‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 303 sur 308 · LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VIII

perfection, tant au dedans qu'au dehors du collège où il demeurait.

Notre frère saint Alphonse Rodriguez a été presque toute sa vie portier en notre Compagnie. Il se trouvait toujours à la récréation commune après le repas, lorsqu'il était obligé d'y assister, et ne se retirait point à l'écart avec personne. Il se plaçait tant qu'il pouvait au dernier lieu, et ne parlait jamais le premier, étant plus désireux d'apprendre que d'enseigner. Si le discours était utile, il s'efforçait de le continuer, sinon, il tâchait de le détourner adroitement et modestement. S'il n'en pouvait venir à bout.il se taisait, et occupait son esprit à quelque pieuse méditation.

Don Carlos de Colomna, gouverneur de la ville et de la citadelle de Cambrai, ambassadeur ordinaire de Sa Majesté en Angleterre, et en même temps vice-roi de Majorque, étant un jour en récréation dans le collège, remarqua que le frère Alphonse ne disait mot. Comme il l'aimait tendrement, il lui demanda ce qu'il pensait durant ce silence. Le Supérieur lui commanda d'obéir au vice-roi, et de lui dire dans la franchise ce qu'il méditait.

Alphonse obéit simplement, et parla des misères de la vie humaine, de la certitude de la mort, de l'incertitude de son heure, du danger où l'âme se trouve en ce temps-là, de la rigueur du jugement particulier et des peines de l'enfer. Il en parla avec tant d'éloquence et d'énergie, que tous se regardaient comme interdits, sans savoir que dire. Il continua longtemps son discours, dans cette chaleur divine. Enfin le vice-roi se tournant vers ceux qui étaient là, leur dit en souriant : Voilà donc, mes Pères, le dessert que vous me réserviez! Il ajouta beaucoup de choses à la louange du frère Alphonse, et sortit fort édifié de ses discours. Ce frère attaché au Ciel négligeait toutes les nouvelles de la terre, et ne prêtait point l'oreille aux discours qui n'étaient point utiles et spirituels ; mais il s'endormait alors. Si l'on reprenait le discours des choses divines, il se réveillait incontinent.

Lorsque j'ai parlé du zèle des âmes, j'ai montré le profit qu'il faisait par ses entretiens dans l'âme des écoliers, des Religieux et des Docteurs mêmes.

Direz-vous donc que vous êtes un pauvre frère convers qui n'avez point étudié, et que par conséquent vous ne pouvez point commencer ni continuer un discours, et que vous ne savez point assez de choses remarquables pour parler en compagnie? En vérité, j'ai bien peur que votre langue ne souffre beaucoup en purgatoire pour cette négligence peu pardonnable.

Si, nonobstant tout ce que nous avons dit, vous jugez devant Dieu que vous n'êtes nullement propre à parler de Dieu pour aider les autres, il ne nous reste qu'un conseil, mais très important, à vous donner. Puisque vous ne pouvez être le maître des autres, soyez leur bon écolier. Venez à la récréation commune, lorsque votre Règle le permet; joignez-vous aux plus fervents, et dont vous avez lieu d'attendre plus de lumière et plus de chaleur. Interrogez-les de ce qui vous est le plus nécessaire. Recevez avec démonstration de joie ce qu'ils vous disent. Témoignez-leur" le désir que vous avez de vous faire instruire de tout ce qui appartient à votre salut et à votre perfection.

Les païens ont souvent quitté leur pays, et quelquefois tous leurs biens, pour pouvoir converser avec les gens doctes et pour en prendre de belles connaissances.

Pythagore, Solon, Platon, et plusieurs autres, ont voyagé avec beaucoup de frais, de dangers et de fatigues par diverses provinces, pour conférer avec les prêtres et avec les docteurs, et pour en tirer quelque nouvelle lumière.

Anacharsis, qui devait par son droit d'aînesse hériter du royaume de la Scythie, le céda à son frère cadet, et vint en Grèce pour y avoir l'intelligence de la philosophie, et pour converser avec les hommes savants.

Démocrite était fils d'un père si riche, qu'il avait fait à ses frais un festin pour toute l'armée de Xerxès, roi de Perse, où l'on comptait dix-sept cent mille hommes. Après

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la mort de son père, il quitta tousses biens, qui étaient innombrables, et prit seulement autant d'argent qu'il était nécessaire pour voyager par diverses nations, et y apprendre les sciences les plus belles et les plus élevées. Il alla premièrement en Egypte, et y étudia chez, les prêtres les plus renommés. De là il visita la Chaldée et l'Inde, où il eut une grande familiarité avec les Mages et les Gymnosophistes. Il vint ensuite dans la Grèce, où il se fit écolier de Socrate, qui pour lors était l'oracle d'Athènes. Enfin, après avoir rempli son esprit de toutes les belles vérités qu'il put, il se creva les yeux du corps, afin de n'en être point détourné dans la contemplation de ce qu'il avait appris.

Quel travail n'eussent entrepris ces philosophes pour apprendre la science des Saints, s'ils eussent eu la foi que nous avons, et le bonheur d'être au milieu des étoiles du paradis!

Que répondrons nous donc, au jour du jugement, à ces pauvres aveuglés? Nous avons dans nos maisons les vives sources des sciences célestes, qui versent sans cesse les eaux de la sagesse, et rassasient avec joie tous ceux qui en goûtent. Ne perdons point, en nous retirant de leur conversation, une si belle occasion de profiter. Un membre qui se divise du reste du corps, n'en reçoit point l'influence nécessaire pour la vie et pour le mouvement; en peu de temps, il devient sec, aride, puant, et mérite d'être entièrement rejeté comme fâcheux et intolérable.

On ne vous demande nullement des discours doctes et élevés, mais quelque bon mot, au moins en interrogeant et en tâchant d'apprendre ce que vous ignorez. Dieu bénira votre diligence, et de jour en jour vous communiquera des rayons plus lumineux et des ardeurs plus divines, pour vous élever à une haute perfection. Ne refusez point un bien dont l'acquisition vous est si facile, et le fruit si utile pour obtenir une très grande gloire dans l'éternité.

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