LIVRE PREMIER. SECTION III
car une âme désireuse de la gloire de Dieu ressemble à saint Paul, et peut dire avec lui : « Qui est-ce d'entre vous qui tombe en quelque infirmité, dont je ne reçoive le contre-coup? Qui est-ce qui souffre quelque scandale, dont je n'aie de cuisantes douleurs qui me consument le cœur ? » Les fautes des écoliers, des pénitents, des inférieurs, sont autant de coups de dagues qui transpercent les entrailles des maîtres, des confesseurs et des supérieurs. Un frère sage et vertueux travaille cependant à son office dans l'union avec son Dieu et dans la douceur de ses faveurs.
C'est un contrat de société bien agréable, quand on participe au gain sans être en danger de souffrir aucune perte ni dommage. Le frère convers, comme membre de la Religion, est participant de tous les mérites et de tous les travaux des prédicateurs, des confesseurs, des professeurs et des autres officiers ; de toutes les indulgences et faveurs concédées par les Papes, et de toutes les autres grâces octroyées par les princes et par les rois à la Religion. Et il n'encourt néanmoins aucun péril de vanité, d'estime de lui-même, de tristesse, et autres choses semblables qui se rencontrent dans l'heureux ou le malheureux succès des prédications, des catéchismes et des autres fonctions concernant le prochain.
De plus, la santé, et conséquemment la joie se conservent bien mieux dans les exercices corporels, qui dissipent les mauvaises humeurs du corps en le fortifiant, que dans les travaux de l'esprit, qui causent des douleurs de tête, nuisent aux yeux, affaiblissent l'estomac, rompent la poitrine, chargent les reins de gravelle, accablent tout le corps de catarrhes et de fluxions. Presque toute la vie se passe en de nouveaux exercices laborieux dans les études. Il faut vaquer aux classes d'humanité et de rhétorique ; se rendre capable dans les langues française, latine, grecque, hébraïque et autres; en poésie et en éloquence. Quand on commence à y avoir de la facilité et de la joie, il faut passer aux études de la philosophie, des mathématiques et
de la théologie ; puis à la prédication, au gouvernement et aux autres fonctions, toutes laborieuses et pleines de soins et de traverses. Tout ce tracas ne se rencontre point dans les offices des frères, car ils les apprennent beaucoup plus facilement et en moins de temps, et par conséquent ils les exercent avec plus de plaisir, à cause que l'on fait volontiers et gaîment ce que l'on fait bien : l'habitude dans l'action est une des causes les plus certaines et les plus durables de la joie.
II. Concluons donc, et disons hardiment qu'un religieux qui est employé dans la maison aux exercices du corps, afin de soulager ceux qui travaillent aux fonctions spirituelles, doit faire grand cas de sa vocation, et se tenir, comme un heureux alcyon, dans son petit nid, où il n'entre aucune goutte de la salure de ce monde misérable.