LIVRE PREMIER. SECTION PREMIERE
à la porte du couvent, avec un petit nombre de ses plus affidés. Le Serviteur de Dieu y accourt, et dans la certitude que c'était saint Louis (en ayant eu révélation), il lui saute au cou, et l'embrasse dans une telle ardeur que ce transport eût semblé procéder de l'ivresse, si sa sainteté n'eût été trop connue. Dans cette rencontre, les deux Saints n'ouvrirent la bouche ni l'un ni l'autre pour se communiquer leurs pensées et leurs désirs. La séparation étant faite, les religieux demandèrent à saint Gilles qui était ce pèlerin : C'est Louis, dit-il, roi de France. La frayeur saisit le cœur, et la honte couvrit le visage de ces bons serviteurs de Dieu, dans la vue que cet accueil ne s'était pas fait dans la bienséance et dans la révérence due à une si haute majesté. Mes Frères, dit le Saint, laissez-moi cet étonnement inutile : à la première entrevue, et dans le premier embrassement, nos cœurs se sont ouverts, et ont dit tant de secrets que la bouche ne les eût pu exprimer. Soye^ certains qu'il est sorti d'ici avec une pleine et entière satisfaction de son âme, et que le Ciel l'y a comblé d'une si sensible consolation, que les hommes ne la sauraient expliquer.
Ce saint personnage avait aussi le don des miracles et de l'intelligence, dont il se servait pour le salut des docteurs mêmes. Un docteur de l'Ordre de Saint-Dominique, embarrassé dans de fâcheuses inquiétudes touchant la virginité de Notre-Dame, le vint trouver pour en tirer de la lumière. Avant qu'il ouvrît la bouche, saint Gilles le prévint par ces paroles : Frère prêcheur, la Vierge Marie est vierge avant l'enfantement, et frappant la terre avec son bâton, il en fit sortir un beau lis blanc. Ayant donné un second coup contre terre, et dit : Sainte Marie est vierge en l'enfantement, il en sortit un lis de pareille beauté. Il frappa la terre pour la troisième fois, et ajouta: Sainte Marie est vierge après l'enfantement, et un troisième lis égal aux autres en hauteur, en blancheur et en odeur, sortit encore de la terre. Cet homme de Dieu s'en-
fuit alors, et ce bon docteur fut guéri de son anxiété et de l'affliction de son esprit. Nous en verrons plusieurs autres vertus et plusieurs autres grâces admirables dans tout ce traité, et dans l'abrégé de sa vie que je mettrai à la fin. Ce petit échantillon suffit maintenant.
Dieu se plaît même quelquefois à récréer ses serviteurs par une science des choses naturelles. Saint Cedmon, religieux anglais bénédictin, gardait les troupeaux du monastère, et n'avait jamais étudié. Il fut doué tout à coup d'une si claire intelligence de la poésie, qu'il composait élégamment des vers en langage du pays, prenant la matière dans l'Écriture sainte. Ils étaient d'une telle excellence pour le stvle et pour la substance du discours, que les plus savants s'efforçaient en vain de les égaler en élégance et en subtilité.
VI. De tout ce raisonnement tirons deux conclusions. Premièrement, si nous sentons à peine dans nos âmes les dons, les grâces et les vertus ordinaires de notre vocation, nous avons un très notable sujet d'un saint anéantissement, et d'un absolu mépris de nous-mêmes, vu que nous fermons par nos imperfections, la porte aux faveurs que Dieu nous présente. Il est une source vive et inépuisable de tous biens, et désire avec passion de les communiquer aux hommes. Un jour il apparut au Père Gutiérez, homme fort illuminé dans notre Compagnie. Il était accablé sous le poids de plusieurs présents, qu'il tenait entre ses bras à dessein de les départir aux hommes ; mais il lui découvrit son extrême douleur de ce qu'on ne les lui demandait point avec ferveur, et qu'on ne s'y disposait point avec sainteté.
Secondement, concluez que l'amour, le respect et le secours mutuel nous sont très utiles et nécessaires, et qu'il ne faut laisser aller son jugement au mépris de personne, ni sa langue au blâme. Pour cette raison saint Ignace nous enseigne que nous devons honorer dans notre cœur tous les autres comme nos supérieurs. Et en effet, souvent ceux