LIVRE PREMIER. SECTION II
qui avait passé sa vie dans l'humilité d'une cuisine, fut vu dans le paradis assis sur un beau trône près de Notre- Dame. — Sœur Jeanne, qui, dans le mépris de la noblesse du siècle, avait servi en qualité de converse, et s'était même abaissée aux plus vils exercices dans les étables, vint déclarer la grandeur de sa gloire à une religieuse. Elle tenait dans sa main un diamant si étincelant, que nul œil mortel n'en pouvait soutenir l'éclat.
Nous verrons ces exemples plus amplement dans leur propre lieu. Ajoutez ce qu'assure sainte Thérèse d'ellemême. Elle entendait une fois la Messe que l'on disait pour un frère coadjuteur décédé en notre Compagnie. Elle le vit monter au ciel dans une grande gloire, et Notre- Seigneur, plein de lumière et de majesté, qui s'était fait son conducteur.
L'âme de saint Gilles fut vue incontinent après sa mort monter en paradis, avec une grande multitude de religieux et d'autres personnes qu'il avait retirées du purgatoire. On vit aussi notre Sauveur, qui, lui venant à la rencontre, entonnait un motet très mélodieux, et l'embrassait avec tendresse et affection.
IV. Le religieux prêtre est obligé d'avoir l'œil à trois écueils qui le menacent d'une éternelle ruine, ce sont la science, l'honneur et le gouvernement.
1. La science l'élève au-dessus du commun; mais souvent elle cause plus d'enflure qu'elle ne communique de solides vertus. Un trop brûlant désir de science perdit Adam et toute sa postérité. Ce même désir jeta les richesses de Cratès dans la mer, creva les yeux à Démocrite, assomma Pline avec une pierre du mont Vésuve, et, comme disent quelques-uns, précipita Aristote dans l'Euripe.
Dans la Religion même, cette avidité de savoir appauvrit plusieurs petits esprits et les aveugle. Ils sont éblouis et se consument à la flamme d'une chandelle, tandis qu'ils pouvaient jouir des rayons du Soleil éternel par une véri-
table et solide sainteté. Mais ces feux follets les emportent dans le précipice.
C'est une folie qui ne trouve point d'excuse, de vouloir pénétrer la nature et les propriétés de tous les êtres, et de vivre néanmoins sans aucun soin de la connaissance de soi-même.
2. La prêtrise attire ensuite l'honneur avec plus de certitude que ne fait la science. Les prêtres font chaque jour, par la rémission des péchés et par la consécration du corps de Notre-Seigneur, des miracles plus prodigieux que tous les chérubins et tous les séraphins n'en feront pendant toute l'éternité. De là vient qu'il n'y a homme si peu chrétien qui, dans cette considération, ne leur porte un grand respect.
Saint Martin fit honneur à son prêtre plutôt qu'à l'empereur Maxime. Les princes, les rois, les empereurs, les papes mêmes sont obligés de se prosterner aux pieds des prêtres, et d'en recevoir l'absolution de leurs fautes, si l'entrée du paradis leur touche le cœur. Qui ne se laissera charmer par le brillant d'une telle grandeur? Qui pourra affermir sa tête dans une suffisante solidité, pour empêcher qu'elle ne lui tourne dans ses fonctions, si augustes et si élevées au-dessus de tous les hommes et de tous les anges?
Le danger de vanité et d'orgueil s'augmente, si la dignité de la prêtrise se joint à quelque opinion de vertu, de science et d'éloquence. Le vent d'une louange populaire enfle alors les voiles, et porte le navire contre les rochers, pour y faire un naufrage qui est presque inévitable, si une vertu héroïque n'en prend la conduite.
Vous savez les visions effroyables rapportées dans les chroniques de divers Ordres religieux, qui nous certifient la damnation de plusieurs supérieurs, de plusieurs prédicateurs et de plusieurs docteurs.
3. Enfin, les prêtres, qui seuls sont chargés du gouvernement presque dans toutes les familles religieuses, courent une grande quantité de dangers, à raison du maniement des