Ne faisons jamais à nos frères et à nos Pères ce que nous ne voudrions point qu'on nous fît. Vivons en paix, et ne déclarons la guerre à personne.
La charité que vous devez à ceux du logis, vous oblige de ne point leur rapporter des nouvelles inutiles et incertaines, qui n'ont aucun autre effet que de les remplir de craintes, de troubles et de douleurs. Les mauvaises nouvelles courent toujours d'un pas trop vite, et ne trouvent que trop d'ouverture dans toutes les familles.
Certaines personnes ont justement la bouche comme les portes de ce fameux temple de Janus, chez les Romains. Elles ne s'ouvraient jamais que pour déclarer la guerre. Vous pouvez encore comparer leur bouche à la boîte de Pandore : si l'on vient à l'ouvrir, tous les maux et tous les malheurs en sortent en foule. Si vous les croyez, tout est toujours perdu. Ce ne sont que frayeurs paniques : les soldats ravagent la campagne; les ennemis sont les plus forts, et ont plusieurs avantages; les moissons ne réussiront pas; les vignes sont gâtées. Tout est en désordre.
C'est une sage pratique, et saint Ignace en a écrit une règle, de fermer ces bouches d'Etna, qui jettent presque continuellement des feux et des flammes, ou pour le moins de la fumée.
Enfin, la charité que vous avez exercée en ville envers les pauvres pécheurs, doit entrer avec vous dans votre