LIVRE PREMIER. SECTION II 3l
hommes de cœur, et de gagner par nos mérites la couronne que Dieu ne donne qu'à la valeur.
Avant l'explication de la pratique des vertus, dont je traiterai aux livres suivants, je mettrai ici quatre moyens généraux, qui seront très utiles à tous les convers pour se rendre parfaits religieux.
I. Le premier est un vif et brûlant désir de la perfection, et le soin de le maintenir, renouveler et augmenter avec constance. Ce désir est la racine de l'arbre : et à proportion qu'il croîtra ou diminuera, l'âme portera des fleurs et des fruits en petite ou en grande quantité. Rien n'est hors du pouvoir d'un homme qu'un désir enflammé anime et possède puissamment.
L'avare fend les mers, défie les tempêtes, traverse les royaumes barbares, pénètre jusqu'au bout de l'univers, s'enfonce au plus profond des abîmes, et descend presque aux enfers pour y trouver de l'or, de l'argent et des pierres précieuses. D'où procèdent toutes ces courses et toutes ces agitations de corps et d'esprit ? D'un désir insatiable de s'enrichir.
Les soldats se présentent à la tête des armées, dans les premiers escadrons. Ils s'élancent à corps perdu au milieu des bataillons. Ils se moquent des piques et des mousquetades. Ils s'avancent jusque sous la bouche des canons. Ils montent avec ardeur sur la brèche, au milieu des grenades, des cercles à feu, des huiles bouillantes et de toutes sortes de machines de mort, sans pâlir et sans reculer d'un pas. Ils se rient de la sueur de leur visage et du sang qui coule de tous leurs membres. Qu'est-ce qui fait tous ces miracles? Un désir bouillant de gloire et de récompense.
Saint Thomas, sur la connaissance de l'efficacité du désir, rendit une sage réponse à sa sœur. Elle lui demandait comment elle pourrait se sauver. Si vous le voulez, lui ditil ; c'est ce que Notre-Seigneur promet en l'Évangile, où il nous assure que tous ceux qui ont faim et soif de la justice sont bienheureux, parce qu'ils seront rassasiés. Et la
glorieuse Vierge, dans sa propre expérience, s'écrie : Esurientes implevit bonis ; Il a rempli de bien ceux qui avaient faim. Dieu est un Père d'une trop tendre affection, et qui a un cœur trop compatissant pour ouïr longtemps les soupirs de ses enfants qui meurent de faim. Sa charité ne souffre pas même la voix des petits corbeaux, sans leur apporter secours avec tendresse et promptitude.
Le prophète David courait à son Créateur comme le cert altéré aux fontaines et aux rivières pour y éteindre sa soif. Aussi Dieu le consola dans ses afflictions, et l'enrichit de dons et de grâces dans sa ferveur.
Daniel vécut dans des lumières continuelles, qui l'ont fait toute sa vie une source de vertus, laquelle se répandait sur tout son peuple. Dieu lui témoigna une affection et une familiarité très particulières, parce qu'il était un homme de désir.
Le désir d'une plus grande perfection est le signe d'une bonne santé spirituelle, comme l'appétit est un témoignage de la santé corporelle. Et saint Bernard, au sermon qu'il a fait sur saint André, assure qu'il n'est point de signe plus certain de la grâce de Dieu dans une âme, que le dé sir d'une plus grande grâce.
Le feu ne dit jamais, c'est assez. Plus vous lui donnez à manger, plus il dévore. Les Saints ne mettent point de bornes à leurs ferveurs., Ils font toujours de nouveaux progrès de vertus en vertus. Ce sont les divins animaux qui accompagnent leur roi, porté sur un char de bataille et de triomphe, et qui ne s'arrêtent jamais. Ils désirent à chaque heure de pousser plus avant, regardant comme une lâcheté de se contenter de leurs conquêtes.
Les serviteurs du siècle et de leurs passions ne se tiennent jamais pleinement satisfaits, soit qu'ils courent après les honneurs, ou qu'ils travaillent à la recherche des richesses.
L'ambitieux veut mettre villes sur villes, provinces sur provinces, royaumes sur royaumes, ainsi que les géant;