LIVRE PREMIER. SECTION II
solides, et remparé de petites murailles élevées de part et d'autre. On y voit avec agrément et plaisir les flots courroucés, qui s'entre-choquentà l'envi les uns les autres pour avoir la liberté du passage. On les reçoit avec risée, dans leurs plus violents efforts, lorsque la colère les pousse à précipiter leur cours, pour heurter avec plus de furie le pied de l'arche, sur laquelle on s'appuie dans une totale sûreté. On se joue de leurs sauts périlleux et de leur rage, qui se résolvent en écume, et qui rebroussent chemin. Vous passeriez même l'Hellespont avec joie et allégresse, si vous y trouviez encore le pont de Xerxès, roi de Perse ; et vous ne craindriez pas la mer Adriatique, si Caligula, empereur romain, avait conservé celui qu'il y bâtit.
L'homme séculier engagé dans les affaires et le mariage, est obligé, en passant le torrent du siècle, de fendre les flots à la nage et à force de bras ; le prêtre qui vit au milieu du siècle, y navigue comme sur un bateau : mais le religieux y marche de pied ferme, comme sur un pont que les secousses et les vains efforts des vagues ne font pas seulement trembler.
II. Néanmoins les religieux qui ne sont pas prêtres et qui ne vaquent qu'à leur propre salut, ont une espérance plus certaine d'arriver au port désiré. Quelquefois le poisson secoue le pêcheur si fort à l'improviste, et d'une violence si impétueuse, qu'il le précipite dans les flots et en fait sa curée. Ceux qui se noient font périr celui qui leur tend les mains, s'il se jette à leur secours avec plus de chaleur que de prudence. L'assistance d'un pestiféré est pleine de danger, et à peine les plus puissants préservatifs peuvent-ils maintenir la santé de ceux qui s'approchent d'un air qui a été corrompu.
« Ah ! dit Notre-Seigneur, quelle utilité apporte le gain de tout l'univers, s'il est suivi de la perte de notre âme? » Je veux qu'un prédicateur ait élevé dans le paradis tous les hérétiques, tous les schismatiques, tous les païens et tous les autres pécheurs; qu'il ait retiré de l'enfer tous
les hommes damnés et tous les démons ; qu'il ait soumis au sceptre et aux lois de Jésus-Christ autant de mondes qu'il y a d'étoiles au ciel, de petits atomes dans l'air, de grains de sable et de poussière sur toute la terre et dans toutes les mers; si la mort le surprend dans un péché mortel, il ne laissera pas de brûler pendant toute l'éternité, dans les flammes vengeresses, et d'y renier avec rage et avec furie son Créateur et son Rédempteur.
Nous sommes venus en ce monde, et nous sommes entrés en Religion pour faire notre salut, et pour le faire dans une excellente perfection. Si la victoire suit nos combats jusqu'au dernier soupir, ce succès de bonheur nous suffit. Pour cette cause, l'état des frères convers doit être dans une haute estime ; vu qu'il met l'âme dans une certitude presque infaillible de son éternité bienheureuse, si elle y persévère jusqu'à la fin.
III. J'ai déjà montré en la section précédente, chap. m, l'aide que le Ciel leur présente durant leur vie : disons un mot de leur mort et de leur gloire dans le paradis, et comment Notre-Seigneur et les Saints s'intéressent en l'une et en l'autre.
Notre-Seigneur fortifia frère Egbert à la mort. Il se montra aussi à frère Jean Kessel au moment de ce passage à l'éternité, et le défendit contre les diables qui l'attaquaient, et qui furent vaincus par son assistance. — La Vierge Marie apparut à frère Paul, à Jacques de Nursie, à Joseph de Corléoné, et à plusieurs autres, qui en reçurent un très puissant renfort et une extrême consolation dans ce combat. — Frère Gervais de Rimini fut vu monter en paradis avec une nombreuse procession des religieux de son Ordre, et entrer dans ce Louvre de félicité avec un hoyau d'or sur l'épaule, comme avec le trophée des victoires remportées dans son office de jardinier. — On fit une très grande fête au ciel, à l'arrivée de frère Bernard, et plusieurs Saints de sa Religion lui allèrent au-devant pour le recevoir et le féliciter, comme nous le dirons ailleurs. — Jacques Ruis,