‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 39 sur 308 · LIVRE PREMIER. SECTION II · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. SECTION II

entassaient les montagnes les unes sur les autres pour escalader les cieux. Vous en avez une expression naïve dans Pyrrhus, roi des Epirotes. Cynéas, homme de probité et de bon conseil, dans la vue que ce prince brûlaitd'un désir excessif d'étendre les bornes de son empire par des guerres périlleuses, lui dit un jour : Sire, quel motif pousse Votre Majesté à tant de travaux et de périls dans l'Italie, où elle expose sa personne sacrée à une infinité de hasards, pour une victoire incertaine et qui n'est d'aucune nécessité ? Elle possède un très beau et très riche royaume auquel celui de la Macédoine a été ajouté par sa valeur et par sa bonne fortune . Ce roi lui repartit : Ne voye^-vous pas la conséquence de la conquête d'Italie? Elle me servira de marche pour entrer dans la Sicile, province très fertile et d'une assiette importante . — Lorsque, dit ce sage conseiller, la Sicile sera sous le sceptre de Votre Majesté, quelle utilité en tirer a-t-elle ? — J'admire votre raisonnement, répliqua Pyrrhus; n'est-il pas évident que dans une telle puissance, j'aurai un passage libre pour Carthage, que je ferai fléchir sous mes armes et sous mes lois? — Je l'accorde, dit Cynéas; mais après cette victoire, où Votre Majesté portera-t-elle ses étendards ? — Je pousserai mes triomphes, dit le con^uévântjusqu'aux colonnes d'Hercule, et je n' aurai pour bornes de mon empire que l'Océan.

Charles-Quint avait un cœur plus large et une flamme plus brûlante. Cet hémisphère ne remplissait pas tous ses désirs. Dans le dessein d'avancer ses victoires dans l'un et l'autre monde, il prit pour son symbole les deux colonnes d'Hercule avec ces deux mots : Plus outre.

Vous touchez au doigt que le désir de l'honneur n'a point de limites, et qu'il presse chaque jour son homme à doubler le pas pour des desseins plus généreux. Est-il raisonnable que le religieux ait moins de cœur et de feu pour son Dieu et pour son salut, qu'un infortuné ambitieux pour un peu de vent et de fumée ?

L'avarice n'a pas une convoitise moins ardente et moins T. I. 3

difficile à assouvir. Si le roi vous ouvrait ses coffres et ses trésors, avec une pleine et entière liberté d'y prendre de l'or, de l'argent et des joyaux à volonté, quelles bornes mettriez-vous à vos désirs et quelle modération à vos mains, si particulièrement vous voyiez un miracle sensible par la reproduction de ce que vous enlèveriez?

Crésus, roi de Lydie, un des plus opulents princes de l'univers, voulut un jour délasser son esprit dans un agréable divertissement. Il mena ses favoris à la chambre de ses trésors, et leur donna le pouvoir absolu d'y prendre tout ce qu'ils pourraient porter sur eux. A l'instant ces oiseaux de proie fondent à corps perdu sur les coffres ouverts, emplissent d'or et de perles leurs poches, leurs hauts et bas de chausses, leurs pourpoints, leurs chapeaux, leurs cheveux, leurs oreilles, leurs bouches, et toutes les parties de leur corps. L'avidité en porta quelques-uns à un tel excès, qu'elle leur ôta la puissance de marcher et de transporter leur conquête. Ce ridicule spectacle donnait un singulier plaisir à ce roi, et une belle instruction à ceux qui étaient présents.

Dieu nous ouvre son palais céleste, et nous dit : Prenez tant de gloire qu'il vous plaira : mes grâces ne vous manqueront jamais. Quoi! Serait-il possible que nous nous laissions tomber les bras et abattre le cœur dans la contemplation d'une gloire si ravissante ?

Le religieux qui attache tout son esprit à la terre qu'il a quittée, et qui n'emploie pas toutes ses forces à l'augmentation de ses vertus, mérite un notable châtiment. C'était la pensée d'Ulric, sage et vertueux abbé de l'Ordre de Cîteaux. Un frère convers, meilleur économe que religieux, acquérait plusieurs champs à son monastère et ne bornait jamais sa convoitise. Ce prélat, homme de grande doctrine et de grande vertu, à la vue de cette blâmable avidité des biens périssables, appelle ce frère, et lui dit avec esprit : Mon cher frère, pourquoi croyez-vous que je sois venu en Religion? — Hélas! mon révérend Père, il ri appartient pas

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